Après avoir lu l’article du Monde intitulé « Des mots de collégiens sonnent l’alarme », article qu’il est possible de lire en ligne sur le site du journal, et qui a servi de base à des chroniques radiophoniques, l’une sur france-info, et l’autre sur RTL, j’aimerais proposer moi-même, en réaction, un autre point de vue.
En effet, je suis moi-même enseignant au collège Jean Moulin d’Aubervilliers, et je pense que le fait d’exposer au public mon analyse au regard des événements qui se sont produits dans le collège (rappel des faits dans l’article du Monde), mais aussi au regard du traitement journalistique qui en a été fait, peut permettre de tempérer une parole d’adolescent, donnée « brute » (comme il est écrit dans l’article en question), mais qui produit un résultat pour le moins étonnant.
Cette parole brute, donc, ne peut pas ne pas me toucher ; je ne puis y rester sourd, comme, j’en suis convaincu, l’ensemble de mes collègues. Cela pour plusieurs raisons.
Tout d’abord parce que ce dont parlent les élèves dans cet article, nous le vivons au quotidien avec eux. Tous les jours, nous ressentons la difficulté que représente le fait de travailler dans une ambiance difficile, nous compatissons avec certains de nos élèves inquiets pour leur avenir (ces élèves qui ont compris que le plus grand risque dans un collège comme Jean Moulin est celui de l’échec scolaire, car il peut marquer leur vie entière, en plus du fait qu’il est l’un des symptômes qui révèle une faillite de notre démocratie). Nous sommes aussi, de par notre fonction, très à l’écoute des familles, dont l’inquiétude légitime est encore plus forte que celle de leurs enfants scolarisés. Et cette inquiétude, nous ne pouvons pas faire autrement que d’aider les familles à la porter, sans pour autant nous montrer faussement rassurant.
Cette parole brute, je n’y suis pas sourd, également en raison des convictions qui m’ont amenées à choisir le métier d’enseignant. Malgré ce que je vois et, au-delà, ce que je perçois des inégalités que notre système démocratique ne cesse de fabriquer ; malgré ce que j’ai pu apprendre sur le système éducatif, notamment par la voie de sociologues qui ont eu pour mérite de mettre à jour le jeu des acteurs du système eux-mêmes, et non pas seulement de celui des décideurs (Bourdieu) ; malgré les difficultés des élèves (scolaires et « non-scolaires ») que l’on constate quotidiennement, confirmées par les « mauvais résultats » du collège, dispensés à chaque pré-rentrée ; malgré tout cela, je crois en mon métier, non pas comme un croyant qui aurait la foi, mais comme quelqu’un qui, laborieusement (dans le sens, je l’espère, le plus noble du terme), participe par son travail à un système qu’il pense être, encore, l’un des moins pires du monde réel.
Je ne suis pas sourd à cette parole, bien au contraire, et cependant, sa mise en perspective dans cet article du Monde sonne faux à mes oreilles. En effet, la construction même de l’article qui organise la parole qui y est délivrée, me semble plus significative et représentative du fantasme de certains journalistes sur un quotidien qu’ils ont perdu de vue depuis longtemps, que d’un réel soucis de donner la parole au peuple. Je passerai sur la construction technique de l’article, qui, par exemple, fait que le contexte dans lequel les élèves ont écrit les lettres est très mal explicité, et l’est de plus tardivement dans l’article (ce qui, entre autre, contribue à faire penser que la tonalité angoissée et pour le moins homogène des citations reflète parfaitement le quotidien des élèves eux-mêmes). Mais derrière ces ficelles, il y a bien une similitude entre le fond de cet article, et ce qui nourrit le fantasme chez l’humain, à savoir tout d’abord une forte charge émotionnelle. Cette émotion, nous savons que les journalistes en sont friands dans un pur soucis commercial, ce qui explique qu’ils répondent présents presque exclusivement lorsque se produisent des événements extraordinaires. Il semble qu’ils en soient d’autant plus friands lorsque ces émotions sont du côté de la haine et de la peur. Une autre caractéristique commune entre l’article et le fantasme est la séparation entre le bien et le mal, bien et mal qui sont beaucoup plus inextricables dans la réalité. Mais, là encore, la complexité de l’ ambivalence humaine est sans doute beaucoup moins vendeuse, car plus dérangeante, que la mise en scène servie dans cet article qui nous montrent de gentils élèves studieux et obéissants, dérangés et agressés par des élèves de l’extérieur (les barbares ?). Nous, enseignants, savons bien que la réalité ne peut pas se résoudre à ce schéma simpliste.

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Mathias cohen Gentil garçon, 32 ans.
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