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Serge July, dans la lumière noire du pouvoir

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Excellent portrait en pied, et même de pied en cape, brossé dans Le Monde [16/06/06]. Pleine page rubriquée « enquête » - diable ! - et assaisonnée de « ze » photo assassine appuyant un titre épitaphe, «  Citizen July ». Ça fait tout de même un peu beaucoup pierre tombale, sinon enterrement de première classe. Excellent portrait, je le maintiens, au sens où le personnage y est justement cerné. Perfidie non dissimulée dans l’intention plus ou moins délibérée, exprimée dans la mise en page/en scène de celui qui, un jour, lança à la face du Monde le défi de son incommensurable ambition : se faire plus gros que le « Beuve », dépasser le quotidien du soir sur la ligne de tirage et par la notoriété.

La défaite dut être consommée et, au fond, cette page quasi nécrologique, en tout cas funèbre, fait ravaler sa casquette à l’ancien mao qui se rêvait dans la cosmogonie d’Orson Welles, c’est-à-dire dans la cour des grands qu’il a toujours aimé fréquenter. A commencer par Sartre, sans l’onction duquel Libération n’aurait pas existé. Car July ne pouvait consentir à moindre notoriété dans son besoin de compagnonnage, dans le nécessaire désir de brillance qui explique la compagnie des « grands », la recherche constante des célébrités qui, à leur tour, forgeront sa stature-statue. Il ne lui fallait donc pas moins qu’un Sartre auréolé, valeur autrement inaltérable que celle d’un Mao, et a fortiori d’un Barthes, d’une Duras ou d’un Genet.

La photo du Monde [Rodolphe Escher, Gamma] raconte tout ça de manière formidable. C’est un film en soi que cette image, de surcroît prise à Cannes lors du dernier Festival. July y savoure le Bonheur par la Gloire. Il a revêtu l’uniforme de rigueur, celui de ces refuzniks qui, en l’occurrence, ont troqué la vareuse communarde ou prochinoise - fût-elle romantique - pour la tenue de rigueur des pingouins de l’établissement et de l’élite auto-adoubée.

Sera-ce là sa dernière image glorieuse, celle de son sacre, en quelque sorte ? Il flotte là, sur le tapis rouge du Palais, les bras en croix, le sourire discrètement retenu, sa personne même offerte au spectacle du monde, comme en un sacrifice ultime avant la montée au Golgotha, une montagne d’invendus, ces exemplaires maudits que, dans le jargon de presse, on nomme le bouillon. Il ne sait pas alors, sans doute, qu’un mois plus tard, un baron lui tendra la ciguë.

Il y a aussi, dans l’équipement de base exigé par l’exhibition festivalière, ce nœud papillon, ce symbole bien pire que la cravate bourgeoise, cette résurgence de la fraise de l’Ancien régime, ce croupion de jabot dont raffolent encore quelques nostalgiques architectes et médicastres.

Sexpol3 Et puis il y a madame, jeune et jolie femme, offrant sa poitrine à la cause du spectacle médiatique comme lui le plastron, Lui tenant le bras droit, et ainsi placée au second plan, sinon en faire-valoir de l’Homme. La scène est trop pipole pour signifier vraiment sur le fond. J’ai, précisément sur ces questions, bataillé jadis avec/contre lui. C’était du temps de Sexpol, ce mensuel que j’avais créé en 1975, soutenu par le Libé de l’époque. Côté avec, donc. Le contre, ce fut à l’occasion du numéro 3 intitulé « A poil les militants ! ». Le beau Serge de la Cause du peuple s’y voyait salement malmené par une femme qui « crachait le morceau » dans lequel se trouvaient aussi Alain Geismar et Marin Karmitz. Une fâcherie s’ensuivit, tassée avec le temps et quelques collaborations.

C’est ainsi que j’eus l’occasion de me rapprocher professionnellement de Serge July, me retrouvant embarqué, avec mon ami Bernard Langlois et quelques autres, dans une autre folle aventure, celle de Radio-Libération. Projet ambitieux, cela va de soi, que de monter une radio d’info continue - la préfiguration de France Info. Nous avons donc travaillé ensemble sur ce projet fou qui s’inscrivait notamment dans le désir de Serge de constituer une sorte d’empire de presse, un groupe multimédia. Au bout d’un an, l’affaire capota, trop risquée et gourmande en fric et en moyens...

Tout ça pour m’autoriser à témoigner un peu de l’homme July pour qui j’éprouve une réelle considération, voire une tendresse. Le mien portrait ne saurait donc participer à une quelconque curée. Que sa trajectoire me soit en grande partie étrangère, certes. Mais en plus de ses réelles qualités - accoucheur d’idées, animateur d’équipe et inventeur d’une forme de journalisme -, j’ai aussi aimé chez lui ses faiblesses. Celles que je voyais poindre sous le comédien-joueur, grand amateur de spectacles et de cinéma, et aussi sous le joueur-comédien, trop jouisseur pour finir dans la triste peau d’un militant grincheux. Je lui accorde ainsi le droit de n’être qu’un homme, ce qu’il est en effet, par-delà les masques des prétentions et les blessures de la vie.

Libé, c’est lui. Indéniable réalité. Au point même d’avoir entraîné le journal dans ses propres déviances et délires. Dont cette mégalomanie, qui l’a enflé tel le Falstaff de Shakespeare revu par Orson Welles, qui l’a jeté dans la cour des puissants et jusqu’au cou dans la problématique du pouvoir. De ce trou noir, il ne saura sortir. Comme aveuglé à la lumière, noire aussi, des élites dominatrices. Comme ne percevant plus l’abîme le séparant désormais d’un peuple de lecteurs. Des citoyens en révolte ou seulement en questionnement, Serge, pas des « xénophobes » !


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6 réactions à cet article    


  • Marsupilami (---.---.183.77) 19 juin 2006 10:44

    Ouaf !

    Excellente analyse et magnifique portrait de July. Jupiter rend fous ceux qu’il veut perdre.

    Houba houba !


    • Mizo (---.---.20.56) 19 juin 2006 10:52

      Serge July a été invité aux réunions du Siècle pour la première fois en 1990, il en a été membre dès 1993. Il a été considéré comme le principal relais dans le presse du point de vue de la Fondation Saint-Simon.

      A propos du Siècle, lire notamment l’article de Stratégies du 14 avril 2005 :

      http://www.strategies.fr/archives/1365/136504901/management_14_le_pouvoir_a _la_table_du_siecle.html

      Quant à la Fondation Saint-Simon, c’est facile de faire une recherche sur la Toile...


      • Zicide (---.---.250.35) 19 juin 2006 15:30

        Encore un sujet sur Serge July ????

        Pfffffffffffffffffff.


        • (---.---.143.113) 19 juin 2006 19:25

          sic transit.....


          • Xin (---.---.62.234) 19 juin 2006 21:31

            Sur l’histoire de Libé et son parcours « grâce » à Serge July, entre autres, lire « Libération de Sarte à Rotschild » de Pierre Rimbert - Raisons d’agir (6 euros).

            Serge July ou l’arroseur arrosé.

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