Fermer

  • AgoraVox sur Twitter
  • RSS
  • Agoravox TV
  • Agoravox Mobile

Accueil du site > Actualités > Politique > « Aime et sers »

« Aime et sers »

L’histoire du groupe L’Oréal , fondé par Eugène Schueller, illustre un des aspects, souvent passés sous silence, de la politique française contemporaine.

Annie Lacroix-Riz, dans son livre le Choix de la défaite, analyse l’histoire des années 1930 qui éclairent les causes de la défaite de 1940, traditionnellement présentée comme une "malédiction technique". Plus qu’une question de supériorité militaire de la Wermacht, les Français ont été vaincus par les représentants actifs du capitalisme : la Banque de France et le haut patronat (Comité des Forges) - et sacrifiés à un plan de réforme de l’État copié sur les modèles des fascismes allemands et italiens.

La Libération et quelques purges passées, la France recycla avec profit ses nazis et collaborateurs les plus compétents ou les plus riches.

ligne.png

"Cagoule" et terrorisme

En 1936, trois évènements inquiétaient la bourgeoisie : la victoire du Front Populaire aux élections de mai, les grandes grèves de juin et la formation du gouvernement Léon Blum soutenu par le Parti Communiste. A cette époque, un certain nombre d’industriels - et parmi eux Eugène Schueller - subventionnèrent " le Comité Secret d’Action Révolutionnaire" (CSAR), ou Cagoule, organisation clandestine et terroriste destinée à lutter contre la "menace communiste".

A l’origine de la Cagoule, l’OSARN (Organisation Secrète d’Action Révolutionnaire Nationale) fondée après l’échec du 6 février 1934 par Eugène Deloncle ancien Camelot du roi et vice président en 1936 d’une section de l’Action française. L’OSARN deviendra l’OSAR puis le le Comité secret d’action révolutionnaire (CSAR) dont les méthodes prenaient modèle sur celles de la Phalange espagnole, organisation fasciste espagnole anti-républicaine.

En 1936 et 1937 la Cagoule multiplia les attentats. Ainsi, le 9 juin 1937 à Bagnoles-de-l’Orne, les frères Carlo et Nello Rosseli, antifascistes italiens furent assassinés ; puis ce fut au tour du directeur de la Banque Commerciale pour l’Europe du Nord, Dimitri Navachine, juif communiste franc-maçon, lié à certains membres du gouvernement du front Populaire, d’être tué à coups de baïonnette. Puis, en septembre 1937, les locaux de la Confédération générale du Patronat français et de l’Union patronale interprofessionnelle furent détruits et les gardiens de la paix en faction tués. Enfin, le 19 novembre 1937, la police découvrait un dépôt d’armes : L’existence d’un complot visant à renverser la république était révélée par le ministre socialiste de l’Intérieur Marx Dormoy ( assassiné en 1941 par d’anciens Cagoulards). Le 23 novembre, près de 120 personnes étaient inculpées pour complots contre la sûreté de l’État. La guerre et l’occupation nazi mettraient évidemment fin aux poursuites judiciaires .

ligne.png

M.S.R " aime et sers"

Contre le capitalisme libéral, le bolchevisme, le judaïsme et la franc-maçonnerie.

affiche_juif-6055d.jpgEn 1940, Eugène Deloncle et Eugène Schueller, financier de la Cagoule, participaient à la fondation du prohitlérien Mouvement Social Révolutionnaire (M.S.R). L’année suivante, sous l’occupation nazi, Marcel Déat, futur secrétaire d’État au travail et à la solidarité nationale de Vichy, créait le Rassemblement National Populaire ( R.N.P).
Une tentative de fusion avec le M.S.R, imposée par les nazis, échoua. Le M.S.R. repris son autonomie dès le mois de décembre 1941.
Le programme était limpide : bâtir la nouvelle Europe nationale-socialiste purgée du capitalisme libéral, du bolchevisme, du judaïsme et de la franc-maçonnerie :

"L’Europe nouvelle, l’Europe nationale-socialiste que rien n’arrêtera. Elle sera nationale, cette nouvelle Europe, parce que, dans la nouvelle extension des groupements humains, la nation reste l’unité de base, la cellule élémentaire du monde nouveau. Elle sera socialiste, parce que les progrès de la technique moderne ont créé des sommes de richesse dont la production disciplinée permet au plus humble travailleur de participer largement au bien-être général. Elle sera raciste enfin, cette nouvelle Europe, parce que l’anarchie économique et la division politique n’ont jamais servi que les intérêts d’une seule caste : celle des Juifs, celle des banquiers internationaux dont la guerre est la principale source de profits". ( Deloncle cité dans "Mitterrand pendant la deuxième guerre mondiale "

Première application de ce programme, le plasticage de synagogues parisiennes :

