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Accueil du site > Actualités > Politique > 30 ans après, le faire-part de la gauche

30 ans après, le faire-part de la gauche

Je me souviens exactement où j’étais le 10 mai 1981 : à la campagne avec ma compagne. Il y avait peut-être aussi des amis, de cela je ne me souviens plus. Nous avons écouté le résultat de l’élection à la radio de la voiture. Et dans ce soleil qui caressait les champs de colza et de petits-pois, ou de je ne sais quoi, nous avons sauté de plaisir.

Giscard de cire

Giscard d’Estaing avait déçu. Trop déçu. Ce conceptuel prometteur, qui se permettait d’aller prendre le petit-déjeuner avec les français tôt le matin, s’était lentement figé. De cet homme dynamique et souriant, une autre image émergeait peu à peu. La bouche s’est resserrée, le chhh s’est accentué, le maniérisme ressemblait à une énorme constipation. Je me souviens surtout de la fin de son mandat quand il était empêtré dans l’affaire des diamants de Bokassa. On aurait dit une statue de cire du musée Grévin. Que d’erreurs. Et je me souviens de ce dernier discours, cette amertume, cette baffe, et ce départ raide vers les coulisses. Quelle mauvaise mise en scène avec cette Marseillaise sur une pièce vide, cette chaise seule comme porteuse d’un fantôme. Cette scène reste dans ma mémoire comme le pire ratage de communication politique que j’aie vu. A part peut-être Ségolène Royal au Zénith.

Mitterrand ne pouvait que décevoir. Trop de fantasmes étaient projetés sur lui. Trop d’attente. L’homme providentiel ne l’est, providentiel, que pendant un temps. Il l’avait été pour basculer la majorité politique. Aidé il faut le dire par Giscard qui s’enlisait dans l’affaire. Et puis très vite ce pouvoir est devenu un pouvoir comme un autre. Il y a eu des points positifs. Mais pas de révolution. Mai 68 avait pompé l’énergie révolutionnaire pour des décennies car elle déplaçait le paradigme révolutionnaire : la lutte des classe cédait le pas à une refonte de l’humain et à la lutte anti-autoritaire. Et puis la machine économique avait besoin d’être soutenue, pas dépecée. L’autogestion n’avait pas ouvert de voie viable.

Il y a eu l’affairisme et un libéralisme économique mal assumé. La gauche a tenté de réconcilier les français avec l’argent. On a compris qu’il fallait des capitaux pour lancer une affaire, et que cette capitalisation était le fait de l’économie privée. La gauche n’a pas réglé l’injustice sociale. Pouvait-elle le faire ? L’égalitarisme n’avait jamais marché. Il s’était inévitablement transformé en une délégation de pouvoir vers une oligarchie d’Etat et une dictature. Mitterrand savait très bien que ce n’est pas possible. Que l’économie n’y survivrait pas.


De l’aphonie à l’abandonedgar_morin_image.jpg

A défaut de cette égalité économique, pouvait-on au moins moraliser les relations de travail, combler cette fosse qui sépare le monde du travail et le monde de l’argent ? La France avait un handicap sur ce point : un rejet mutuel dans les classes sociales qu’il n’y a par exemple pas en Allemagne. Il faut dire qu’au 19e siècle la condition ouvrière déjà très dure était doublée d’un mépris affiché. Sous Mitterrand cette société de classes s’était diluée et recomposée sans qu’aucune théorisation ne puisse, encore à ce jour, la rendre de manière complète et dynamique. La gauche devenait aphone. Ce n’est pas par hasard qu’un marxiste célèbre, un penseur phare de notre époque, orientera peu à peu sa réflexion vers la complexité du monde et sèmera les graines d’une nouvelle théorisation et d’un nouveau fonctionnement mental encore à faire : Edgar Morin.

