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Téléréalité et crépuscule d’une transcendance

"A présent j'étais devant les faits bien assurés de mon néant individuel"

« La légèreté c’est une valeur et je suis prêt à mourir pour elle(…) » Cette phrase de Frédéric Beigbeder, prononcée le 13 septembre 2003 sur le plateau de Thierry Ardisson face à Marc-Edouard Nabe, invite, avec une gravité relative, à une réflexion beaucoup plus large sur la dimension transcendantale de ce qu’on peut appeler la frivolité mortifère du système de valeur défendu par les Téléréalités. Extrapoler cette citation au milieu qui nous intéresse, à savoir celui des Téléréalités, nous permet de reconnaître que, au-delà d’être une valeur, la légèreté, comprise ici comme le cadre idéologique symbolique et fonctionnel dans lequel se sont structurées les Téléréalités françaises, est une conception de l’histoire et un formatage psychologique à une échelle massifiée, celles des sociétés humaines.

 Cette « légèreté », d’une lourdeur extraordinaire, permet également, et c’est souvent moins évident, la transformation d’individus décentralisés en consommateurs que l’on tourne, par la mutation forcée de l’inconscient collectif, vers des marchés nouveaux. A titre d’exemple, nul ne peut ignorer les immenses services rendus par le Loft Story, les Anges de la Téléréalité ou encore Secret Story à l’industrie de la chirurgie esthétique, des cosmétiques, de la mode, etc.  

C’est en prolongeant l’analyse de Michel Clouscard en la matière qu’on peut affirmer qu’il existe un lien de causalité entre, d’une part, la rentabilité effective de certains secteurs de production de biens et/ou services et , d’autre part, l’affirmation des valeurs d’argent et de frivolité comme horizon absolu et nécessaire pour la jeunesse française. Cette alliance est celle d’un mariage, d’une union sacrée entre une production financiarisé répressive et un système de consommation permissif jusqu’auboutiste. Je ne fais rien d'autre ici qu'une réactualisation en somme de la pensée de Clouscard.

En ce qui concerne la France, la transmission de cet horizon de valeurs d’avenir s’effectue d’autant plus facilement que la jeunesse vit la mort de l’idéologie, dans une société qui se caractérise par l’absence relative de transcendance traditionnelle partagée, en dehors de la sacralisation des droits de l'homme. La prétention des Téléréalités d’offrir une lecture de la réalité sociologique des rapports interindividuels du monde qui l’entoure s’opère par un regard biaisé qui retranscrit à grande peine la réalité sociale du pays. Je dirais même, en ce qui concerne la France, qu’en niant, pour parler vite, la valeur d’Egalité dans leurs programmes, les Téléréalités nient l’un des piliers du socle anthropologique synthétique français. Qui plus est, cette volonté de présenter une pseudo-réalité des rapports entre humains est d’autant plus paradoxale qu’elle se couple, dans le contenu brut des programmes des Téléréalités, d’une vulgarité glauque, assez bourgeoise dans sa superficialité, qui sacralise le voyeurisme et érige la célébrité au rang d’un sacré contradictoire. Ce sacré est contradictoire car il procède d’une dynamique propre, étrangère à la starification traditionnelle, telle qu’a pu l’identifier Edgar Morin. En effet, la « star » de Téléréalité se retrouve dans une position ambivalente où elle atteint un niveau de gloire médiatique appréciable, bien qu’éphémère, mais où elle doit faire face à l’absence apparente d’une dynamique de sympathie ou de soutien important de la part du « public », une autre notion à définir. En effet, une de ces stars de Téléréalité, Nabilla, personnage emblématique de ce « sacré contradictoire », parle pour désigner son public non pas de fans mais de followers. Sans doute a-t-elle conscience de la précarité de sa situation qui ne repose pas sur le fondement principal de la starification traditionnelle : le talent. L’absence de talent ne permet pas, en effet, l’instauration d’un lien d’amour ou d’admiration bilatéral qui puisse s’inscrire dans une durée. Il faut donc innover, se renouveler pour conserver la flamme du désir du téléspectateur ardente. Si on s’y refuse, dans un univers aussi concurrentiel, on prend le risque de sombrer dans l’oubli absolu. Il faut donc organiser le spectacle de sa propre survivance, théâtraliser sa fuite en avant personnel, grossir ou périr à la triste manière d’une roue tournant vite, certes, mais à vide. Chosifiées, les stars des Téléréalités se prennent et se jettent dans une communion à la fois morose et frivole où sont réconciliés, l’espace d’un instant, producteurs et consommateurs. Quand l'acteur se situe dans une perspective artistique, la star de téléréalité, dénuée en général de quelconque capacité de ce registre, est impuissante. 

