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Accueil du site > Actualités > Politique > Bruno Le Maire, ministre et homme d’Etat

Bruno Le Maire, ministre et homme d’Etat

Libération se livrait récemment à un jeu de classement original : les 39 ministres du gouvernement y étaient répartis en 5 catégories destinées à éclairer les lecteurs que nous sommes sur le statut ou au besoin la valeur des serviteurs de l’Etat concernés. Etaient ainsi distingués les « omniprésents », les « inoxydables », les « en apprentissage », les « en difficulté », et enfin les « c’est qui ceux là ». Dans cette dernière catégorie figurait, ô surprise, Bruno Le Maire.

Soyons sérieux : s’il n’est pas inenvisageable qu’une minorité de français aient passé les deux dernières années en apnée médiatique, il n’en reste pas moins que la plupart d’entre eux demeurent concernés par la "chose publique". Sans compter que les lecteurs de Libération ne comptent pas parmi les moins attentifs. Dans ce contexte, qu’un journaliste politique décida de notre inculture au point de faire figurer Bruno Le Maire parmi les "c’est qui ceux là" dans un trait singeant volontairement une spontanéité populaire pourtant attendrissante au naturel, cela frôle l’inadmissible. Réparons sans tarder ce blasphème.

Bruno Le Maire a longtemps arpenté les coulisses de la scène politique nationale, principalement au service de Dominique de Villepin. En juin 2007, il est élu député de l’Eure, traversant ainsi le miroir derrière lequel il oeuvrait depuis plusieurs années, près de dix ans en réalité : dès sa sortie de l’ENA en 1997, il collabore très vite le secrétaire général de l’Elysée, avant de le suivre en tant que conseiller au Quai d’Orsay de 2002 à 2004. De ces années riches et mouvementées - celles notamment de l’entrée en guerre des Etats-Unis en Irak - il tirera un ouvrage remarquable, intitulé simplement Le Ministre, dans lequel il fait part au quotidien de ses réflexions, craintes et souvenirs, à l’ombre de celui qu’il ne désignera jamais que par la fonction qu’il occupe.

Le Ministre, livre sans concession vis-à-vis du quotidien diplomatique, est aussi révélateur des nombreuses exigences que Bruno Le Maire nourrit à l’aube de sa carrière politique : exigences en termes d’idéal républicain, seul véritable fil rouge du livre, évidemment incarné par ce Ministre dont la seule évocation suffit à mobiliser toujours plus d’énergie ; exigences en termes d’introspection aussi, comme pour s’obliger par la vérité des mots à demeurer à la hauteur de l’Histoire qui se construit sous ses yeux, comme lorsqu’il assiste le 14 février 2003 à la lecture d’un discours unique dans l’enceinte de l’ONU :

"Kofi Annan a donné la parole au Ministre. Il a commencé à parler d’une voix grave, qui n’était pas exactement la sienne, plus rugueuse qu’à l’ordinaire, et il parlait lentement. [...] Il n’y avait pas un bruit dans la salle du Conseil. Jack Straw prenait des notes. Et cela montait. Le silence montait. Il est arrivé à ces mots : "et c’est un vieux pays...". Des rires ont parcouru les gradins. Mais c’était de la nervosité, du soulagement aussi, de pouvoir rire un instant, et de l’étonnement. [...] Il a repris : "et c’est un vieux pays...". Il a continué encore plus lentement. [...] Il y a eu je crois une seconde d’hésitation ; quelque chose de suspendu. Et la salle a éclaté en applaudissements." (Bruno Le Maire, Le Ministre, Grasset p. 199)

