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Prédire le contenu des médias, rien de plus facile

Voici en lien un document PDF qui annonce le contenu éditorial des médias pour l’année 2006. Ce document s’adresse à la presse canadienne, mais il y en a de semblables dans toutes les salles de presse à travers le monde. Selon le principe qu’il ne faut rien oublier, les médias se réfèrent d’une année à l’autre à une liste de différents sujets à traiter au goût du jour, les sujets «  vendeurs ». Si vous ne faites pas partie de cette liste, telle notre fondation, il est fort à parier que vous ne profiterez pas de l’attention des médias. En fait, de 80% à 90% du contenu des médias est prévu d’avance. Le jeune lecteur, auditeur ou téléspectateur ne s’en rendra pas compte, mais il dressera le même constat que les aînés au fil des ans : les médias parlent tous de la même chose en même temps.

Personnellement, j’ai eu l’avantage de m’en rendre compte très jeune. À 17 ans, je travaillais à la radio de Radio Canada, à Québec, à titre commentateur de la vie socio-culturelle. Il m’arrivait de fouiner dans la salle des nouvelles. Un jour, sur l’un des pupitres, je vois une pile de dossiers, chacun titré d’un mois de l’année. Je consulte le mois en cours. J’y trouve une liste des sujets du mois. Chaque dossier contenait une pareille liste de sujets à traiter selon le mois. Parfois, on y trouvait la référence aux reportages des années précédentes, question sans doute de ne pas reprendre à l’infini le même angle de couverture. Au premier regard, j’ai trouvé ces listes ingénieuses et très intéressantes, car je me disais que les médias faisaient tout en leur pouvoir pour ne rien oublier. Mais le jour où j’ai tenté de passer du siège de l’intervieweur à celui de l’interviewé, en raison de mon implication sociale, je me suis rendu compte qu’il n’y avait rien de plus difficile que d’ajouter un nouveau sujet à la liste déjà prévue.

Aujourd’hui, plus de 25 ans plus tard, je constate que la plupart des journaux quoditiens sont devenus ni plus ni moins que de simple magazines reprenant les mêmes sujets, mois après mois. Je me demande comment les abonnés font pour ne pas contester ouvertement ces répétitions lassantes. Car certes,contestation il y a, mais en silence. Rien de plus simple : on ne renouvelle pas l’abonnement. Les études révèlent qu’un seul consommateur insatisfait sur treize portera plainte. Que font les douze autres ? Ils vont ailleurs, sans dire un mot. Et dans le cas des journaux quotidiens, on sait où se dirigent de plus en plus de lecteurs insatisfaits : l’information sur Internet, et notamment les blogues.

Évidemment, il faut chercher un peu, car plusieurs webmestres et blogueurs subissent l’influence des médias traditionnels en reprenant eux aussi les listes « officielles » des sujets d’actualité. On n’apprend rien sur leurs sites et leurs blogues qu’on ne sache déjà des médias traditionnels. Heureusement, il y a une autre tendance, qui vient expliquer la baisse contante du nombre de lecteurs des journaux quotidiens au profit de sites et de blogues innovateurs d’actualités professionnelles, tenus par des journalistes privés de la publication de leurs textes par leurs rédacteurs en chef, et d’actualités citoyennes, tenus par des gens comme vous et moi, conscients de leurs devoirs face à leur communauté, voire à leur profession.

Plusieurs médias traditionnels se plaignent de cette fuite de leur auditoire au profit de ces sites et de ces blogues. Et même si bon nombre de ces médias se sont dotés de leurs propres sites Internet et, récemment, de leurs propres blogues de journalistes, il n’en demeure pas moins aux prises avec la fameuse liste mensuelle des sujets à traiter. Les médias traditionnels répètent donc sur Internet les erreurs qui sont à l’origine de l’insatisfaction de leur auditoire.

En fait, on devrait dire qu’il existe deux réseaux Internet. Le premier reproduit le monde connu et officiel. Pour lui, l’Internet n’est qu’une option de plus pour mettre en vedette la même offre ou tenir les mêmes activités. C’est souvent le cas dans notre domaine, l’édition. On trouve sur Internet des éditeurs qui tentent de reproduire le même modèle de fonctionnement que celui de l’édition traditionnelle, sans aucune considération des caractéristiques propres aux avantages de l’Internet. Le second réseau Internet, de loin le plus intéressant, offre un accès au monde inconnu, ignoré par le monde officiel, et ceci en ajoutant des innovations qui exploitent le potentiel réel et exclusif de l’Internet.

