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Accueil du site > Actualités > Médias > Médiacratie ressemblative, un nouveau Moyen Age

Médiacratie ressemblative, un nouveau Moyen Age

 

Cette semaine sur France Inter, le médiologue Régis Debray s’est penché sur la réaction du monde musulman en évoquant la promiscuité médiatique, entendant par là le relais par les journaux, les chaînes de radio et surtout la télé, de quelques faits ou paroles censés heurter la sensibilité de ces pays, dirigeants et populations compris. Salman Rushdie, les caricatures de Mahomet, la loi sur le voile islamique, les propos de Benoît XVI ont déclenché la colère. On constate donc l’impact important des médias dans la vie des sociétés. Cette promiscuité médiatique met les événements et les personnes en relation de voisinage. La promiscuité physique réunit les individus dans un espace réduit, engendrant souvent des tensions, conduisant le groupe à se dissocier. La promiscuité médiatique rapproche de manière médiate, par le biais des consciences impactées avec les images et les mots. Et les gens se rassemblent. Ce même dispositif est à l’origine des bulles médiatiques organisées autour de Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal. Contrairement à l’effet de colère et d’aversion, c’est l’autre face qui est sollicitée, celle de la séduction. Nico et Ségo séduisent, c’est incontestable, avec un zeste de sensualité et de glamour, pâle érotisme, accompagné de quelques stars elles-mêmes fabriquées peu ou prou par le dispositif de promiscuité médiatique.

Ainsi, les gens se massent dans les stades pour assister au concert de leur idole, Johnny, les Stones, U2 et même Bigard ; et dans la rue pour fêter les footballeurs. L’homme semble grégaire et mimétique. Des populations musulmanes en colère brûlant des drapeaux occidentaux, des individus en extase admirant les stars. Et si les vœux des deux grands partis se réalisent, les électeurs voteront en masse pour les deux séducteurs du paysage politique français. Autre nation, autre séduction, le phénoménal Berlusconi, viré de justesse par il professore Prodi. Evoquant ces phénomènes, Umberto Eco voit un populisme médiatique consistant à élire non pas un représentant mais un ressemblant. Nous voilà passés de la démocratie représentative à la « médiacratie ressemblative ». Selon Eco, ce type de fonctionnement présente une parenté avec le fascisme, sans en posséder la virulence ni la violence. Avaler les discours et les images des candidats se fait avec la servitude volontaire des cerveaux citoyens et n’a rien de dégoûtant. Ce n’est pas de l’huile de ricin, quoique quelques intellectuels puissent trouver rances les propos de Ségolène ou de Nicolas.

Ecoutons Foucault s’exprimer dans le premier chapitre de Les mots et les choses ; il y est question d’une épistémè médiévale organisant et limitant le monde avec comme ressort la ressemblance : « Comme catégorie de pensée, elle applique à tous les domaines de la nature le jeu des ressemblances redoublées ; elle garantit à l’investigation que chaque chose trouvera sur une plus grande échelle son miroir et son assurance macroscopique [...] Par ce fait même, la distance du microcosme au macrocosme a beau être immense, elle n’est pas infinie [...] La nature, comme jeu des signes et des ressemblances, se referme sur elle-même selon la figure redoublée du cosmos. » (p. 46) « Les langues ne furent séparées les unes des autres que dans la mesure où fut effacée d’abord cette ressemblance aux choses qui avait été la première raison d’être du langage. » (p. 51)

