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Affaire Terrasson

Chasse au gros gibier sur les terres bordelaises.

C’est une histoire pas banale… ou plutôt trop banale ?
 
Le 23 janvier 2007, quatre personnes sont mises en examen par un juge d’instruction bordelais pour vols et abus de faiblesse en réunion avec circonstances aggravantes sur une personne particulièrement vulnérable, abus de confiance et association de malfaiteurs à l’encontre d’une vieille dame fortunée souffrant de la maladie d’Alzheimer du nom de Jeannine Terrasson. Bien, la rubrique faits-divers est alimentée par une nouvelle et sordide affaire de spoliation de personne âgée… Et après ? Sauf que le casting de ce soap-opera à la bordelaise est hors norme : trois prévenus sur les quatre sont des notables proches du maire de Bordeaux, Alain Juppé. Et la quatrième, Nicole Dumont, en sus d’être la légataire de la vieille dame, est une cartomancienne qui tire de temps en temps les cartes pour quelques « happy few » bordelais. Jugez vous-même du pedigree : François-Xavier Bordeaux, ancien conseiller municipal de l’opposition socialiste à Jacques Chaban-Delmas, a accroché à son tableau de chasse Claude Bez, l’ex-sulfureux président du club des Girondins de Bordeaux, qu’il finit par dégommer en attirant l’attention de la justice sur les détournements de fonds publics opérés à l’occasion des travaux de rénovation du centre d’entraînement du Haillan. Passé dans le camp de la majorité municipale à la faveur de l’arrivée à Bordeaux d’Alain Juppé, il a conservé de solides inimitiés dans les rangs de la vieille garde chabaniste, renforcées encore par ses ambitions affichées au sein de la future équipe municipale. Martine Moulin-Boudard, quant à elle, est adjointe au maire en charge de la valorisation du patrimoine. Avec Jean-François Lherete, le directeur des affaires culturelles de la ville, elle porte à bout de bras la candidature de Bordeaux au classement au patrimoine mondial de l’Unesco.
 
Aussi, lorsque les journalistes de la rédaction de Sud-Ouest se voient offrir sur un plateau le 22 janvier, la veille de leur arrestation, la nouvelle de ce scandale impliquant des personnalités bien installées à l’hôtel de ville, la décision d’en faire la une de l’édition du lendemain matin fait-elle l’unanimité parmi eux.
 
Les charges retenues à l’encontre des notables semblent alors largement étayées : les policiers ont découvert un box où Nicole Dumont stockait du mobilier de valeur appartenant à la vieille dame. Ils ont également la preuve que les notables se sont rendus en Suisse où Jeannine Terrasson dispose de comptes bien garnis auprès de la banque Costa Picquet. Et puis les écoutes téléphoniques réalisées depuis quatre mois par les policiers ont parlé : 3 622 communications téléphoniques vont être interceptées entre novembre 2006 et janvier 2007. « As-tu bien terrassonné ? » lance un jour une amie à Nicole Dumont. « Elle n’est pas pressée [de mourir] », déclare François-Xavier Bordeaux fin 2006. Le même un peu plus tard : « Dès que tu n’es plus là, elle [Jeanine] déconne. Elle parle aux neveux, elle dit qu’elle ne veut plus vendre [des biens lui appartenant. »
 
Pourtant une question demeure : pourquoi un nombre aussi important de policiers (François-Xavier Bordeaux évoque une quinzaine d’enquêteurs de la brigade répression du banditisme) a -t-il été mobilisé sur cette affaire de droit commun ?
 
Albert Doutre, le directeur départemental de la Sécurité publique qui supervise les forces de police à Bordeaux, a obtenu en effet sa promotion le 22 mars 2005, à l’époque où Dominique de Villepin, futur Premier ministre encore présidentiable, est ministre de l’Intérieur. Cela l’incite-t-il à faire du zèle à l’été 2006, en pleine affaire Clearstream, pour rentrer en grâce auprès du nouvel occupant de la place Beauvau ?
 
Il ne se passe pas une semaine sans qu’on découvre une nouvelle illustration de l’usage très personnel que fait Nicolas Sarkozy des moyens policiers, tantôt pour veiller à son entourage, tantôt pour contrecarrer ses adversaires politiques. A Bordeaux, Alain Juppé a confirmé qu’il avait découvert les faits au moment de la mise en garde à vue de son adjointe et de son directeur des affaires culturelles et on a tout lieu de le croire. Peut-on pour autant imaginer qu’une affaire de cette nature, mettant en cause les plus proches collaborateurs du maire de Bordeaux, puisse ne pas faire l’objet, dès le stade de l’enquête préliminaire, d’un rapport détaillé à la Chancellerie par le parquet et d’un rapport tout aussi détaillé à la place Beauvau par le préfet de police ?
 