Dans le cas de l’édition en ligne, par exemple, un livre pourra être conservé quasi indéfiniment dans la librairie en ligne. Dans le monde traditionnel du livre, la durée de vie d’un nouveau livre dépasse rarement trois mois. L’arrivée incessante de nouveautés pousse le libraire à conserver uniquement les titres qui connaissent un succès de vente instantané. Ce qui ne se vend pas dans les trois premiers mois est retourné à l’éditeur. L’Éditeur libraire en ligne n’a pas à supprimer de son catalogue les titres qui se vendent moins. Il peut investir à long terme dans la promotion du livre. Le coût de mise en tablette sur Internet (une page web) est minime, comparé à celui acquitté par le libraire de quartier ou la grande chaîne. L’éditeur libraire en ligne sur Internet n’a donc aucune raison de se soumettre aux règles de vente du monde traditionnel du livre. Et qui en profite ? Les auteurs inconnus, exclus du monde traditionnel. Voilà donc un très bel exemple d’une exploitation réussie de l’Internet. On ne reproduit pas le monde connu ; on en invente un autre, au profit du monde inconnu.

Et souvent, en pareil cas, l’influence dépasse largement le réseau Internet lui-même, contrairement au monde connu et officiel généralement replié sur lui-même. L’influence de l’Internet n’est pas que virtuelle. Dans le domaine de l’édition en ligne, cette influence a même forcé une innovation technique bien réelle : l’impression à la demande, ou l’impression d’un exemplaire à la fois à la demande expresse de chaque lecteur. On se souviendra qu’à ses débuts, l’édition en ligne offrait uniquement des versions numériques (fichier PDF) de ses livres. Aujourd’hui, grâce aux technologies de l’impression à la demande, le lecteur peut obtenir un exemplaire papier de la version numérique d’un livre chez la plupart des éditeurs libraires en ligne. Ce n’est pas rien. On vient de balayer du revers de la main l’un des principes de base de l’économie traditionnelle du livre. Avec l’impression à la demande, chaque livre imprimé est un livre vendu d’avance ou, si vous préférez, on imprime uniquement les exemplaires vendus. Dans le monde traditionnel de l’édition, il faut imprimer des milliers d’exemplaires par avance pour s’assurer que le livre soit exposé aux lecteurs. La révolution Internet est totale dans le monde de l’édition.

L’édition en ligne n’est qu’un exemple parmi plusieurs autres prouvant que l’Internet n’est pas une simple option à ajouter à ses activités, aux activités traditionnelles connues en notre monde. Les médias semblent avoir l’oreille dure face aux possibilités exclusives de l’Internet, en revenant sans cesse sur les mêmes sujets d’une année à l’autre. Et qui plus est, ils pratiquent de plus en plus la convergence en reprenant le même contenu sur différents supports (radio, télévision, imprimés, Internet). Il y a là de quoi étourdir la plupart des gens.

Il faut désormais scruter à la loupe les journaux quotidiens pour trouver une nouvelle inédite. Et ne vous laissez pas dire par ces médias qu’ils ne font que répondre à la demande. Nous venons de prouver le contraire, en expliquant la fuite de leurs lecteurs vers l’Internet. Soyez tout aussi critique lorsque les médias vous diront qu’ils n’ont pas les moyens de supporter des journalistes d’enquête à la recherche de nouvelles inédites. Ce n’est pas une question de moyens additionnels, mais de redistribution des budgets actuels. On veut ou on ne veut pas de l’inédit. À quoi sert de donner écho aux conférences de presse d’un politicien qui reprend toujours le même discours ? À rien !

Finalement, aujourd’hui, on peut même dire que les reprises des mêmes sujets et des mêmes nouvelles par les médias traditionnels facilitent grandement le travail des webmestres responsables des sites offrant des revues de presse. La moindre nouvelle inédite est facilement repérée par les moteurs de recherche et les fils RSS. Je ne saurais donc trop vous recommander de fréquenter ces sites, plutôt que de vous araser à la lecture de tous les journaux quotidiens, à l’écoute de tous les bulletins de nouvelles télévisées...
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Serge-André Guay
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L’auteur est président
de la Fondation littéraire Fleur de Lys
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8 réactions à cet article    


  • cotentinois (---.---.69.100) 14 février 2006 11:46

    Voilà une vision non seulement originale mais très lucide du paysage éditorial classique et en perte d’audience il est vrai et une approche interessante des possibilités offertes par l’internet. bravo pour cette brillante analyse. Concernant l’édition en ligne en particulier, j’approuve entièrement d’autant que nous sommes confrontés aux dures réalités du marché chez les éditeurs qui en fait n’éditent un ouvrage que si son intérêt commercial est évident. un exemple concret : « Homère et les portes des Aïdes » est un ouvrage écrit par un ami et qui restera probablement un livre pauvre car le sujet n’est pas vendeur et les éditeurs le refusent. Pour l’instant, seule une page en ligne parle de cet ouvrage qui gagnerait tout de même à être connu et...surtout lu. je confirme qu’aucun média n’a parlé de cet ouvrage et seul l’internet permet de le faire exister en tant que projet éditorial avancé. http://cotentinois.free.fr/ulysse.htm


    • Serge-André Guay (---.---.156.149) 15 février 2006 18:53

      Merci beaucoup. Votre commentaire est encourageant. Quant à votre ami, je vais visiter sa page.

