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Bilan de campagne - 2 - Inconsistance

Quel qu'en soit le déroulement et le résultat final, il est à craindre que l'Histoire ne retienne de l'élection présidentielle de 2012 qu'elle fut une occasion manquée... Une occasion manquée pour la France de prendre conscience des menaces auxquelles elle doit faire face et des opportunités qui se présentent a elle, une occasion manquée de considérer les alternatives possibles et de faire des choix de long terme, une occasion manquée de se donner un cap, des objectifs, et les moyens d'y parvenir.

Pouvait-il vraiment en être autrement ? Il est permis d'en douter, tant la classe politique française – ou du moins une large partie d’entre elle – semble depuis déjà longtemps avoir renoncé à exercer ses véritables responsabilités. En démocratie, ces responsabilités devraient avant tout consister à porter et éclairer les choix proposés au peuple lors des rendez-vous électoraux, puis entre les élections à assumer et mettre en œuvre les choix validés par le vote des citoyens. Ces deux aspects sont les deux faces d’une même pièce, l’un ne saurait aller sans l’autre : se soumettre au suffrage universel c’est proposer aux citoyens des options que non seulement l’on juge souhaitables et crédibles, mais aussi que l’on s’estime à même de mettre en œuvre et que l’on s’engage à mettre en œuvre – ou au moins à essayer – si on est élu... Eventuellement, on peut ensuite revenir devant les électeurs solliciter un nouveau mandat lorsqu’on estime avoir réussi sa mission ou au moins fait son devoir, et lorsqu’on est porteur de nouvelles propositions pour l’avenir.

En France, une déconnexion s’est petit à petit opérée entre ces deux aspects, l’action politique des gouvernants entre les élections s’autonomisant progressivement des options proposées au peuple lors des scrutins. Sans en être systématiquement antithétique, elle semble évoluer de manière autonome, s’en rapprochant parfois et s’en éloignant souvent. Le « Dire » et le « Faire » politiques se sont dissociés, au point de décrédibiliser la parole politique et de vider peu à peu les rendez-vous électoraux de leur substance et de leur raison d’être. L'élection présidentielle de 2012, de ce point de vue, poursuit une évolution entamée il y a déjà plusieurs décennies, et qui touche aussi bien la droite que la gauche.

Cette évolution a débuté dans les années 70, alors que la Vème République sortait de sa période originelle gaullienne et de l’intermède pompidolien. La campagne présidentielle de 1974, première campagne « télévisuelle » en France, fut l’occasion pour les principaux candidats de distiller leurs promesses au travers du prisme déformant du petit écran. Le candidat qui fut élu – de justesse – était probablement celui qui avait le mieux intégré les codes du nouveau média de masse et du « marketing » politique. Mais, ne disposant pas d’un parti propre et d’une majorité cohérente au Parlement, il n’était en fait pas a même de mettre en œuvre les engagements pris. Deux ans plus tard seulement, son principal allié lors de l’élection, devenu son premier ministre au lendemain du second tour, quittera Matignon et deviendra son adversaire le plus acharné. S’ensuivit une série de renoncements et un mandat présidentiel raté, qui ne sera en fait que le début d’une longue série. En 1981 c’est la gauche qui l’emporta sur une promesse de « changer la vie » qui ne tarda pas à se fracasser sur le mur de la « contrainte extérieure » et déboucha sur la première cohabitation puis le poussif second septennat mitterrandien.

En 1995, une étape supplémentaire fut franchie dans la déconnexion entre les promesses de campagne et les réalités post-électorales. Echaudé par sa défaite de 1988, Jacques Chirac (à qui l’on prête le fameux « les promesses n’engagent que ceux qui les reçoivent ») fit une campagne contre-nature, centrée sur la promesse de s’attaquer à la « fracture sociale » française. Vaste programme… qui s’avéra n’être qu’une simple posture électorale vite oubliée une fois l’élection passée. Si l’on devait écrire une histoire de la dévalorisation de la parole politique en France, la contribution chiraquienne pourrait difficilement être surestimée… Toutefois, il faudrait également reconnaître que la campagne de 2007 et le quinquennat qui s’en suivit auront réussi à nous faire entrer dans une nouvelle dimension… Rarement élection démocratique aura été réduite à un tel concours de démagogie, gagnée avec brio par un bonimenteur sans conviction et sans autre intention que de « faire président », qui sera parvenu au cours de sa carrière politique à dire et faire à peu près tout et son contraire.