Je n’étais pas socialiste, d’ailleurs je n’avais de carte à aucun parti. J’étais centre-gauche. Je regardais avec bienveillance cette gauche-là, qui semblait apporter de l’air frais en politique. Mais il y a eu le Rainbow Warrior. Ce fut le choc : Mitterrand avait commandité un tel acte, avec un mort à la clé. Il y a eu les écoutes téléphoniques ordonnées par un président devenu paranoïaque. Et il y a eu Bérégovoy. L’homme de gauche le plus emblématique à mes yeux. Cet ouvrier parti d’en bas, et arrivé si haut. Et sali, assassiné par la rumeur et la diffamation. Je sais personnellement les dégâts que font la rumeur et la diffamation. Si l’on s’en sort la réparation est très longue. Lui ne s’en est pas sorti. Lui mort ses assassins couraient toujours, comme souvent dans ces cas-là. Bérégovoy, lâché par Mitterrand avant qu’il se suicide. L’abandon de Béré illustrait l’abandon des idéaux. Le président défendeur d’une éthique en devenait le fossoyeur.

Mitterrand, par son cynisme, a montré qu’en politique il ne faut pas rêver. Heureusement car quel candidat-e aujourd’hui à gauche aurait le charisme et le talent pour refaire ce que Mitterrand a fait ? DSK ? Un grand bourgeois autoritaire. Aubry ? Le maternalisme du « Care » ne suffit pas à faire une vision du monde. Hollande ? Nounours a beau parler plus lentement et essayer de ressembler à Mitterrand, la copie manque d’encre. Royal ? Pour avoir un mix de Coluche et de la mère fouettard à l’Elysée ? Mélanchon ? Un arriviste. Les autres ? Lesquels ? Lesquels sont à la hauteur d’un tel destin ? Lequel en veut assez pour y arriver ? Lesquels parmi ceux qui n’en finissent pas de vivre au passé, qui vont de commémoration en commémoration de la seule figure forte de gauche ces 40 dernières années : Mitterrand.


berlin-chute_249.jpgLe faire-part de décès

Commémoration au cimetière à Jarnac cet hiver. Commémoration de l’élection aujourd’hui. Comme si le culte d’un mort allait spontanément générer un gagnant, une vision, une pensée politique. Pauvre gauche, qui voit les ouvriers voter pour Sarkozy ou Le Pen plus que pour elle. Et qui ne se pose pas plus de questions. Se rend-elle compte, cette gauche, que ses commémorations sont comme le faire-part de sa propre mort ? Cette gauche qui a perdu la main sur l’Europe, sur l’intégration, sur les thèmes sociaux actuellement porteurs. Elle gagnera peut-être en 2012. Et qu’en fera-t-elle ? Je n’ose y penser. Entre le dogmatisme de Royal, l’argenterie de DSK, les babouches du Care d’Aubry et le regard qui ne regarde plus de Hollande, le nombre ne remplit pas le vide.

Depuis j’ai viré ma cuti de la part de gauche qui m’habitait. Indépendant, j’ai vu que je ne devais compter que sur moi-même. Et puis la gauche s’est mise à genoux devant le féminisme radical le plus belliqueux, et participe trop à la déconstruction du masculin, thématique sociétale en émergence qui deviendra un problème majeur d’ici 50 à 100 ans. Ce féminisme que j’avais soutenu à 20 ans. Ce féminisme dont je connais trop bien les dégâts. La lutte des classes est devenue la lutte des genres, et en tant qu’homme je suis forcément une cible. Alors, impossible. Fini. Il m’a fallu accepter d’être orphelin politiquement, en défendant la liberté et ceux qui la défendent.
mai_68.jpg
Orphelin mais libre. Inféodé à personne. Emmerdeur et rêveur, menant mes batailles, surfant sur des débats qui dérangent, sortant des rails du clivage habituel. Cherchant sur quoi fonder une nouvelle vision du monde. Et après avoir été opéré d’un cancer du pancréas, en sursis, forcément en sursis, peut-être pour 20 ans en sursis, et donc forcément encore plus libre dans ma tête. Le temps qu’il faut pour continuer à digérer les grands symboles du siècles dernier : l’Homme sur la Lune. Les camps de concentration. La chute du mur de Berlin. 68 et le début de la fin de l’autorité abusive. Entre autres.