      Serge-André Guay


    • phil (---.---.149.47) 15 février 2006 08:59

      Absolument vrai ! Pour avoir travaillé 15 ans dans la presse écrite régionale (France), je confirme que 80 à 90% de l’actualité est inscrite à l’avance sur les agendas. Je crois qu’il s’agit d’une forme de paresse intellectuelle institutionnalisée, qui consiste à reprendre chaque année les mêmes sujets. Et tout cela fonctionne en circuit fermé puisque les medias (télé, radios, quoitidiens) se citent les uns les autres - ce que j’appelle l’écho médiatique - tandis que le lecteur/telespectateur assiste impuissant à ces bégaiements de l’info. Impuissants il ne l’est plus vraiment , au demeurant, puisque de plus en plus vont voir sur l’internet et découvrent - en effet - un nouveau monde bouillonnant d’idées, de concepts et de sujets inedits. Bravo pour l’article.


      • Serge-André Guay (---.---.156.149) 15 février 2006 18:57

        Merci beaucoup. Vive l’internet ! Je vais visiter votre blogue avec plaisir.

        Serge-André Guay


      • paul jolit (---.---.102.41) 18 février 2006 10:44

        Serge-André Guay énonce dans son billet des vérités qu’on ne peut nier. Je dois dire qu’en tant qu’auteur, je n’en suis pas moins homme et j’ai parfois du mal à ne pas réagir de manière épidermique à telle ou telle nouvelle. Années après années, l’expérience venant, on constate avec le recul des convergences dans les sujets traités comme vous le dites si bien. Certains événements sont montés en épingle, quitte à tomber plus ou moins dans l’oubli quelques mois après. On peut pressentir au-delà des relations plutôt troubles entre mondes politique et des médias. D’ailleurs, ces mondes obéissent de plus en plus à une même logique empruntée au monde des affaires, à savoir la logique de campagnes de marketing systématiques alimentant des phobies. Les effets sont pernicieux, car la réaction est de fuir à entendre ce flots de mauvaises nouvelles quel qu’en soit la provenance ou de s’isoler dans sa bulle et se consacrer à ses marottes. On appelle ça aussi (les mots ne sont pas nouveaux, mais ont leur signification) matraquage, battage, manipulation, bourrage de crâne, et j’en passe. La tendance observée est à la stigmatisation en haut lieu de certaines catégories de la population. Tout ce petit jeu conforte malheureusement en contrepoint un individualisme forcené qui n’a cure de renforcer les suspicions, la méfiance entre les personnes et de dissocier ainsi les éléments d’une même communauté. On peut dire aussi : « diviser pour mieux régner » et qui mieux que les régimes totalitaires a réussi dans ce domaine ? Le problème mérite d’être posé.

        Paul Jolit, poète-parolier


        • paul jolit (---.---.102.41) 18 février 2006 11:32

          Problème de sens

          Les oreilles ont des murs / Aveugles sans fenêtres. / Les murs ont des oreilles, / Mais pas d’investiture.

          La matraquage ambiant/ N’occultera jamais / Les goulées d’amitié / Qu’on se sert en rêvant.

          Pourtant, j’ai l’impression / Tenace que nos questions / N’ont plus aucune prise / Face aux nombreuses mainmises.

          J’ai un problème de sens, / Des terres à explorer. / Je vois des hommes absents, / Sourds à la nouveauté.

          Paul Jolit


          • Gilbert Spagnolo dit P@py Gilbert Spagnolo dit P@py 20 février 2006 09:35

            Bonjour Monsieur Serge-André Guay,

            Concernant les articles qui sont prévus à l’avance, enfin les sujets qui reviennent tous les ans à la même époque : vacances, rentrées des clases, bouchons routiers etc , je crois que dans le monde journalistique, ils se nomment « les marronniers) et bien, J’ai la même analyse que la votre.

            Même que je dis souvent à mon épouse, quand je regarde la télé, si j’étais un patron d’une chaîne , je ferais de sacrées économies,…. en passant par exemple pour un exemple cité plus haut… celui de l’année précédente, je suis certains que la plupart des téléspectateurs n’y verraient que du feu !

            Gilbert spagnolo


            • N’ayez pas peur !! (---.---.41.75) 12 avril 2006 18:24

              Le mot vient en fait de Digg, un concept lancé par deux jeunes américains il y a dix-huit mois et qui permet aux internautes de proposer des billets ou nouvelles sous forme de « teaser » disons « court texte accrocheur...

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