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Accueil du site > Actualités > Médias > Presse burundaise : « le journalisme partisan ne peut plus être acceptable (...)

Presse burundaise : « le journalisme partisan ne peut plus être acceptable » (Edgar C. Mbanza)

Pour le journaliste d’origine burundaise, la presse locale connaît actuellement une crise sans précédent. Il donne quelques exemples de dérapages récents, dénonce le journalisme partisan, et estime que l’engagement du journaliste Alexis Sinduhije à la tête d’un parti est une « rupture incompréhensible du contrat de confiance avec le peuple (...), un contrat médiatique pourtant indispensable à la crédibilité du journalisme ». Edgar Charles Mbanza est journaliste à Paris où il signe dans la presse internationale, sur les questions africaines et les problèmes du développement. Membre de la rédaction de la première radio indépendante au Burundi, radio Umwizero, dès 1996, il mène par ailleurs, aujourd’hui, une thèse de doctorat en sociologie des médias. Interview réalisée par J. Katende.

Dans notre entretien préliminaire, vous brossez un portrait peu flatteur des productions médiatiques burundaises d’aujourd’hui ?

C’est en effet triste, car le Burundi a été l’un des pays africains à se mettre sur l’école du journalisme indépendant. Mais ce que nous observons maintenant est grave : c’est un espace médiatique pathétique, de copinage lorsqu’il ne s’agit pas de délation. De répliques bergères, de groupuscules d’anonymes qui lancent des tracts au rang d’expertise, de rumeurs et de complots qui se succèdent et se contredisent, d’histoires de comptoir et de chambre. Particulièrement sur le web, mais aussi dans les principales radios associatives, le journalisme burundais est malade. Nous avons l’impression que le bruit et les querelles de personnes l’emportent sur la recherche de vérité. Je trouve qu’il s’agit d’un gâchis énorme, car le pays regorge d’un nombre important de professionnels intègres qui pourraient mieux faire. Je trouve enfin que cela est dangereux car le journalisme devient vulnérable, et donc en position de faiblesse, face à un pouvoir qui s’avère ne pas être le meilleur élève en matière de liberté de la presse.

A quand date, selon vous, la politisation des médias burundais ?

Le problème, à mon avis, n’est pas la politisation. Ce serait d’ailleurs un réel déficit, si les médias burundais ne proposaient qu’un débat aseptisé, sans engagement citoyen. Mais ce qui se passe est d’autre ordre : les médias burundais prennent ouvertement parti dans les querelles politiciennes. Deux événements montrent que nous nous sommes engagés plutôt dans un engrenage dangereux. La semaine dernière, des paysans dont des démobilisés ex-combattants "ont assiégé" la Radio publique africaine, ai-je lu. La profession a crié son indignation par communiqués. Cela rappelle un précédent. En 2005, une foule de partisans a littéralement lynché un président du Conseil national de communication (CNC - régulateur), pour avoir eu le culot de dire que cette radio avait activement soutenu le parti qui allait prendre le pouvoir. Mais, cette fois-là, la famille médiatique a raillé le pauvre Manda. Dans le récent cas comme dans celui-là, consciemment ou inconsciemment, par impuissance ou par ignorance, le cercle vicieux du journalisme partisan a été bouclé. Et quels que soient les atermoiements du président du CNC de l’époque, ou que les derniers manifestants soient manipulés ou non, il faut s’interroger maintenant sur les conséquences du militantisme médiatique partisan. A mon humble avis, aucun média n’a le droit d’exciter la colère d’une population. Rien, rien ne peut justifier que des enquêtes journalistiques mettent en danger des ménages, pour la simple raison qu’ils appartiennent dans l’autre camp. Même des condamnés ont droit à la protection contre tout ce qui peut nuire à leur sécurité, encore plus quand il s’agit des personnes visées par les rumeurs.

Dans ce climat délétère, vous vous inquiétez également sur des risques de dérapages incontrôlables ?

Certains dérapages me paraissent en effet particulièrement révoltants. Pour chasser l’ex-homme fort du parti au pouvoir, Hussein Radjabou, beaucoup de médias ont franchi la frontière de l’inacceptable. Une députée, Mme Barampama, a été dilapidée par des journalistes, accusée d’être une « fausse Burundaise ». Quand la force médiatique brandit la burundité, cela me rappelle les heures sombres de l’histoire africaine, les pires moments des concepts fumeux de congolité, d’ivoirité... Au Burundi, accuser les populations swahilies relève d’une attitude réactionnaire bête, stupide et méprisable.