Partant de ces lignes, nous pouvons tracer une hypothèse en commençant par une paraphrase. La politique, par le jeu des discours, des images et des ressemblances, se referme sur elle-même selon la figure redoublée du vidéocosme. Ce jeu des ressemblances et de la clôture médiatique répond au besoin d’une majorité d’individus, ceux qui ont besoin de repères et se perdent dans l’infinie toile des communications avec l’étrangeté des personnages différenciés dans la société. Avoir un monde assuré, avec ses stars, ses journalistes, ses people et ses figures politiques rassure et résout l’inquiétude que, selon Bruce Bégout, chaque individu face au quotidien tente de dompter. De ce fait, nous pouvons tracer un schème évolutif de l’humanité occidentale, avec dès le XVIe siècle le temps des découvertes, des explorations, des singularisations, des personnifications, des esthétisations, produisant différents types d’homme. Mais par l’effet des techniques modernes doublées de l’existence urbaine, des régressions, parfois vers la barbarie, ici, dans ces phénomènes de ressemblances et d’adhésion, nous voyons se dessiner une néoténie sociale. Rappelons que la néoténie désigne, pour l’homme et pour l’animal, l’apparition ou la conservation de caractères juvéniles. Eh oui, une société retombant dans son enfance médiévale, jouant des ressemblances et craignant les différences qui ont le don d’élargir les consciences. Mais le monde n’est pas achevé et gageons que certains ont pris la voie de l’élargissement de la pensée, rééditant le geste de Copernic à l’intérieur de soi : passer de son univers clos des ressemblances à l’infini des expériences. Les explorateurs devraient coexister avec l’espèce nouvelle apparue qu’est l’adulescent, néologisme inventé par Michel Serres et tombant à point pour illustrer ce propos. L’adulescent aime Nicolas ou Ségolène, il remplit les concerts de Madonna en propulsant les blockbusters au sommet du box office. Il assure le chiffre d’affaires des majors faisant le commerce des produits concoctés par Plamondon, Cocciante ou Barbelivien. De là aussi le succès des Amélie Poulain et autre Camping. Parfois, l’adulescente reçoit une fessée, comme cette militante du PS mouchée par Madame Royal !


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19 réactions à cet article    


  • Neo10 (---.---.64.135) 25 septembre 2006 11:54

    Lisez l’essai de Dany Robert Dufour sur la neotenie ! Edifiant ! Cela peut etre un nouveau moyen-age ou une renaissance ...


    • Marsupilami (---.---.178.249) 25 septembre 2006 11:55

      Excellent papier. Bien vu.


      • La Taverne des Poètes 25 septembre 2006 12:09

        Bulles papales, bulles médiatiques, tout se mesure au bulle-doseur. Alors, comme vous dites, explorons ! Elargissons !


        • Jesrad (---.---.20.126) 25 septembre 2006 12:22

          Il paraîtrait que la néoténie est une conséquence de la domestication. Sommes-nous en train de nous domestiquer nous-même ? L’homme n’est alors plus un loup, mais un chiot pour l’homme.


          • Bernard Dugué Bernard Dugué 25 septembre 2006 17:50

            Plutôt que ce forum rapportant approximativement une émission de télé, on pourra lire l’opuscule de Peter Sloterdijk intitulé la domestication de l’être où justement, la teneur et les origines de la thèse de la néoténie sont rappelées


          • Jesrad (---.---.105.16) 25 septembre 2006 19:18

            Merci pour cette référence smiley


          • zozo (---.---.79.1) 25 septembre 2006 12:47

            Juste une remarque pas très importante mais suffisamment significative d’un phénomène « impactant » pour être signalé : l’arrivée récente, sur le marché du mot, d’un néologisme à l’origine et au sens incertains ; je veux parler de ce pas très joli mot « impacter ». Vous pouvez regarder dans le dictionnaire, il n’y est pas. J’ai demandé autour de moi : les moues dubitatives et les explications plus ou moins hasardeuses sont de règle. Alors est-ce que l’auteur de cet article pourrait clairement expliquer à quoi ressemblent des « des consciences impactées avec les images et les mots » (quelle horrible façon de s’exprimer !) ?


            • Bernard Dugué Bernard Dugué 25 septembre 2006 17:23

              Bonjour,

              source, banque de dépannage linguistiques, c’est ici http://66.46.185.79/bdl/gabarit_bdl.asp?Th=3&id=3313

              Impacter

              On entend parfois le verbe impacter, particulièrement dans la langue des affaires. On lui donne alors le sens d’« avoir un effet, un impact sur » ou de « percuter ». En fait, en français, ce verbe n’existe que dans le domaine de la médecine ; il signifie « solidariser avec force deux organes anatomiques ou un organe et un matériel, de façon que leur pénétration soit solide et résistante ». C’est probablement sous l’influence de l’anglais to impact qu’on utilise ce verbe en français dans le sens d’« avoir un effet sur » ou de « percuter ». Il est à remplacer, selon le contexte, par les verbes percuter, concerner, influencer, intéresser, toucher, viser, etc., ou encore par des locutions telles que avoir un effet sur, produire un impact sur, avoir une incidence sur, avoir des répercussions sur, avoir une importance pour, influer sur, agir sur, peser sur, jouer un rôle dans, se faire sentir sur ou se répercuter sur.