Quand Dominique de Villepin quitte le Quai d’Orsay pour la place Beauvau en 2004, Bruno Le Maire le suit. Puis, en mai 2005, il devient son conseiller politique lorsque le "Ministre" accède au statut de Premier d’entre eux. Quelques mois plus tard, il devient son directeur de cabinet (fonction qu’il décrira à l’occasion avec beaucoup de justesse) à la place de Pierre Mongin, parti secourir la RATP. Ces années, de 2005 à 2007, sont celles de l’affrontement plus ou moins larvé entre Nicolas Sarkozy et Dominique de Villepin : Bruno Le Maire le raconte dans le détail dans son deuxième ouvrage, Des Hommes d’Etat, où il s’attache à démonter sans complaisance, par la seule force du témoignage, les idées reçues colportées par les médias à propos des relations personnelles supposées exécrables entre Sarkozy et Villepin. Or si la publication du Ministre était restée relativement confidentielle hors des milieux politico-journalistiques - malgré cet article du Figaro et celui-ci du Nouvel Obs -, Des Hommes d’Etat, publié moins d’un an après la présidentielle de 2007, bénéficie en ceci de la passion médiatique qu’elle suscita. Bruno Le Maire a ainsi droit aux égards des journalistes ayant pignon sur rue et peut alors expliquer plus avant la raison d’être de son livre, comme chez Christophe Barbier le 3 janvier 2008 :

« Moi je crois qu’on a fait un portrait du rapport entre Dominique de Villepin et Nicolas Sarkozy inexact, et ce que j’ai voulu montrer dans mon livre, c’est que la réalité des rapports entre Dominique de Villepin et Nicolas Sarkozy est infiniment plus complexe, plus subtile, et souvent plus intelligente que ce qu’on a pu en lire ici ou là. [...] Et j’ai toujours vu entre les deux hommes beaucoup de respect. Du conflit, effectivement, des affrontements, parfois très brutaux, mais aussi un immense respect et une très grande admiration l’un pour l’autre. »

Complexité, subtilité et intelligence des rapports humains : c’est en effet le meilleur résumé qu’il est possible de faire du second livre de Bruno Le Maire, et sans trop pousser on élargirait sans peine ce même résumé à sa propre carrière politique, lui qui sans ces trois qualités absolument complémentaires et une connaissance empirique du pouvoir aurait depuis longtemps été éjecté de la scène politique. Il faut en effet lire Des Hommes d’Etat pour comprendre un tant soit peu ces tensions manifestes à la tête de l’Etat, que Bruno Le Maire et Claude Guéant, lui-même directeur de cabinet de Nicolas Sarkozy, sont chargés de déminer au quotidien :

"Les gestes que deux hommes en pleine lumière ne peuvent faire, parce qu’ils jettent des ombres disproportionnées alentour, leurs conseillers, pourvu qu’ils aient mutuellement confiance, les exécutent en coulisses." (Bruno Le Maire, Des Hommes d’Etat, Grasset p. 356).

Puis quelques pages plus loin, à quelques semaines de la présidentielle, alors que les deux principaux protagonistes sont plus que jamais décrits par tous comme sujets à une haine farouche, Bruno Le Maire les surprend dans un moment de convivialité presque surréaliste :

 « Ils rient, leurs rires fusent de la double porte ouverte, j’entre, ils sont assis dans les fauteuils aux accoudoirs de bois épais, ils rient vraiment. [...] Dominique de Villepin s’essuie les yeux, Nicolas Sarkozy hoche la tête, pousse un soupir. […] Quel grain de sable, quel virus puissant, a fait tourner leur aventure au pire ? Comment deux hommes qui se sont voué une admiration réelle peuvent-ils céder, peu à peu, sous le poids des événements et des entourages, à la haine ? » (Bruno Le Maire, Des Hommes d’Etat, Grasset p. 445)

Ces contradictions apparentes, Bruno Le Maire ne les fuit pas : il les fouille, les étreint, il veut en saisir à la fois l’absurdité et la richesse. Homme de lettres avant d’être homme politique, il ne s’est en effet jamais contenté de vivre le pouvoir ; il l’a écrit, il l’a réfléchi, il l’a soupesé, comme pour s’affranchir de ses aléas tour à tour sombres et exaltants :

"Je me suis souvent demandé ce que la littérature et la politique avaient en commun, parce que j’hésitais, je continue d’hésiter, entre ces deux vocations, incapable de donner toute mon énergie à l’une sans avoir auparavant, ou au même moment, cultivé l’autre." (Bruno Le Maire, Le Ministre, Grasset p. 184)