"L’Obersturmführer S.S. Hans Thomas avait été chargé en septembre 1941 d’assurer la liaison entre l’AMT VI de la Gestapo et ses collaborateurs français, Deloncle, Filiol et consorts en vue de l’exécution du plan "Cristal n.2" visant la destruction par la dynamite des synagogues de Paris. Les produits explosifs demandés par Thomas à son gendre de la main gauche, Reinhard Heydrich, furent réceptionnés par la Gestapo fin septembre et remis aussitôt à Eugène Deloncle tout en lui recommandant de veiller au secret absolu de cette opération. L’opération fut réalisée par Deloncle, Filiol et leurs comparses dans la nuit du 2 au 3 octobre. Sept édifices en tout furent profanés et endommagés dans le courant de la nuit." ( Roger Lenevette - Le parti national breton dans le Morbihan)

Le 22 juin 1941, le Reich attaquait l’Union soviétique. Deloncle et Schueller décidèrent de créer la Légion des volontaires français (LVF) pour combattre le bolchévisme sur le front de l’Est, avec l’assentiment de Pétain et d’Hitler.

Durant l’Occupation, Schueller prendra encore une part active au M.S.R, dont il deviendra l’un des cadres nationaux - certaines des réunions se tiendront même au siège social de l’Oréal à Paris. Il participera ensuite à la direction du Rassemblement National Populaire de Déat qui, condamné à mort par contumace à la Libération, s’éteindra paisiblement en 1955 sous une fausse identité dans un couvent italien.

ligne.png

" La révolution de l’économie "

Dans un des ses livres, La Révolution de l’économie ( qui figurait sur les listes d’ouvrages favorables établie par la Propaganda Staffel , le service chargé par les autorités allemandes de la propagande et du contrôle de la presse française pendant l’Occupation ) Schueller défend l’intéressement - remède du corporatisme à la lutte de classes - par la création d’un salaire proportionnel lié au chiffre d’affaires issu du travail de l’ouvrier -ce qui distribuerait théoriquement un pouvoir d’achat en rapport avec le niveau de production. (Les patrons sous l’occupation P.761).
Il écrit notamment :

"la cause essentielle du désastre économique c’est le salaire au temps (..) le système qui consiste à payer les travailleurs à l’heure sans qu’intervienne dans l’estimation de leur rétribution la notion capitale du produit de leur travail"

et il conclut

" la seule solution au problème qui m’est apparue a été dans la proportionnalité du salaire à la production même de l’entreprise, c’est à dire dans la transformation du salaire au temps en salaire au produit." (Cité par P.-M Gallois)

On peut aussi lire, dans l’ouvrage du célèbre industriel :

"Je sais bien que nous n’avons pas la chance des nazis, arrivant au pouvoir en 1933. Ils avaient le temps. Ils ont pu mettre deux ans, trois ans à s’organiser. Nous n’avons pas les cadres que les Allemands avaient à cette époque. Nous n’avons pas la foi du national-socialisme. Nous n’avons pas le dynamisme d’un Hitler poussant tout le monde."

La Révolution de l’économie, éditée avec les discours d’Hitler dans la collection La Révolution mondiale chez Denoël, sera rééditée chez d’autres éditeurs - et ce durant toute l’Occupation. " A la Libération, grâce au témoignage d’André Bettencourt et de François Mitterrand, Eugène Schueller sera relaxé au motif qu’il aurait aussi été résistant. C’est sans doute pourquoi son livre ne sera pas reproché à Robert Denoël lors de sa comparution en cour de justice, le 13 juillet 1945. ( Chronologie de l’éditeur Denoël )

revolutionmondiale.jpg
ligne.png

Schueller et Bettencourt

Schueller fit la connaissance d’un nommé André Bettencourt - le futur gendre - qui dirigeait " La Terre française " un hebdomadaire pétainiste et agricole de la Propaganda Staffel. On pouvait lire sous la plume du jeune antisémite :
" Pour eux [les Juifs], l’affaire est terminée. Ils n’ont pas la foi. Ils ne portent pas en eux la possibilité d’un redressement. Pour l’éternité, leur race est souillée par le sang du juste. Ils seront maudits de tous…
Et encore, dans un éditorial prémonitoire daté de 1941 :

" Un jour, trente ans plus tard, les juifs s’imagineront pourtant gagner la partie. Ils avaient réussi à mettre la main sur Jésus et l’avaient crucifié. En se frottant les mains, ils s’étaient écriés : " que son sang retombe sur nous et nos enfants ". Vous savez d’ailleurs de quelle manière il est retombé et retombe encore. Il faut que s’accomplissent les prescriptions du livre éternel ".

ligne.png

"Relaxe et République"

Après la guerre, Une instruction fut ouverte contre Schueller le 4 juin 1945 par le Tribunal de la Seine. Elle fut bientôt abandonnée, et le dossier définitivement classé le 6 décembre 1948.

