Fermer

  • AgoraVox sur Twitter
  • RSS
  • Agoravox TV
  • Agoravox Mobile

Accueil du site > Actualités > Politique > Bernadette Chirac : un reportage impossible

Bernadette Chirac : un reportage impossible

Collectionneuse de pièces jaunes, idole d’Aimé Jacquet et de David Douillet, Bernadette Chirac est d’abord une Chodron de Courcelles. Une femme inabordable, hautaine et froide, loin de la tête de veau et de la croupe des vaches. Journaliste têtu comme un corrézien, John Paul Lepers a néanmoins tenté de la portraiturer.

Madame, l’impossible conversation ( éd. Privé) est d’abord l’histoire d’un refus, d’une interdiction. L’interdiction de diffusion prononcée par Canal+ à l’encontre du reportage de John Paul Lepers et Thomas Bauder, journalistes à la cellule dite d’« investigation » de la chaîne cryptée. Ce n’est pas la première fois que l’ancienne chaîne insolente et novatrice refuse de diffuser des sujets sensibles. Les journalistes de 90 minutes ou de Lundi Investigation peuvent témoigner de certains « recadrages » opérés sur certains sujets estimés sensibles, Sarkozy par exemple. John Paul Lepers lui-même avait dû quitter l’équipe de Karl Zéro, l’homme à lunettes du dimanche, pour certaines « divergences de vue ». Canal+, depuis quelque temps, y va avec le dos de la cuillère. On fait attention, on ménage les susceptibilités, on restreint le champ d’investigation, du coup.

Lepers, lui, est un journaliste entêté. Le genre de journaliste qui attend des réponses, qui cherche des réponses plus que des questions. Qui pose dix fois la même question jusqu’à ce qu’il obtienne une réponse. Plus Denis Robert que Michel Drucker. La mèche élégante, la lunette sup de co, le jeune homme est connu des politiques pour son absence de langue de bois, et cette faculté bien rare de prononcer les mots qui fâchent. Lepers, il avance micro en main, avec dans la tête avant tout l’envie de remplir son devoir de citoyen. Un idéaliste, si on veut. Son phrasé impeccable, son style limpide et légèrement didactique, on le retrouve sur les pages de ce livre, L’impossible conversation, qui se veut donc comme une sorte de rushes d’un film qui finalement n’aura jamais vu le jour. On peut penser au Lost in la Mancha de Terry Gilliam, sauf que là c’est plutôt « Lost in la Corrèze »...

Intrigué cette fois-ci par la première dame de France, John Paul entreprend de la suivre un peu partout, dans le dédale de ses œuvres de charité, dans les couloirs de ses hôpitaux, des hospices et autres salles des fêtes. Qui est Bernadette, en fait, se demande-t-il ? « Mon projet était de brosser un portrait non pas tant de la première dame de France ou de l’épouse de l’ancien maire de Paris que de la citoyenne Bernadette. » Il souhaite un portrait « tendre, drôle et décapant », il ne sera pas déçu. Non pas pour le côté tendre, totalement absent, ni le côté drôle, à moins de juger certains emportements cocasses, mais bien du point de vue « décapant », tant la « première Dame », à force de se défiler, renverra une image épouvantable d’elle-même, épouvantable et glaciale.