Un peu de nostalgie pour finir. Un rappel d’une chanson de Colette Magny, une chanteuse extraordinaire, très engagée à gauche, une chanson que j’écoutais gamin : Mélocoton


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9 réactions à cet article    


  • ELCHETORIX 11 mai 2011 11:22

    Bon surtout pour ce rappel de cette chanson de Colette MAGNY qui me rappelle mon adolescence et donc de la nostalgie positive , j’aurais apprécié cet article qui sue le fond décrit des faits assez justes au sujet de FM , quant à la réalité politique actuelle je n’approuve pas car dire qu’il n’y aurait personne de charismatique pour changer la société dans le bon sens me semble excessif - JLM par exemple semble sincère pour améliorer le sort du plus grand nombre du moins dans le sens de l’intérêt général car , il va de soi que dans une société plus juste chacun doit mettre la « main à la pâte » pour avancer aussi bien individuellement que collectivement !
    J’ai donc reécouté plusieurs fois MELOCOTON que j’avais oublié mais que j’aimais fredonner .
    RA .


    • apopi apopi 11 mai 2011 14:38

       La gauche n’est plus qu’un champ de ruines et la droite ne vaut pas mieux. La France de 2011 ressemble de plus en plus à la République de Weimar. Vous connaissez la suite....


      • le journal de personne le journal de personne 11 mai 2011 16:57

        Déesse A... répond à Wauquiez !

        La journaliste :
        Déesse A… mieux vaut tard que jamais… Le 10 mai n’est pas un jour comme un autre

        A :
        Oui…mais si vous voyez ce que je veux dire… aucun jour ne l’est… si chacun fait ce qui lui plaît !

        La journaliste :
        Et vous, dans la peau de la primadonna, vous vous y voyez déjà ?

        A :
        Ça dépend de quel opéra, si c’est du Mozart ou du Salieri que l’on s’apprête à jouer…
        le modèle la copie ou la copie de la copie… tout dépend de la partition, en politique comme en musique.

        La journaliste :
        Et votre Don Juan, qu’est-ce qu’il devient ?

        http://www.lejournaldepersonne.com/2011/05/deesse-a/


        • L'enfoiré L’enfoiré 11 mai 2011 16:58

          Comme disait Mitterand à Giscard après les élections : « Vous avez fait une seule erreur. Vous représenter ». smiley


          • L'enfoiré L’enfoiré 11 mai 2011 17:05

            Quant à la chanson « Melocoton », je ne me souvenais plus du nom de l’interprète, mais de la chanson et de ses paroles qui me sont revenues sans ratés. smiley


            • hommelibre hommelibre 11 mai 2011 22:45

              C’est Colette Magny. Bravo pour vous être souvenu des paroles sans ratés ! smiley


            • L'enfoiré L’enfoiré 12 mai 2011 11:45

              Très bonnes émissions sur Miterrand sur France2, le 10 mai.
              La ville, j’avais vu Michel Bouquet dans le rôle de fin de vie.


            • hommelibre hommelibre 11 mai 2011 22:41

              Bonsoir,

              Sympa d’avoir mis les paroles ! Cette chanteuse a d’autres belles chansons, et cette
              belle voix si blues.


            • PipoLeHoplite 11 mai 2011 22:16

              Pour cette célébration j’ai vu quantité de mauvais films qui passaient sur le service publique qui en disait beaucoup plus long sur le règne mitterrandien que les critiques les plus féroces. C’est dans la flagornerie des réalisateurs que l’on devinait la médiocrité du personnage. La cinquième république devait accoucher de ce genre de cinéma où les imposteurs passent pour des réformateurs et les médiocrités privées pour d’audacieuses tranches de vie. A vomir de préférence à être rendu malade.

              Je comprends mal la critique qui veut voir dans le socialisme français traditionnel, le mauvais èlève du socialisme européen au moment où le libéralisme découvre ses limites dans une crise qui n’en finira pas plus de finir.

              @l’auteur . Les années mitterrand ont été le pire exemple d’un libéralisme mal assumé car ne disant pas son nom et ravageant avec une force égale au libéralisme assumé ce qu’il restait de la défense des intérêts du plus grand nombre. On en est arrivé à discuter de la possible élection d’un DSK aux primaires socialistes !

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