Schueller fut donc relaxé de toute accusation de collaboration avec les nazis. Seront intervenus en sa faveur : Pierre de Bénouville (autre cagoulard entré en gaullisme), André Bettencourt ( plumitif agressif de la Propagandastaffel basée à Paris, puis membre après-guerre des gouvernements René Coty, Charles de Gaulle et Georges Pompidou - et secrétaire d’État à la Présidence du Conseil chargé de la coordination des services de l’information dans le cabinet de Pierre Mendès France), Max Brusset ( patron de Radio Méditerranée, puis député, qui écarta de ses sociétés des actionnaires juifs interdits par les lois anti-juives du gouvernement de Vichy), Jacques Sadoul (maire communiste de Sainte-Maxime), ainsi que des membres de la résistance, des réfractaires au S.T.O et des juifs qu’il avait cachés dans sa propriété.

Cerises sur le gâteau, Eugène Schueller obtiendra la Croix de Guerre, la rosette de la Résistance et la Croix de chevalier de la Légion d’honneur.

D’un passé, vite édulcoré, surnagera l’icône maquignonnée d’un industriel et économiste d’avant- garde, d’un pionnier de la publicité " Ploum Ploum Tra La la ", d’un innovateur dans la capilliculture... : "Rarement un patron français se sera autant aventuré hors des sentiers battus, à une époque où il n’était pas de bon ton de s’y égarer. "

ligne.png

Le retour de l’Histoire

Au début des années 1990, l’histoire se rappela pourtant au bon souvenir des uns et des autres : Jean Frydman, actionnaire évincé du conseil d’administration de Paravision, filiale audiovisuelle de L’Oréal, ressortait le passé de plusieurs dirigeants vichystes, collaborationnistes et xénophobe du groupe de cosmétique et particulièrement les éditoriaux de Bettencourt. Il révélait aussi que L’Oréal avait permis la reconversion d’ex-collaborateurs, d’anciens Cagoulards ou de leurs enfants.

André Bettencourt se justifia devant des journalistes venus l’interroger : " J’avais 20 ans en 1940 et ce fut une erreur de jeunesse. On pensait que le maréchal allait nous sortir du pétrin (…). J’ai toujours dit que je regrettais ces écrits. " et il précisait que sa fille avait "épousé un israélite [sic] qui nous aime beaucoup" ( Le Parisien) .
Et c’est en regrettant ses " erreurs de jeunesse" qu’il se retira des affaires en 1995.

ligne.png

> "Antisémitisme et anti-maçonnisme - Histoire secrète de L’Oréal", par Thierry Meyssan. Voltaire.org

> "L’Oréal ou la science de l’éternel féminin - Cosmétiques et politique", par Mona Chollet - Monde diplomatique.

>
"Extrême-droite en France", Volume 1 - par Ariane Chebel d’Appollonia- Editions Complexe, 1998 - p. 204. 205 - Voir aussi "Les partis d’extrême droite et l’Europe" - Revue Culture & conflits

> "Les Patrons sous l’occupation", par Renaud de Rochebrune,Jean-Claude Hazera - Odile Jacob, 1995 - p. 753.

> " Le sablier du siècle " : témoignages par Pierre-Marie Gallois - L’Age d’homme, 1999 - p. 181 et suivantes.

> "La Bretagne dans la guerre - Une Bretagne allemande - la Collaboration " - Par Fabien Lostec et François Lambert . INA L’ouest en mémoire

> "Enquête sur une organisation secrète : la cagoule" - in Les collections de l’histoire, n°33, octobre-décembre 2006, article de Frédéric Freigneaux.

> " L’aventure L’Oréal : la discrétion d’une centenaire Enjeux "- avril 2008 - par Jacques Marseille. Enjeux -les Echos


Moyenne des avis sur cet article :  4.5/5   (8 votes)




Réagissez à l'article

1 réactions à cet article    


  • Furax Furax 8 juillet 2010 12:52

    D’après le « Réseau Voltaire »