Pourtant Lepers ne voulait pas creuser les « affaires », ni celle des frais de bouches, ni celle des déplacements gratuits, ou « en attente de facturation », ce qui revient au même. Non, vraiment, pour le coup, Bernie n’avait pas à ses trousses un roquet avide de révélation, mais bien un jeune homme plutôt bien élevé soucieux de creuser un peu pour voir ce qui se cachait derrière la miss pièces jaunes. De guerre las, usé par les mesquineries, les entraves, les abus d’autorité, le jeune homme propre sur lui et courtois se transformera au fil de son reportage en enquêteur de plus en plus aigri, hargneux, et agacé. C’est qu’on interroge pas comme ça la Chodron de Courcelles, celle que certains surnomment « la tortue »,, à cause de cette faculté qu’elle a de s’approcher sans trop se faire remarquer de son mari pour tendre son cou jusqu’à son oreille et lui prodiguer quelque conseil salvateur. C’est que Bernadette n’est plus, depuis longtemps, l’épouse soumise qui attendait à la maison que son volage de mari rentre. Tous le disent, surtout les anciens proches des Chirac, Bernadette a souffert des absences de son mari, (cette anecdote fabuleuse, Bachelot qui déclare que pour Chirac, une bonne campagne c’est « bien boire, bien bouffer, bien baiser » !), et aujourd’hui elle lui rend la monnaie de la pièce (jaune ?) en disant à qui veut l’entendre que c’est grâce à ses collectes médiatiques que le « Grand » a pu être réélu, qu’elle avait anticipé le second tour face à Le Pen, qu’elle avait déconseillé la dissolution, autrement dit « Sans moi vous ne seriez pas là », glisse-t-elle aux oreilles de son mari, qui ne bronche pas.

Aujourd’hui, le Jacques ne galope plus beaucoup, il est un peu rangé des voitures, à quelques verres de bière près. Lui, tous les témoins sont d’accord là-dessus aussi, c’est le « bon vivant », le « mec sympa » qui rentrait dans les troquets en Corrèze, tapait dans le dos de tout le monde, parlait à chacun et payait sa tournée. Elle, c’est plutôt la glace que le feu. La Dame ne laisse pas indifférent, mais ne suscite pas l’enthousiasme. Du respect, au mieux. Et même dans le pays vert, même au pays des châtaignes, que Lepers décrit avec moult clichés à l’appui (on a un peu l’impression qu’il débarque chez Jacquou le croquant, avec les paysans au coin du feu, la soupe en train de cuire, c’est un peu surjoué), même près du fameux château de Bity (inapprochable), il est compliqué de trouver une bonne âme pour dire du bien de Madame. « Elle a tellement été frustrée par l’attitude de son mari et de sa fille qui la traitaient pour rien, maintenant elle se rattrape.(...) Elle était gentille avant, mais maintenant, il ne faut pas être dans son collimateur. » L’intéressée préfère le mot « reconnaissance » à celui de « revanche », « inventé par les journalistes », assure-t-elle.

Il n’empêche. La mère et l’épouse ont repris les rênes de la maison Chirac, à coup de grands spectacles de charité, très populaires, d’émissions télécommandées, préparées par des proches, comme De Carolis, aujourd’hui président de France Télévision, hier à l’origine de l’éclatement médiatique de Bernie avec un livre d’entretien intitulé Conversations, qui caracolera en tête des ventes en librairie. Mise sur orbite et devant l’objectif de caméras par ce succès spectaculaire, « la tortue » ne lâchera plus l’affaire, et, sans doute poussée par son mari soudain en retrait, elle deviendra la partie la plus visible du clan Chirac. Ses pièces jaunes deviennent aussi célèbres que le Téléthon, elle prend l’antenne sur TF1 comme sur France 2 quand elle le veut, elle propulse Douste-Blazy aux affaires étrangères et rend les Français, « égoïstes », seuls coupables des 15 000 morts de la canicule de 2003, exonérant le gouvernement de toute responsabilité. C’est cette omniprésence (omnipotence ?) qui justifie à elle seule qu’on s’intéresse de près à cette « first lady » qui fait venir Johnny Hallyday sur ses terres, mais laisse l’ardoise monumentale (plus de 55 000 euros !) à régler pour ses administrés... qu’elle administre depuis Paris d’ailleurs, par missives interposées !