Certains théorisent l’activisme médiatique partisan. Ont-ils raison, selon vous ?

En période de guerre ouverte, ou pour ces médias mis au service des communautés minoritaires ou de partis, oui. Mais pour jouer au service d’un espace public national, je suis catégoriquement opposé à l’activisme médiatique partisan. Je m’explique. Quelle que soit la cause défendue, le journalisme partisan a ceci de moche parce qu’il empêche toute distance critique. En voulant cristalliser le débat sur la personne de Radjabu - par exemple, on a privé le peuple de vérité sur un vaste système de corruption généralisée, qui, hélas, dépassait largement les pouvoirs d’un président de parti. Le bruit autour de Radjabu a distrait l’opinion. Faute de médias crédibles et posés, par manque d’enquêtes non instrumentalisées, le public a raté une excellente occasion de performance démocratique. Quel dommage !

De plus en plus d’animateurs de sites d’information sont « débauchés » par le gouvernement ou se mettent au service des partis de l’opposition. Le patron de la Radio publique africaine vient de créer un parti. On a l’impression que le chemin médiatique est celui qui mène droit au pouvoir...

Je suis fondamentalement opposé contre tout journalisme qui vise la conquête du pouvoir. Prétendre faire de l’information publique et viser un poste politique (oh, que c’est la mode !), cela ne peut que nuire à la crédibilité journalistique. Le mélange de genres me paraît inacceptable. On ne peut pas prétendre faire du journalisme de service public, avec l’argent des contribuables ou les subsides de la solidarité internationale, et viser le lendemain la conquête du pouvoir. J’ai vu qu’Alexis Sinduhije a créé un parti, sans que cela puisse susciter un débat au sein des milieux journalistiques. Avec toutes mes amitiés à Alexis Sinduhije à qui je souhaite mille et un succès, je suis de ceux qui ne comprennent pas sa reconversion dans le Parti pour la sécurité et la démocratie. Et ce n’est pas parce que le nom de cette formation me paraît de très mauvais goût pour un progressiste : c’est surtout, parce qu’il en va de la crédibilité du journalisme d’investigation, celui qui doit jouir naturellement d’une confiance de par son caractère désintéressé. Et puis, je pense qu’Alexis est un grand journaliste qui laisse un vide dans le métier. Plus fondamentalement, il s’agit d’une rupture incompréhensible de contrat de confiance auquel le peuple a droit avec les médias de service social-public. Mais espérons que le cas Sinduhije reste exceptionnel, et que son ancienne radio saura rester impartiale. Imaginez si demain tous ceux qui veulent conquérir le pouvoir passent par des projets associatifs, demandent des financements publics et internationaux avant de métamorphoser en parti ! Une telle idée ferait désordre.

Est-ce que vous pensez que le mal médiatique burundais n’est qu’une question d’attitudes de certains journalistes ?

En réalité, le métier connaît des problèmes plus profonds. Il faudra un jour faire l’inventaire. A mon avis, les médias ont raté plusieurs rendez-vous avec le peuple burundais. En 2005, nos médias ont été vantés pour leur rôle pendant les élections. Mon verdict est autre et plus négatif. S’ils ont été d’efficaces agents d’alerte et de diffuseurs des messages au service des « peace makers » internationaux, ils ont manqué à l’essentiel de leur mission : ils ont lamentablement échoué à offrir un débat autour des programmes des candidats ! Sur les questions essentielles qui auraient du être débattues avec profondeur avant les élections, comme celles des démobilisés, des victimes de la guerre, de la justice et des coupables, de la question foncière, des droits sociaux, du sida, des sectes évangélistes, des ravages de la bière... silence radio ! Hormis quelques comptes rendus de séminaires redondants et vaseux, dans la plupart des cas.

Bien avant, nous avons été incapables de conter un véritable récit burundais, tout au long du conflit et de sa résolution. Concernant la guerre civile, nous sommes tous, volontairement ou non, tombés dans le schéma d’une haine génétique entre hutus et tutsi, un schéma imposé par le regard étranger. De l’extérieur, on nous a dit que nous nous sommes entretués, que nous ne sommes que de gros sauvages, hormis quelques exceptionnels et rares « héros ». Cette vision ethniste nous a rendus aveugles. Pourtant, tous les Burundais savent qu’il n’y a jamais de haine génétique, que ce sont des luttes politiciennes et des injustices sociales qui attisent les violences et nourrissent les rancœurs et les frustrations. D’un seul coup, nous avons légitimé la volonté des « peace makers » internationaux qui consiste à minorer les responsabilités individuelles dans cette triste histoire, à taire la justice.