Pour recentrer les choses, être contre la « Téléréalité », une dénomination qui prend en compte un ensemble global complexe et méritant une analyse séquentielle, c’est afficher son hostilité à un ensemble de valeurs dont la fonction objective première, du moins telle qu’elle peut apparaître, est de permettre la fructification d’un marché, réel et concret, appuyé par la puissance publicitaire. Il faut à ce titre admettre que l’action consistant en la proposition d’une déchéance de cette transcendance malsaine est un combat, sans doute à mort au sens Beigbederien du terme.

L’ambition de ces lignes est celle d’une volonté politique : déstabiliser le marché des Téléréalités. Ainsi présentée, l’approche est trop globalisante et il conviendra de procéder à la prudente dissection d’un certain nombre de programmes télévisés, dans le but affiché d’en dénoncer la dimension néfaste pour la société Française. C’est pourquoi, comme a pu le remarquer le lecteur, on parlera ici de les ou des Téléréalités mais jamais de la Téléréalité. On évite ainsi de tuer la diversité propre à ces programmes aux spécificités nombreuses et, par ailleurs, de regrouper un ensemble de corps constitués différents sous une étiquette commune.

Tout d’abord, il peut apparaitre, dans une tentative de délimitation générale des contours sémantiques du sujet abordé, que le terme de « Téléréalité » ne constitue pas un genre en soi. En effet, celui-ci relève de programmes pouvant prendre la forme de jeux, de divertissement télévisuels ou encore de magazines. Par ailleurs, sont à distinguer également toute une série d’avatars des Téléréalités comme la « scripted-reality », la « constructed-reality », ce qui n’est pas sans rajouter de la complexité à notre sujet : est-il possible de déstabiliser un marché aussi transcourant que celui des Téléréalités ? Adapter la règlementation télévisuelle française sur la question, satisfaisante sur certains points mais plutôt défaillante sur l’essentiel, est une tâche difficile pour le juriste qui doit prendre acte de la jurisprudence récente concernant cette amoncellement de sous-catégories liées par des caractéristiques communes que constitue le marché des Téléréalités, notamment en matière de dignité de la personne humaine.

Avant d’aller plus loin, il est important de rappeler que le constat proposé se situe dans un cadre national, français, parfois européen, qui ne pourra prétendre à une analyse entièrement « internationalisante ». Certes, il peut apparaitre impératif de mettre en place une dialectique critique à l’encontre des valeurs pouvant servir de base commune aux différentes multinationales des Téléréalités dans leurs activités de production de services culturelles à travers la planète. Toutefois, on constate des différences dans l’adaptation qu’opèrent les Téléréalités dans les différentes régions du monde dans lesquelles elles s’implantent. Ces marchés nationaux, fruits d’une construction historique particulière, constituent, pour les transnationales des Téléréalités, des défis de taille. En effet, sans leur compréhension il ne peut y avoir, pour le marché des Téléréalités, de progression ou de stabilisation pérenne de ses activités de services. Par conséquent, ce changement continuel de stratégie dans l’approche mercantile rend impossible la généralisation au monde entier de l’impact des Téléréalités en France. La localisation géographique, dans ces lignes, « de ce combat à mort » est un point fondamental.