Autrement dit, il est plus que vraisemblable que le ministre de l’Intérieur de l’époque, Nicolas Sarkozy, ou tout au moins son directeur de cabinet, avaient connaissance de ce qui était en train de se jouer à Bordeaux. Lorsque l’affaire éclate, fin janvier 2007, Alain Juppé est déjà présenté comme le destinataire d’un grand portefeuille au sein du gouvernement en cas de victoire du candidat de l’UMP. L’affaire Terrasson aurait-elle pu servir de chausse-trappe politique et faire perdre à Alain Juppé les quelques voix qui lui ont effectivement manqué pour reconquérir son siège de député et rester au gouvernement (battu au second tour avec 49,07 % des voix, le maire de Bordeaux avait recueilli au premier tour 43,73 % des suffrages contre 31,36 % pour son adversaire socialiste. L’abstention dans cette circonscription du centre de Bordeaux avait atteint près de 40 %. Le ministre de l’Ecologie et du Développement durable démissionne du gouvernement le 18 juin 2007) ? L’écho médiatique de ce scandale, relayé par télé Bouygues, a-t-il favorisé ce taux record d’abstention ?
On se souvient de la réflexion prêtée à l’hôte de l’Elysée en apprenant la nouvelle de la défaite du maire de Bordeaux aux législatives : « Juppé est mort ! »
Tiré par les cheveux ? A la question « Qui bono ? », à qui tout cela profite ? qu’aimait à poser Cicéron au début de ses plaidoiries, des noms viennent déjà en réponse : Gilbert Azibert, procureur général près la Cour d’appel de Bordeaux au moment où éclate l’affaire Terrasson, vient d’être nommé en juillet 2008 au poste très convoité de secrétaire général de la Chancellerie, le n° 2 au ministère de la Justice après la garde des Sceaux elle-même. Le même s’était acquis une réputation de serviteur zélé parmi ses pairs, alors qu’il dirigeait l’Ecole nationale de la magistrature, pour avoir organisé un « amphi de cadrage » afin de préparer l’école à la visite du ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy.
 
D’abord accueillie au mieux par les sourires, au pire par les sarcasmes, la défense de François-Xavier Bordeaux et de Nicole Dumont selon laquelle ils auraient eu pour seule préoccupation de venir en aide à la vieille dame malade est aujourd’hui écoutée avec davantage d’attention par les chroniqueurs de l’affaire Terrasson.
 
Dans une interview à France 3, le 17/02/08, François-Xavier Bordeaux déclare : « En fait l’affaire Terrasson commence par une faillite de la tutelle. Une vieille dame avec un début de maladie d’Alzheimer est mise sous tutelle. Son tuteur pendant dix-huit mois ne lui verse pas un centime. Cette dame doit donc être prise en charge au niveau de sa nourriture, de ses soins, des gardes. On la fait déménager pour la mettre en sécurité au niveau du loyer. Le tuteur bloque les comptes, ne verse pas un sou ! Ce même tuteur, par contre, engage 40 000 euros de dépenses pour connaître le patrimoine de cette vieille dame. Pourquoi fait-il cela ? Parce que la seule chose qui compte dans cette affaire de tutelle, c’est de vendre des biens qui vont rapporter au tuteur. Parce que le tuteur est payé sur les biens qui sont vendus. Donc la justice qui devait protéger cette vieille dame ne l’a pas fait… »
http://aquitaine.france3.fr/info/39455191-fr.php
 
Ce même tuteur était condamné le 22 juin 2004 devant la 1re chambre civile du Tribunal de grande instance de Bordeaux à verser 17 000 euros de dommages-intérêts à la famille d’une personne dont il assurait la protection juridique en raison de fautes graves de gestion : selon l’expert judiciaire, il avait touché des trop-perçus versés par la maison de retraite, souscrit une seconde mutuelle pour la vieille dame dont il avait la charge.

Puis l’on apprend que les voyages en Suisse des notables avaient pour but d’engager des poursuites à l’encontre d’une employée de la banque suisse où la vieille dame avait placé de l’argent, Florence Costa, et qui aurait détourné à son profit un million d’euros grâce à un faux en écriture : initialement placée sur un compte détenu par Jeannine Terrasson, cette somme avait été ensuite virée sur un compte ouvert aux noms de la vieille dame et de Florence Costa. Avant de filer vers l’Union des banques suisses, mais, cette fois-ci, sur un compte propriété de la seule Florence Costa.

Enfin, l’on découvre que Martine Moulin-Boudard, qui avant d’être adjointe au maire, est d’abord dans cette affaire l’avocate de Jeannine Terrasson est mise en examen sur la seule foi des accusations portées à son encontre par Jean-Marie Trassy, un ancien brocanteur qui s’était installé à demeure chez la vieille dame, et qui est lui-même accusé par les notables d’avoir cherché à dépouiller celle dont il était devenu le protégé.
 
Chroniqueurs et policiers ne s’attendaient sans doute pas à ce que l’écheveau qu’ils se sont mis à dérouler soit aussi embrouillé. Dans les coulisses, certains journalistes de Sud-Ouest reconnaissent aujourd’hui à demi-mots avoir été manipulés. Par qui au juste ? Et qui a bien pu souffler aux policiers de préparer, à destination des médias, le script détaillé et accablant pour les quatre personnes mises en cause, de ce scandale bordelais ?
 
Début avril 2008, Alain Pagès, rédacteur en chef de France Bleu Gironde, confie à la journaliste du Point qui enquête sur l’affaire Terrasson : On avait l’info dès le 22 janvier 2007, le jour de leur arrestation par la police. Je n’en ai rien fait parce que je n’aime pas le “clé en main”. Mais je me suis dit que la cartomancienne, l’énarque, le banquier des pauvres et la belle avocate, cela avait tout pour exciter les policiers et les magistrats. Et c’est bien ce qui s’est produit.

L’instruction de cette affaire se poursuit. Et le microcosme politico-médiatique local retient son souffle, dans l’attente que les notables de l’affaire Terrasson soient renvoyés devant le Tribunal correctionnel et puissent, enfin, s’expliquer.
 
Pour en savoir plus : affaireterrasson.wordpress.com

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