            • Marcel Patoulatchi (---.---.167.159) 25 septembre 2006 13:35

              Il est toujours amusant de parler « du » Moyen Age, c’est à dire d’un millénaire d’histoire comme d’un bloc homogène.

              Ainsi, le XVI serait « le temps des découvertes », sous entendu qu’avant c’était un temps mort. Ah. Mais au fait, d’où vient la minuscule caroline dont l’ensemble de nos écrits sont remplis ? C’est un exemple mais il en existe un milliers pour remettre en cause la vision débile si fréquemment répandue sur l’époque médiévale. On croyait que Le Goff et Duby avaient suffit à remettre en cause cette vision ; apparemment non.


              • tal (---.---.94.209) 25 septembre 2006 14:57

                l’auteur dit :

                << Cette promiscuité médiatique met les événements et les personnes en relation de voisinage. >> << La promiscuité médiatique rapproche de manière médiate, par le biais des consciences impactées avec les images et les mots. >>

                Tout comme celle crée par les méssagers de gengis Khan, ou la Radio du Reich,ou encore le bon vieux garde champêtre d’antan apportant les nouvelles...

                Epoque et moyens mis à part, qu’est-ce qui a changé ? Sommes-nous plus « impactés », donc « con-pactés » par une presse « d’empactés » ? Pas impossible, à voir...à voir ?! smiley


                • (---.---.162.15) 25 septembre 2006 15:00

                  médiologue, promiscuité médiatique, assurance macroscopique, clôture médiatique, schème évolutif, néoténie, adulescent, blockbusters

                  Sans commentaire.

                  Am.


                  • Bernard Dugué Bernard Dugué 25 septembre 2006 18:40

                    Justement, nous attendions le commentaire


                  • roumi (---.---.74.206) 25 septembre 2006 20:06

                    je m’etais fait un pre-entrainement avec le discours du pape .

                    mais au dela des mots ; impacter on le trouve chez les astrophysiciens , aussi .cf comete tempel

                    apres chacun fait ce qu’il veut avec , mais il est le reflet d’un courant de pensee .IP:xxx.x28.162.15 une petite recherche si l’on veut bien s’eclairer un tantinet !!!!! smiley

                    ton papier nelectronique signale et renseigne bien sur une tendance qui prend du poids , sourdement .

                    fernand braudel et rabelais seraient ils associables ? aussi

                    roumi


                    • Le martien (---.---.6.5) 25 septembre 2006 20:11

                      Désolé d’aller à contre sens mais ce texte est beaucoup trop intello et complexe pour être compréhensible et donc interressant. Montrer qu’on connait des mots compliqué c’est bien mais comme tout scientifique le sait.

                      L’intelligence est le moyen de faire comprendre facilement une notion complexe ou nouvel. Ce qu’ici n’est pas le cas.


                      • Antoine Diederick (---.---.25.252) 26 septembre 2006 11:16

                        @Le martien (IP:xxx.x4.6.5) le 25 septembre 2006 à 20H11

                        Je trouve que c’est un bon texte qui amorce une réfléxion ou un constat. Avec des références utiles.

                        C’est vrai que pour s’adresser à tous il est bien de simplifier le langage pour exposer les idées afin que tous puissent comprendre.

                        Mais à trop simplifier en ne voulant pas nuancer, le risque existe aussi de vider une réflexion de son contenu.


                      • roumi (---.---.74.206) 25 septembre 2006 20:25

                        bonjour

                        la majorite des notions de cet article sont dans le wikipedia pour se reperer .

                        effet de civilisation !

                        mais bon c’est vrais il faut plonger , et c’est pas toujours facile apres le boulot .

                        roumi


                        • Zéro pour cent de matière grise 26 septembre 2006 20:20

                          Pourquoi prendre les travers de ceux que l’on critique ?...


                          • odfra (---.---.74.54) 14 octobre 2006 22:46

                            Faites-vous référence à un ouvrage particulier d’Eco. ? Si oui quel est-il ? Merci.


                            • Bernard Dugué Bernard Dugué 15 octobre 2006 21:25

                              je fais référence à des interviews récents d’Eco à l’occasion de la parution de son dernier ouvrage dont je n’ai pas le titre en tête mais que l’on doit trouver facilement

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