Clouscard pensait que la Nation, après avoir été l’organisme oppressif et coercitif permettant la diffusion dans le corps social du capitalisme inégalitaire, était devenu la structure politique la plus à même, aujourd’hui, de résister à ce que le libéral-socialiste Allais appelait le « libre-échangisme mondialisé ». Le parti pris, ici, est celui d’une extrapolation de cette vision des choses : on comprend l’Etat-Nation républicain comme l’entité institutionnelle la mieux placée pour mettre en œuvre une politique publique de déstabilisation durable des Téléréalités. On écartera l’hypothèse d’une production législative à l’échelon européen pouvant contraindre le marché des Téléréalités en raison d’un scepticisme amer. Ce scepticisme est issu d’un constat froid : celui de la fragmentation du pouvoir Européen entre les différentes nations, institutions, groupements d’intérêts, cabinets d’expertises, think tanks, qui empêchent une action cohérente, structurée, drastique et adaptée pour le problème qui est le nôtre. Par ailleurs, la prégnance des groupements d’intérêts au parlement européen rendrait difficile, pour ne pas dire impossible, une action juridique déstabilisante pour le marché des Téléréalités en Europe. Malheureusement, la question de l’Europe ne pourra être épisodiquement envisagée que d’un point de vue critique à l’égard de sa production ou non-production législative sur le marché des formats européens ou sur les contraintes qu’elle pourrait faire peser sur la France si, demain, un gouvernement prenait la décision d’interdire telle ou telle programme, ce qui est en soit, Europe mis à part, loin d’être une chose aisée.

Une première objection à ce combat peut se matérialiser sous la forme d’un discours dédramatisant, prônant l’idée suivant laquelle il existe des combats sociaux plus importants et plus fondamentaux pour la société française. A ce titre, un marxiste pourrait dire que la critique des Téléréalités est un combat d’arrière-garde servant la dissimulation de sujets plus importants au titre desquels, par exemple, l’introduction d’un nouveau type de rapports de classes en France via la crise du capitalisme financiarisée de 2008. La réponse à cette objection doit être claire. Critiquer les Téléréalités ne saurait occulter d’aucune manière la gravité extrême de la situation sociale en France. Par ailleurs, il pourrait être affirmé que la destruction opérée par les Téléréalités ne s’organise pas seulement du point de vue de l’intelligence, du concept et de la sagesse. Cette destruction peut aussi être concrète. A ce titre, on ne peut demander à un jeune spectateur de « A prendre ou à laisser » s’il est, supposons le, issu de quartiers défavorisés où l’émancipation sociale est un combat de survie économique de tous les instants, de prendre au sérieux « la valeur travail » quand il voit qu’il est possible, sans talent particulier, de gagner en quelques secondes le triple de ce que ses deux parents réunis peuvent gagner en un mois (par la simple sélection d’une boîte dans laquelle se cache une somme, inconnue par le joueur avant son ouverture). Pourra-t-on alors lui reprocher de se tourner vers une économie souterraine qui lui permet de fournir une quantité de travail minimum pour un revenu optimisé alors même que la Télévision, qui joue encore un rôle de socialisation fondamental malgré internet, promeut implicitement ce genre d’attitude ? La délinquance, qu’elle soit celle des banlieues ou des financiers à col blanc, peut dans certains cas s’expliquer, sans être pour autant excusée, par la dégénérescence apportée par de nouveaux types de transcendances banalisantes, d’autant plus fortes qu’elles sévissent dans un No Man’s Land idéologique.

