Il n’y a qu’un seul gagnant après le désistement de Jean-Louis Borloo : François Bayrou. Avec à la clef un possible regroupement des centristes plus rapide que prévu.
Dans le journal de TF1 du dimanche soir, ce 2 octobre 2011, le président du Parti radical Jean-Louis Borloo a annoncé son renoncement à se présenter à l’élection présidentielle de 2012, à la stupeur de ses principaux supporters et au grand soulagement de l’appareil de l’UMP.
Une période pourtant favorable
Jean-Louis Borloo avait pourtant quelques arguments à faire valoir pour se présenter, alors que l’UMP venait de perdre le Sénat et que les centristes avaient tenu bon et avaient même réussi à élargir leur groupe sénatorial de 26 à 31 membres.
Il avait initié une démarche d’autonomie vis-à-vis de l’UMP dès la confirmation de François Fillon à Matignon le 14 novembre 2010, ce qui l’avait amené à quitter l’UMP en avril 2011, puis à créer en juillet une confédération (l’ARES : Alliance républicaine, écologiste et sociale) qui regroupe le Parti radical valoisien, le Nouveau centre, la Gauche moderne de Jean-Marie Bockel et un groupuscule encore plus petit de Hervé de Charette (Convention démocratre ex-PPDF, ex-Clubs perspectives et réalités).
Par ailleurs, il avait entamé une réflexion approfondie sur la situation française et européenne qui était intéressante, apportant sa contribution contre les spéculateurs en plein mois d’août lors du krach boursier.
Le précédent de Jacques Delors
Évidemment, un tel retrait aussi médiatique fait tout de suite penser à celui de Jacques Delors le 11 décembre 1994 sur TF1. Député-maire NC de Drancy, Jean-Christophe Lagarde n’a d’ailleurs pas hésité à ironiser, au-delà de sa surprise, sur le sujet : « Borloo sera notre Delors à nous. Par chance, il n’a pas de fille à nous refiler en échange ! ». J’espère entre parenthèses que cette petite phrase sera retenue pour le prix de l’humour politique.
À l’époque, Jean-Christophe Lagarde, qui avait misé sur la candidature de Bernard Bosson à la présidence du CDS (face à François Bayrou) le même week-end à Vincennes, aurait été prêt à faire campagne pour Jacques Delors en 1995 comme la plupart des Jeunes démocrates sociaux.
De faux prétextes…
Jacques Delors avait donné à Anne Sinclair un argument bien peu crédible sur son refus de candidature. Il estimait qu’il n’aurait pas les mains libres (avec le PS) pour former une majorité avec les centristes : « L’absence de majorité politique (…) ne me permettrait pas de mettre mes solutions en œuvre. (…) Les déceptions de demain seraient pires que les regrets d’aujourd’hui. ».
Jean-Louis Borloo a donné un argument pas plus crédible non plus, en disant que sa candidature n’était pas susceptible de dépasser le stade du témoignage et qu’elle n’aurait aucune chance d’atteindre le second tour (à la place de Nicolas Sarkozy).

Refusant d’ajouter la confusion à la confusion (une expression très mitterrandienne), Jean-Louis Borloo a laissé entendre qu’il ne voulait pas risquer un 21 avril à l’envers en empêchant Nicolas Sarkozy d’accéder au second tour. L’argument n’est pas très convaincant puisque les instituts de sondage qui ont testé un premier tour avec et sans Jean-Louis Borloo ont constaté que Nicolas Sarkozy ne gagnerait que 1% sur les 6 à 10% de son potentiel électoral.
Étrangement, l’UMP et les soutiens de Nicolas Sarkozy se sont montrés soulagés alors qu’à mon avis, comme l’indiquent les études d’opinion, l’électorat de Jean-Louis Borloo ne se reportera pas de toute manière sur la candidature de Nicolas Sarkozy au premier tour. Pour la simple raison qu’il y a toujours à l’esprit le vote utile et pour ceux qui auraient malgré tout décidé de voter Borloo au lieu de Sarkozy, le risque d’un 21 avril à l’envers aurait moins pesé que le besoin de renouvellement.
Les raisons invoquées par Jacques Delors et Jean-Louis Borloo ne donnent pas le sentiment d'une bonne compréhension de la logique de l’élection présidentielle qui veut que justement une campagne électorale serve à quelque chose. Jacques Chirac était à 14% dans les sondages en novembre 1994 mais est resté déterminé. Autre exemple, si François Bayrou n’avait écouté que les sondages en septembre 2006, il n’aurait jamais pu grimper jusqu’à 18% le 22 avril 2007 et être éventuellement en mesure d’arriver au second tour. De plus, une majorité s’organise autour du Président de la République élu et surtout au centre de l’échiquier politique, il y aura toujours assez de volontaires pour aller… au gouvernement !
Candidature pour gagner ou pour témoigner
La grande différence entre Jacques Delors et Jean-Louis Borloo, c’est que personne n’aurait misé sur l’élection de Jean-Louis Borloo en 2012 alors que le Jacques Delors de 1994 était le Dominique Strauss-Kahn d’avant-14 mai 2011, à savoir le candidat qui, potentiellement, avait la plus grande probabilité d’être élu le 7 mai 1995. Rue89 rappelle ainsi que le sondage Sofres-TF1 du 9 décembre 1994 donnait gagnant Jacques Delors dans les deux cas de second tour, 53% face à Édouard Balladur et 61% face à Jacques Chirac.
Cette très faible capacité de Jean-Louis Borloo à être élu, ses proches le savaient mais s’en moquaient un peu. En effet, leur objectif n’était pas vraiment l’élection présidentielle mais les élections législatives de juin 2012, en sachant que le sigle UMP serait très lourd à porter pour les députés sortants (aux sénatoriales de septembre 2011, aux cantonales de mars 2011 et aux régionales de mars 2010, s’afficher UMP était électoralement contreproductif).
Or, l’ARES n’avait d’avenir parlementaire que sur le sillage d’une candidature de Jean-Louis Borloo qui aurait réalisé au premier tour une performance autour de 10%. Son retrait du jeu présidentiel, sans parler du silence médiatique qu’il va nécessairement subir au profit des (vrais) candidats, va rendre beaucoup plus difficile cette existence hétéroclite de l’ARES.
Mystère et boules puantes
Après, on peut toujours réfléchir sur les raisons réelles de la décision de Jean-Louis Borloo, sur le fait que la campagne présidentielle va être très dure (on en a déjà quelques exemples avec le Sofitel de New York, les mallettes de billets etc.) et il faut être psychologiquement solide pour résister aux boules puantes les plus anodines (comme celle-ci récemment). À cela doivent aussi peser des préoccupations pécuniaires, avec un contentieux judiciaire avec l’UMP pour encaisser la cote part des députés radicaux (1,2 million d’euros pour 2011 : l’UMP ne lui a proposé que 500 000 euros).
C’est clair aussi qu’une personnalité qui hésite pendant plusieurs mois avant de partir en campagne aura déjà mal commencé (comme Dominique de Villepin), d’autant plus s’il a une réputation de velléitaire… C’est sûr, pour une présidentielle, on ne se tâte pas, on doit être déterminé : on fonce ou on renonce.


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