    Le 6 février 1934, en réaction à un retentissant scandale politico-financier, les ligues d’anciens combattants de la Grande guerre manifestent devant la Chambre des députés à Paris pour obtenir la démission du gouvernement Daladier. Sous l’impulsion des fascistes, le rassemblement tourne à l’insurrection et tente de renverser la République au profit du colonel de La Rocque qui refuse le rôle qu’on veut lui faire jouer.
    Divers autres échauffourées surviennent dans les semaines suivantes, y compris une tentative de lynchage de Léon Blum en marge de l’enterrement d’un historien monarchiste, de sorte que, le 18 juin, le gouvernement prononce la dissolution des ligues. Immédiatement, un groupe de militants fascistes, pour la plupart issus de la XVIIe section des Camelots du roi, rompt avec le philosophe monarchiste Charles Maurras et décide de passer à la clandestinité. Ils constituent l’Organisation secrète d’action révolutionnaire nationale (OSARN). Il y a là autour d’Eugène Deloncle, Aristide Corre, Jean Filliol, Jacques Corrèze, bientôt rejoints par Gabriel Jeantet, François Méténier et le docteur Henri Martin.
    Le colonel de La Rocque met en garde les anciens adhérents des ligues contre une infiltration de leur mouvement par des « groupes de trahison », c’est-à-dire par des fascistes agissant pour le compte de l’étranger, l’Italie et l’Allemagne en l’occurrence [3]. Quoi qu’il en soit, l’OSARN se structure rapidement en groupes locaux et en système hiérarchisé extrêmement cloisonné, de sorte qu’en dehors des chefs, les membres de l’organisation ignorent tout de son ampleur, de ses objectifs réels, des moyens et soutiens dont elle dispose. Certaines cellules du complot, dont les Chevaliers du glaive, dirigés à Nice par Joseph Darnant et François Durand de Grossouvre, adoptent un rituel et un costume inspirés du Klu Klux Klan états-unien, ce qui vaudra à l’OSARN d’être désigné par les monarchistes sous le sobriquet de « La Cagoule » [4].

    Ami intime d’Eugène Deloncle, Eugène Schueller met ses moyens personnels à disposition du complot. Plusieurs réunions de l’équipe dirigeante se tiennent dans son bureau au siège de L’Oréal.
    Un groupe de jeunes gens, résidant à l’internat des pères maristes (104, rue de Vaugirard à Paris), fréquente les chefs du complot et se joint à certaines de leurs actions sans pour autant adhérer formellement à l’OSARN. Il s’agit de Pierre Guillain de Bénouville, Claude Roy, André Bettencourt et François Mitterrand.
    Robert Mitterrand, frère de François, épouse la nièce d’Eugène Deloncle.



    La bataille de Stalingrad inverse le cours des événements. Désormais le Reich n’est plus invincible. André Bettencourt se rapproche de son ami François Mitterrand qui exerce diverses fonctions à Vichy où il partage son bureau avec Jean Ousset, le responsable du mouvement de jeunesse de la Légion française des combattants de Joseph Darnand. Ils seraient alors entrés en résistance au sein d’un Mouvement national des prisonniers de guerre et déportés (MNPGD) dont l’activité a été officiellement reconnue quarante ans plus tard par l’administration Mitterrand, mais sur laquelle les historiens s’interrogent toujours.
     

    Parce qu’ils le valaient bien...

    À la Libération, les cagoulards de Londres sauvent les cagoulards de Vichy. Grâce au témoignage d’André Bettencourt et de François Mitterrand, Eugène Schueller est relaxé au motif qu’il aurait aussi été résistant. L’Oréal devient le refuge des vieux amis. François Mitterand est engagé comme directeur du magazine Votre Beauté. André Bettencourt rejoint la direction du groupe. Avec l’aide de l’Opus Dei, une confrérie catholique franquiste, Henri Deloncle (frère d’Eugène) développe L’Oréal-Espagne où il emploie Jean Filliol. Quant à Jacques Corrèze, il devient patron de l’Oréal-États-Unis. En 1950, André Bettencourt épouse Liliane, la fille unique d’Eugène Schueller.

    André Bettencourt

    Rue Saint-Dominique, le bureau d’André Bettencourt lorsqu’il dirigait la PropagandaStaffel, devient une résidence de l’Opus Dei. Tandis que Robert Mitterrand s’installe rue Dufrenoy dans l’immeuble qui abritera le siège de l’Opus en France. Cette œuvre est politiquement dirigée par Jean Ousset.

    André Bettencourt a poursuivi une brillante carrière. Journaliste, il a créé en 1945 le Journal agricole, pour les anciens lecteurs de La Terre française. Sa carrière politique l’a conduit plusieurs fois au Parlement et au Gouvernement. Il a ainsi pu renouer avec ses activités passées en devenant secrétaire d’État à l’Information (1954-55), poste créé par son ami François Mitterrand, en 1948, et où ils auront tous deux forgé la presse française contemporaine. Les deux hommes sont inséparables, au point qu’en 1986 lorsque Mitterrand devenu socialiste et président de la République doit cohabiter avec une Assemblée de droite, il hésite à choisir André Bettencourt comme Premier ministre. Mais craignant le retour des fantômes du passé, il s’abstient. Cependant, ce passé reste présent.




Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


FAIRE UN DON






Les thématiques de l'article


Palmarès