 Une autre critique pourrait prendre la forme suivante : la liberté d’expression et de la presse se confond avec la Téléréalité dans un même ensemble de manifestation démocratique. Dans cette perspective, affirmer son désaccord dans une réserve sage et tranquille est acceptable mais, en revanche, il est inacceptable, si on se veut démocrate, de supposer l’interdiction de certaines Téléréalités. Ce détournement de la maxime bien connue : « je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites mais je me battrais jusqu’à la mort pour que vous puissiez l’exprimer », est abject. Certes, prôner la liberté d’expression la plus absolue possible est une nécessité contemporaine (ex : dénoncer l’insulte d’ « antisémite » à l’encontre de certains intellectuels comme, dans certains cas, une arme d‘intimidation massive étouffant toute critique à l’encontre de l’Etat d’Israël, comme l’ont fait Eric Hazan et Alain Badiou, est une manière de défendre la liberté d’expression tout en en réclamant son élargissement relatif sur certains sujets difficiles).Cependant, le monde des Téléréalités n’est pas celui de la production des idées ou des concepts, il est celui du mensonge, de la manipulation (que ce soit des téléspectateurs ou des participants), du marketing et du formatage psychologique. En aucun cas il ne peut être rattaché à l’expression d’idées démocratiques regroupant, entre autre, une dimension relevant de la liberté d’expression ou de la presse. Les Téléréalités françaises sont le produit d’oligarques parisiens publicitaires qui, si on suit la chaine télévisée de leur évolution, ne sont rien d’autres que des grenouilles de bénitiers « Endemoliennes ». Je ne vois rien dans la disparition de ce que le polémiste Eric Naulleau identifie comme, je cite, « la poubelle de l’esprit », une atteinte aux fondements de la République ou de la démocratie d’opinions. La démocratie est un régime politique complexe aux possibilités de lectures et de manifestation multiples dont la première formulation concrète se fit durant l’Antiquité. Les téléréalités ont douze ans : il serait temps de prendre acte de la temporalité Endemolienne ainsi que de sa relative petitesse face au Léviathan Démocratique moderne en matière de passif historique. Pour finir sur cette question, l’utilisation de l’argument de la liberté d’expression et de la presse, en matière de défense des Téléréalités, constitue une extrapolation dangereuse dont on n’arrive pas à trouver une quelconque justification historique. Cette extrapolation donc, basée sur un vide conceptuel apparent, dissimule mal une volonté de protection d’intérêts économiques puissants sous couvert de démocratie, cette dernière notion, pourtant fondamentale, étant devenue tristement passe-partout.

 

Qu’est-ce que les Téléréalités ?

Il est important, à mon sens, de comprendre que les Téléréalités n’ont pas séduit le public malgré leur malséance mais grâce à celles-ci. Paradoxalement « le public », d’ailleurs, a plutôt tendance à comprendre, dans sa majorité, le côté artificiel de ce genre de manifestations télévisuelles. Celle-ci semble aller de soi : on la retrouve chez les participants des jeux des Téléréalités, exagérément décérébrés, comme chez les présentateurs aseptisés. Mais alors, comment expliquer le succès des Téléréalités ? Beaucoup ont émis l’hypothèse suivante : la tendance au voyeurisme et à l’exploitation mercantile de ce qu’il peut y avoir de pire chez l’homme a fait gagner des parts de marché plus qu’appréciables pour les chaînes privées françaises, en lutte constante pour leur maintien face à une concurrence internationale féroce. Ceci peut paraître absurde mais rejoint l’hypothèse du sacré contradictoire des vedettes des Téléréalités : les émissions de Téléréalités parviennent à atteindre un succès brut en termes de chiffres tout en provoquant un dégoût relatif dans une large partie de la population. C’est une dynamique d’attirance-répulsion assez déconcertante, qu’on peut rattacher à une forme d’addiction malsaine. Peut-être que la clé des réussites des Téléréalités réside dans leur capacité à mobiliser sous la forme d’un divertissement les pires instincts de notre époque, forçant ainsi nos populations à regarder dans un miroir déformant l’image présupposé de leur « réalité », une « réalité » dans laquelle elles sont censées se retrouver. Le problème est que, pour la plupart d’entre nous, nous ne nous y retrouvons pas. Il est possible que certains adoptent une attitude de témoin moqueur à l’encontre de ces émissions, en se mettant ainsi dans une position de recul amusé empêchant de constater qu’ils constituent alors le combustible permettant le fonctionnement de cette machinerie déroutante, qu’on peut très bien détester par ailleurs. Exaltation de l’hyper individualisme, consécration d’un type de « beauté », mise en avant de la manipulation stérile comme rampe de lancement personnel, défense du droit de chacun à la célébrité, négation du talent, etc. Toutes ces valeurs vont à l’encontre du message que tente de véhiculer l’éducation nationale (mérite, travail, respect de l’autre, etc) et l’individu se retrouve face à une double proposition de modèles de vie qui est problématique. En effet, quelle grille de valeurs faut-il alors choisir ?