Alors Lepers prend son bâton de pèlerin et part à la découverte d’une région qu’il ne connaît pas du tout, la Corrèze, la Corrèze et ses champignons, et ses châtaignes, et ses chasseurs, et son clientélisme, surtout, les « trois quarts » du département en auraient profité, de ce clientélisme, de ces « plaçous » comme ils disent, ces plus ou moins grandes faveurs (emplois, appartements à loyer intéressant trouvés à la capitale) accordés par la Chirac connection à tout rejeton du Pays Vert. Lepers cherche à comprendre, à décrypter, à mieux connaître la Dame, à défaut de pouvoir la rencontrer. Il interroge les paysans du coin, les opposants aussi, et puis les vedettes, Thierry Roland ici, David Douillet là, Aimé Jacquet, Karl Lagerfeld. Madame ne laisse pas indifférent. Mais elle s’énerve aussi, perd son sang-froid, et lors d’un tournage non autorisé dans une fête, ira même jusqu’à saisir la perche du preneur de son, avant de s’en servir presque comme d’une arme. Lepers s’étonne et s’agace énormément de ces entraves, même si l’on sent qu’il aime ça aussi, qu’il s’en doutait, que ça n’allait pas être simple.

La « tortue » ne s’en laisse pas compter, c’est normal, c’est attendu. La « tortue » a toujours en travers de la gorge le sac à main masturbatoire des Guignols, la « tortue » surtout aujourd’hui porte la culotte et ne manque pas une occasion de rappeler « qui elle est ». Qui est-elle d’ailleurs ? Une élue ? Une femme éconduite aujourd’hui revancharde ? Une grande dame généreuse et désintéressée ? Pourquoi alors ce musée Chirac qui coûte trois fois ce qu’il rapporte ? Pourquoi ces pièces jaunes à Brive « surpesées », comme on surfacturait certains marchés ? Trois tonnes récoltées dans la cité gaillarde, officieusement, alors qu’il n’y en avait que...300 kilos ! John Paul Lepers finira quand même, pour ne pas tout dévoiler de son livre qui tient en haleine jusqu’au bout (rencontrera, rencontrera pas ?), par avoir son tête à tête avec Bernie, au débotté, certes, mais une rencontre quand même, quelques mots échangés. Des banalités, la météo, les œuvres exposées au musée Chirac, rien d’excitant, et quant au clientélisme, rien du tout  : « C’est quoi le clientélisme ? Expliquez moi ça ! », répond Bernadette... Qui pour le coup ne manque pas de culot, ni de sang froid... Alors, on pourra reprocher à Lepers un certain... angélisme, une certaine forme de démagogie, à systématiquement mettre en porte à faux le « bon sens » paysan avec le cynisme politique, mais il n’empêche que son « reportage » ( ou ce qu’il en reste) est intéressant, vivant, et parfois pittoresque, que c’est une manière inédite de s’immerger dans la politique telle qu’elle existe, en sous-main, loin des palais parfois, en copinage et relationnel, tout le monde tenant tout le monde par la barbichette. Les pièces jaunes, la maison des adolescents, le musée Chirac, la dissolution, la réélection de 2002, le château de Bity, les frais de bouche, la Corrèze, les élections passées, à venir, les affaires, toutes les affaires, enterrées, pas encore révélées, toutes les autres, le bouquin de Lepers aurait dû être un film intéressant sur le Pouvoir et ceux qui en tirent les fils, c’est un livre bien écrit sur une femme, « la plus aimée des Français », qui s’entête à ne pas comprendre qu’on ne puisse pas voir la couronne qu’elle s’est mise sur la tête. Une couronne de reine, pas d’épines.

Qu’aucune chaîne de télé française n’ait souhaité diffusé ce sujet en dit finalement plus long sur nos médias que sur cette Dame.


Moyenne des avis sur cet article :  5/5   (34 votes)




Réagissez à l'article

2 réactions à cet article    


  • krashwar (---.---.38.61) 10 février 2006 12:42

    Vous faites tort ?a charit ?


    • Klub des Krasheurs (---.---.175.16) 10 février 2006 12:44

      Comment peut on confier l’argent de la charité à une vieille dame notoirement cupide et malhonnête ?

Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


FAIRE UN DON







Palmarès