Le quinquennat de Nicolas Sarkozy aura achevé, en France, de démonétiser la parole politique. Désormais, les discours tenus par les candidats des partis dits « de gouvernement » lors des campagnes électorales non seulement ne se traduisent plus nécessairement en actes une fois l’élection passée, mais ne peuvent même plus être tenus pour des indicateurs fiables des politiques qui seront mises en œuvre. Une partie de la gauche socialiste a un temps tenté de résister à cette évolution, de Michel Rocard (« on ne fait pas aux électeurs des promesses que l'on sait ne pas pouvoir tenir ») à Lionel Jospin (« je fais ce que je dis et je dis ce que je fais »). Mais, lassé de perdre les élections présidentielles, le PS se sent désormais contraint d’en accepter la logique démagogique. Ainsi la campagne de 2012 devrait-elle, sauf surprise, déboucher sur un second tour entre un président sortant qui semble prêt à dire à peu près n’importe quoi pour garder son poste et un candidat socialiste qui sait pertinemment qu’il ne sera pas en mesure de mettre en œuvre les quelques mesures phares qu’il a annoncées… Encore ce dernier a-t-il la retenue de ne pas promettre a tout va, estimant que le rejet de son concurrent sera probablement suffisant pour l’emporter. Quel que soit le vainqueur final, les politiques qui seront mises en œuvre lors du prochain quinquennat n’auront encore une fois, au mieux, qu’un lointain rapport avec les discours tenus pendant la campagne…

Tendance lourde de la vie politique française, la dissociation croissante entre les discours de campagne et les actes de gouvernement a rendu la parole politique « inconsistante ». Versatile et futile, cette parole se caractérise par son manque de sérieux, de suite et d’ensemble, les candidats pouvant multiplier les affirmations ou engagements lors des campagnes électorales sans pour autant donner aux citoyens d’indication fiable sur leurs intentions. On pourra certes objecter que cette évolution concerne essentiellement les candidats des deux principaux partis de gouvernement, tandis que les autres candidats proposent des programmes cohérents et prennent des engagements forts qu’ils tiendront s’ils sont élus… Sauf que voilà, ils ne seront pas élus et le savent pertinemment… Ils peuvent donc se permettre le « luxe » de la radicalité des discours et des engagements, conscients qu’ils sont que ces engagements n’auront pas à être tenus. La versatilité et la futilité des uns et la radicalité des autres ne sont en fait que les deux faces d’une même inconsistance. Même la parole du candidat centriste – qui fait un diagnostic souvent juste des maux du pays et propose quelques pistes d’action crédibles à défaut d’être audacieuses – peut être qualifiée d’inconsistante. Au cas où ce candidat serait élu, il sait en effet pertinemment que les chances seraient nulles qu’il puisse ensuite avoir les moyens politiques de mettre en œuvre la politique proposée aux Français. Au bout du compte, lors de cette campagne certains candidats ne disent pas ce qu’ils comptent faire et n’ont pas de véritable intention de faire ce qu’ils disent, tandis que d’autres disent tout ce qu’ils savent qu’ils n’auront pas à faire.

Cette « inconsistance » de la parole politique tronque les choix qui sont proposés aux citoyens lors des élections. Elle nourrit le désenchantement et le ressentiment qui parcoure le corps politique français depuis plusieurs années, et qui est appelé à s’approfondir encore lors du prochain quinquennat. Bien sur, un phénomène similaire peut être observé, dans une certaine mesure, dans d’autres démocraties occidentales, mais cette inconsistance semble s’être installée de manière particulièrement durable et généralisée en France. Il est plus que temps, en 2012, de s’interroger sur les véritables causes de cette spécificité peu enviable française.

 


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2 réactions à cet article    


  • jako jako 17 avril 2012 09:20

    C’est bien pour cela qu’il faut massivement voter JLM
    Merci de votre article


    • chantecler chantecler 17 avril 2012 17:03

      C’est pas la France qui est menacée , c’est la majorité des Français .

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