Ce choc de valeurs est porteur de déstabilisation dans une société en danger de fragmentation et devant faire face à la multiplication des égoïsmes catégoriels et communautaires. Ce constat amène à penser que les Téléréalités peuvent être comprises comme le symptôme d’un fléau de la pensée pervers qui guette les démocraties modernes de ce début de siècle.

Une notion fondamentale à définir est celle du « carburant » permettant le fonctionnement de la grande machinerie des Téléréalités. Cet aspect des choses est complexe, la question du « public » des Téléréalités étant à comprendre comme un ensemble à la fois globalisant et exclusif, adapté à une partie assez large de la population française mais face auquel se construisent en opposition un nombre d’individus non-marginaux. Il est curieux de constater par ailleurs, dans ce que Bernard Stiegler appelle la « Télécratie » (une formulation abusive mais qui retranscrit assez justement une partie de ce qu’est devenu la télévision moderne), que lorsqu’on sollicite ce « public » sur les programmes télévisés qu’il préfère, on constate un décalage entre les préférences annoncées de ce « public », qu’on devrait appeler, là encore ,« les publics », et la réalité des chiffres en matière d’audience télévisuelle.. Les sondages d’opinion IFOP montrent que les gens, quand on leur pose la question, disent préférer le cinéma, les documentaires, les reportages et les programmes d’informations. Le décalage entre ces préférences affichées et la réalité « honteuse » de ce qu’ils regardent réellement, quand on voit le succès brut en matière d’audimat des Téléréalités, laisse perplexe.

Bernard Stiegler compare ce comportement à celui d’une addiction : de la même manière qu’un toxicomane a un stade très avancé de dépendance est conscient du mal qu’il s’inflige et du danger que constitue sa drogue, il n’en demeure pas moins qu’il en a viscéralement besoin.

 Le procédé est plus implicite en ce qui concerne le spectateur des Téléréalités mais fonctionne dans une logique similaire : celui-ci se retrouve dans une situation où, quand il regarde des programmes relaxants et structurants son cerveau, il ne s’aperçoit pas qu’on le prépare à la réception mentale de publicités et de valeurs nouvelles formatant la psychologie collective du « public », dans lequel il s’insère alors, aux exigences du marché. Toute la force de cette technique est l’imposition indolore à l’individu, jusque dans l’intimité de sa sphère familiale, d’une posture de consommateur-récepteur. A mon sens, cette réalité concerne des milliers de victimes malheureuses, et les considérer ainsi ne revient pas à les déresponsabiliser car celles-ci sont assez prétentieuses ou inconscientes pour être convaincues d’avoir le contrôle sur les Téléréalités qu’elles visionnent. Peu de personnes, même si elles en ont les moyens, prennent le temps d’analyser l’emprise qu’opère la Télévision (et les Téléréalités constitue une excroissance grotesque de cette institution) sur leurs comportements d’achats les plus anodins. Beaucoup s’inquiètent, y compris au CSA, qu’il ait été mis au service du marketing, de la publicité et du marché le savoir acquis par la recherche fondamentale. Quand on demande à Michel Desmurget si les publicités télévisuelles sont dangereuses il répond : « (…) qu'il ne s'agit plus simplement de vendre, mais de générer des comportements à l'insu des gens, et l'éducation aux images ne peut pas combattre ces mécanismes infraconscients. Si le mot « viol » a un sens, cela en est une parfaite illustration. » On pourrait extrapoler cette citation pour affirmer que ce « neuro-marketing » est un viol de l’inconscient commun et les Téléréalités les complices vicieuses, soumises et dévouées de cette mécanique. Je souscris, pour ma part, à cette idée forte.

 

 Ce formatage ne pouvait être permis par les anciennes valeurs républicaines traditionnelles (parfois défendues par certains dans le cadre d’un discours nostalgique idéalisant et déformant) de méritocratie, de respect, de travail, d’égalité, etc. De la même manière, le rejet de l’argent et de la rapacité de la part du catholicisme et du communisme, même si ce n’était parfois qu’une apparence, ne permettait pas la production de consommateurs « efficients ». La disparition relative de ces deux églises longtemps fondatrices dans le paysage politique français fut une des conditions de l’avènement en France d’une société plus anglo-saxonne et individualiste. Par conséquent, les Téléréalités peuvent être comprises comme l’aboutissement d’une dynamique libérale-libertaire, au sens Clouscardien, ayant diffusé le marché dans toutes les structures du corps social, y compris dans ses parcelles les plus inattendues.