Quant aux questions de société et de développement, nous n’avons jamais su trouver notre autonomie par rapport aux stratégies des courtiers locaux et internationaux de la solidarité. Quel média peut mettre sur l’agenda social national, de façon durable, les aspirations des populations de base en dehors des actions de communication des bailleurs ? Aucun ! Quel récit nos médias proposent, avec de réels enjeux culturels nationaux ou panafricains ? Il n’y en a pas.

Que proposez-vous pour assainir l’espace médiatique burundais ?

Il faut d’urgence revenir à un journalisme réellement indépendant et d’enquête sociale, au Burundi. La balle est principalement dans la profession. Il faut impérativement qu’elle donne des garanties au peuple et aux partenaires du Burundi. Il faut réactualiser notre définition du service public dans le secteur de l’information. Les médias associatifs, s’ils décident d’être sur le marché de l’information au sens où celui-ci est un bien public, ne doivent pas rester sous la coupe d’intérêts individuels ou d’une communauté politique. Quant aux médias publics, ils doivent l’être effectivement, c’est-à-dire qu’il faut les désétatiser et les moderniser davantage.

Il y a quelque chose d’important. Nos médias doivent aussi trouver leur autonomie par rapport à certaines institutions, locales ou internationales, qui depuis plusieurs années leur proposent des services en termes de formation et de financement. Ce sont des cadeaux empoisonnés car ces offres ouvrent la voie à une instrumentalisation. Nous avons même vu des lobbies religieux instrumentaliser les médias locaux. En passant à la loupe le mode de financement de certains médias ces dernières années, on se dit qu’il y a quelque chose d’inacceptable. Il faut proposer par exemple un fonds spécial pour canaliser les fonds étrangers et les redistribuer d’une façon transparente et équitable. Cela éviterait des financements douteux et la main tendue en permanence à quémander de l’argent. Quand on voit des journalistes en même « chef de produit », c’est une aberration journalistique.

Il faut réfléchir à une véritable conférence nationale des médias burundais, un vrai lieu de débat et de réflexion, qui ne doit pas être ce genre de séminaires parachutés de l’étranger. Ce genre de « formations d’urgence » que proposent depuis longtemps certains partenaires étrangers ne servent à rien. Ce qu’il faut, ce sont des actions de formation à long terme : soutenir et inciter par exemple les universités à former des journalistes. Ce pourrait être aussi soutenir des grands rendez-vous de réflexion, par exemple un colloque où les journalistes produisent réellement des réflexions, avec à leurs côtés d’autres intellectuels spécialistes de la société burundaise. Dans tous les cas, il faut que la place des médias dans l’espace public burundais ait une légitimité intellectuelle venant de l’intérieur de la société burundaise. Parce qu’aujourd’hui, on a trop l’impression que les médias sont devenus des instruments des pays étrangers (ce qui a ses avantages et ses inconvénients). On a trop l’impression que ce sont des ONG comme tant d’autres.

Je veux seulement rappeler que le Burundi possède une expérience médiatique originale, presque unique. Il faut savoir la capitaliser maintenant, l’ancrer dans les dynamiques actuelles de reconstruction. Nous ne sommes plus en période de guerre ouverte, mais nous sommes en pleine guerre démocratique. Les médias doivent se tailler une place d’arbitre et de pionnier vers le progrès. Nos grands défis : nous devons libérer l’individu des forces structurelles archaïques qui le dominent sur le plan culturel, économique, social. Nous assistons au Burundi à un retour inquiétant du mépris du pauvre, du malade, de la veuve et de l’orphelin, dans le langage de tous les jours. Les médias doivent changer cela en produisant un autre récit, d’autres repères symboliques. Nous assistons à un inquiétant retour du conservatisme religieux et de certains réseaux de domination basés sur de prétendus concepts moraux comme sur les richesses matérielles : les médias doivent barrer cela. C’est cela pour moi un journalisme engagé.

Enfin, l’actuelle génération des professionnels des médias a un rendez-vous avec l’Histoire : répondre par elle-même aux défis posés par notre réconciliation et par la globalisation. Il nous faut juste un peu de sens critique, et de fierté professionnelle.
Propos recueillis par J. Katende.


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