Dans cette même lignée de réflexion, deux éléments sont à analyser : les mutations qu’on put connaître les institutions télévisuelles, d’une part, et, d’autre part, ce qu’entend la prétention à la retranscription de la réalité. Ces deux éléments se conjuguent ensemble, bien qu’ils relèvent tous deux de dynamismes distincts.

Laissez-faire, laissez-passer et laissez-voir

On ne peut pas éternellement discuter des Téléréalités sans parler des mutations profondes qu’on put connaître les télévisions françaises. Jean Louis Missika découpe l’histoire de la télévision française en trois phases : la paléo-télévision, la néo-télévision et la post-télévision.

La première période s’étend des années 1950 aux années 1970 et se caractérise par un souci pédagogique de transmission de la culture, du savoir et des informations. Affirmer cela ne saurait angéliser la télévision de cette époque qui, comme celle d’aujourd’hui, n’hésitait pas, car au service de l’Etat, à manipuler l’information en transformant la réalité des faits, que ce soit par l’exagération ou la prétendue insignifiance. « On cache en montrant, et plus on dévoile plus on voile » comme disait Bourdieu.

On ne peut d’ailleurs pas souhaiter si l’on désire une démocratie directe impliquant d’avantage l’esprit critique de ses citoyens une transposition à notre époque de cette paléo-télévision qui était réservé à une petite frange d’experts, de stars, d’hommes politiques et de journalistes. Il ne faudrait toutefois pas nier un certain nombre de vertus inspirantes de cette paléo-télévision, un site comme l’INA.fr permet de visualiser des émissions artistiques, politiques et culturelles mobilisant des débats contradictoires de qualité, de la poésie, de la chanson à textes, des grands films, en somme une grande plus-value intellectuelle qui pourrait permettre aux français de construire la télévision de demain. Si ce genre d’émissions continue d’exister aujourd’hui, elles sont malheureusement trop marginales pour peser face à l’Empire des Téléréalités et de la publicité. Toujours est-il que cette césure, qui apparaît au niveau des années 1970, semble confirmer l’avènement, en France, d’une dynamique libérale-libertaire d’après 68 envahissant l’univers de la Télévision et permettant le démarrage d’une nouvelle ère télévisuelle, celle de la néo-télévision au sens de Missika. Ce fut le réveil de la France à la mondialisation que nous connaissons, un réveil curieusement anesthésiant.

 La deuxième période s’étend des années 1970 aux années 1990, elle se base sur un rapport plus direct avec « le public » et le simple fait, pour certaines personnes, d’avoir pu être témoins d’évènements quelconques leur donne le droit de participer à des émissions. En outre, on offre aux gens lambda une source de légitimité et de revendication potentielle au droit d’être « télévisable ». Cette démarche s’inscrit dans un souci apparent de transparence et de retranscription avec la plus grande exactitude possible des « faits », de la part des journalistes en général. La télévision analyse ainsi des préoccupations particulières et tend à se rapprocher le plus possible des individus. Alexandra Faure parle du passage de la Télévision vers une mission de régulation et de médiation avec la tentative de résoudre, de sa part, dans le cadre de talk-shows et de reality-shows, des problèmes relevant de l’intime, des conflits personnels et interfamiliaux. A mon sens, cette affirmation est fausse et ce que l’on cherche plus à ce moment-là, de la part des producteurs, consiste en une innovation dans le rapport aux téléspectateurs en faisant de la Télévision un organe tourné vers la production de manière beaucoup plus importante qu’autrefois. L’enjeu est alors de mettre les téléspectateurs dans une situation où ils sont amenés à se retrouver en proximité relative avec leurs écrans, ce qui supprime une partie d’altérité et de distance dans le rapport entretenue à l’égard de ceux-ci et permet la transformation progressive de l’instance télévisuelle en un puissant support de propagande pour une société de consommation d’un type nouveau. La Télévision n’a pas inventé le consumérisme, certes, mais elle l’a exacerbé dans des proportions délirantes. Je ne parlerais donc pas d’une position de médiation et de régulation, surtout quand on est conscient du caractère artificiel, préparé et faussé de ces situations « problématiques » à réguler, mais d’un transfert, complexe et partiel, d’allégeance. Pour parler vite, nous dirons que ce transfert d’allégeance de la Télévision s’est opéré de l’Etat au marché. On énonce ainsi trois entités extrêmement abstraites qu’il conviendrait d’approfondir plus longuement (Télévision, Etat et marché). Pour conclure, l’intérêt soudain de la télévision pour la sphère privée relève d’avantage de la stratégie mercantile que de l’adoption samaritaine d’une volonté de voir évoluer son rôle, par rapport à la société civile, vers une mission de régulation et de médiation.

La dernière période, celle que nous vivons, serait celle de la post-télévision. Celle-ci pourrait se résumer par le besoin croissant dans nos sociétés moderne d’une reconnaissance individuelle. Le « laissez-faire, laissez-passer » se couple alors du « laissez-voir ». Dans la même idée, alors qu’il semble y avoir une quête, de la part des téléspectateurs, vers plus « d’authentique », on pose les bases institutionnelles et morales d’un empire de l’imposture, en la personne des Téléréalités. La diffusion du Loft story en 2001 a provoqué une rupture radicale, certes, mais cette apparition ne se fit pas à partir de rien ou de manière soudaine. On peut en effet trouver toute une série de racines d’émissions dites de dévoilement dans les années 80 (Psy-Show, Moi, je) ou avec les reality shows (L’amour en danger, Perdue de vue). Jean Louis Missika parle de « lifeentainement », d’un genre télévisuel ayant évolué vers l’expérimental par la mise en situation de « cobayes », les participants, dans un environnement où ceux-ci se retrouvent confrontés à des « stimulis », sous le feu des projecteurs, dans l’attente, je n’ose dire l’étude, de leurs réactions. Alexandra Faure affirme que la fiction (réalité imaginaire), l’information (réalité rapportée) et le reality show (réalité constituée) sont des genres qui se sont faits dépassés par la réalité expérimentée, expression utilisée pour recouper l’ensemble des Téléréalités, un type d’émission inédit répondant à la recherche, par la télévision, de l’ordinaire. On constate en effet que tout est fait pour renforcer le sentiment de proximité des téléspectateurs avec les programmes qu’ils visualisent, que ce soit du présentateur aux candidats, du thème abordé aux règles du jeu (notamment sur le vote qui permet de faire participer le public directement en influant sur le cours du jeu par le biais de SMS surtaxés).

 Rien n’est plus amer pour l’analyse critique que ce maquillage astucieux du marketing sous les oripeaux de « l’ordinaire », du « concret » et du « réel ». Si l’Etat veut assumer son rôle de conservateur de l’ordre social, il lui revient de s’emparer de cette problématique qui pose des graves questions en matière d’aggravation de la destruction, permise par la crise, du lien social et du rapport à l’autre dans les milieux populaires. Sans doute les médias aiment-ils utiliser le vide, la vulgarité et la stupidité comme une pompe aspirante de la colère gagnant « la common deacency » orwellienne du peuple de France. Une fois le débat posé en ces termes, je pense qu’interdire une grande majorité des programmes de Téléréalité est une hypothèse envisageable, voir souhaitable si l’on désire des gens doués d’esprit critique et non pas des consommateurs obéissants.

 


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5 réactions à cet article    


  • César Castique César Castique 18 février 2014 11:12

    « ...est une hypothèse envisageable, voir souhaitable si l’on désire des gens doués d’esprit critique et non pas des consommateurs obéissants. »


    Et où allez-vous chercher que les téléspectateurs, dans leur immense majorité, aspirent à être « doués d’esprit critique » ? Faudrait arrêter de se faire des illusions sur la nature humaine ! De La Boétie à Bourdieu est au-delà, en passant par Rousseau, Marx-Engels et Sartre, des générations de penseurs se sont plantées grossièrement sur les réalités de la nature humaine. Et, au final, ils se sont heurtés à des générations d’individus qui n’en ont rien à cirer d’être ce que chevaliers de l’entonnoir, croient qu’ils sont.

    • Hubert Fauré Hubert Fauré 18 février 2014 19:02

      Vous soulevez un point intéressant et, en lecteur de Céline, j’y souscris en partie.

      Mais de mon expérience des gens, de la vie et du milieu où je vis, je continue de croire en la décence commune des gens ordinaires.
      Nous sommes des individus complexes et tous capables du pire mais rien n’est déterminée, nous sommes perfectibles dans tous les sens, dans le meilleur comme le pire.
      Je refuse ainsi tout désespoir en politique.
      Sans doute pour vous une illusion au temps de l’Iphone et de l’instantanéité mais sans cela, toute lutte me paraîtrait bien inutile et vide de sens.


    • César Castique César Castique 19 février 2014 18:28
      « Vous soulevez un point intéressant et, en lecteur de Céline, j’y souscris en partie. »

      Moi aussi, je suis célinien et il y a longtemps qu’il m’est apparu que la misanthropie de Céline était liée à la non-conformité de l’homme avec la représentation idéale qu’il s’en faisait, ce qui de mon point de vue revient à dire qu’il lui en demandait trop et qu’il ne pouvait, au final, qu’être prondément déçu

      « ...je continue de croire en la décence commune des gens ordinaires. »

      Moi aussi je crois en la décence commune des gens ordinaires, mais sans placer la barre trop haut - à la différence de Céline.

      « Nous sommes des individus complexes et tous capables du pire mais rien n’est déterminée, nous sommes perfectibles dans tous les sens, dans le meilleur comme le pire. »

      Mais qu’est-ce que le meilleur, qu’est-ce que le pire ? Bien souvent, un choix lié à des circonstances non maîtrisées

      « Je refuse ainsi tout désespoir en politique. »

      Je vais plus loin, je rejette le désespoir et l’euphorie, depuis que j’ai découvert que les faits appartiennent à l’histoire dès qu’advenus et que ce qui importe, ce sont leurs conséquences, qu’on ne peut pas connaître à l’avance, mais qui se dévoilent au jour le jour, se révèlent fastes six mois plus tard et néfastes au bout de cinq ans, avant de redevenir fastes vingt ans plus tard.

      « Sans doute pour vous une illusion au temps de l’Iphone et de l’instantanéité mais sans cela, toute lutte me paraîtrait bien inutile et vide de sens. »

      Le seul sens que je vois à la lutte c’est d’essayer de faire au mieux de l’option du moment, sans plus se soucier de ce qu’il en adviendra dans six mois et dans cinq ans ou dans un quart de siècle... 

      Pour donner un exemple, ceux qui se sont battus pour l’Algérie française ont fait ce qu’ils croyaient juste, mais j’en connais aujourd’hui, avec le recul, qui pensent que l’Algérie française était une chimère. Sans regretter leur engagement pour autant. Sur le moment ils ont fait au mieux pour ce qu’ils croyaient être le mieux. Et c’est là toute notre condition d’hommes, qui est résumée.

    • Furax Furax 18 février 2014 19:52

      Je vous rappelle l’excellente définition que Dominique Taddéï donne du mot « star » ; Je cite de mémoire :

      « Jadis, une star, c’était un héros, sportif, scientifique, militaire, explorateur etc. qui avait accompli un grand exploit. Puis la star fut le bouffon qui interprétait le héros au cinéma.
      Actuellement, depuis l’avènement de la téléréalité, la star, c’est l’idiot du village !....
      L’idiot du village, quand il rentrait dans un bar, on lui proposait :
      -Si tu montres ton cul, on te paie un pastis ! »

      Les « stars » actuelles, Nicolas Bedos, Christine Angot, Caroline Fourest viennent montrer leur cul à la télé. Pour Beidbeger, au propre comme au figuré. Elles reçoivent pour cela beaucoup de pastis !

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