Lorsque Nicolas Sarkozy et François Fillon lui confient successivement les postes de secrétaire d’Etat aux Affaires européennes en décembre 2008, puis celui de ministre de l’Agriculture et de la pêche en juin 2009, c’est donc un collaborateur de longue date qu’ils intègrent à l’équipe gouvernementale, avec l’aide duquel l’actuel Président aura sans doute dénoué plus de crises durant ses derniers mandats de ministre qu’avec n’importe quel sarkozyste - à l’exception de Claude Guéant bien sûr. N’en doutons pas pour autant, Nicolas Sarkozy connait parfaitement la fidélité viscérale de son ministre envers celui qui s’affirme chaque jour un peu plus comme son meilleur ennemi, Dominique de Villepin ; mais exactement pour la même raison, il en connaît aussi d’expérience le dévouement républicain, le sens de l’Etat, et l’intelligence subtile dans l’exercice d’un pouvoir qui ne le fascine depuis toujours qu’en tant que moyen d’action et objet d’étude littéraire. Nous sommes donc loin de la relation que Christophe Forcari se plaît à avancer dans l’article de Libé lorsqu’il prétend :

"Si Bruno Le Maire, ministre de l’Agriculture, reste discret, c’est moins faute de répartie que parce qu’en Sarkozie, avoir été proche de Dominique de Villepin est une faute longue à expier".

Il est difficile d’accréditer une telle thèse, d’abord parce qu’en Sarkozie avoir été un opposant n’est jamais qu’une chance supplémentaire de devenir un adjuvant (Eric Besson, Bernard Kouchner et d’autres en témoigneraient) ; ensuite parce que comme nous l’avons vu, c’est justement cette proximité de Le Maire et Villepin qui permit à Sarkozy de jauger en profondeur et sur le terrain celui qui est aujourd’hui son ministre. La discrétion de Bruno Le Maire pourrait trouver facilement d’autres justifications, comme la modestie par exemple : la tâche à la rue de Varennes s’annonce lourde, et tout reste à faire avant de tirer un premier bilan triomphal. Face aux cigales ministérielles bruyantes et éplorées, Bruno Le Maire reste fourmi.

http://lapolitiqueetmoi.hautetfort.com/


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14 réactions à cet article    


  • Alpo47 Alpo47 4 août 2009 13:05

    En attendant, le nouveau ministre de l’agriculture, il va se prendre les paysans sur le paletôt .. Et ces 500 millions d’euros, s’il les veut, il pourra les mettre de sa poche.
    J’en salive par avance, les énormes tracteurs, souvent avec les fourches à fumier à l’avant et, en face .... les cordons de CRS qui attendent le choc ...

    Le feu à la prairie ???


    • wesson wesson 5 août 2009 02:17

      Bonsoir Alpo47,

      Bon en même temps je m’inquiète pas trop : nos politiques ont toujours eu une frousse bleue des jacqueries.

      Résultat : Hier les fruitiers devaient rembourser 500 m€ d’aides, et ce soir, ils ne paieront rien et en plus il vont recevoir d’autres subventions sous forme de réductions fiscales !

      Alors, ki k’a dit que c’était un gouvernement courageux ?


    • TSS 4 août 2009 13:18


      devinette :"qui va payer les 500 millions d’€ ?

      les producteurs ? que nenni  !!

      les consommateurs et contribuables lambda ... !!


      • BA 4 août 2009 14:19

        «  Bruno Le Maire va devoir éteindre l’incendie qu’il a lui-même allumé. Le nouveau ministre de l’Agriculture doit recevoir les producteurs de fruits et légumes à 14 h 30, mardi, pour les convaincre de rembourser une partie des aides indues qu’ils ont touchées entre 1992 et 2002.  »

        http://www.lepoint.fr/actualites-economie/2009-08-04/500-millions-d-euros-a-rembourser-les-producteurs-au-ministere-de-l-agriculture/916/0/366685

         

        Vous avez bien lu cette phrase ?

        Mardi 4 août, à 14h30, le ministre Bruno Le Maire va recevoir les agriculteurs français pour les convaincre de rembourser 500 millions d’euros.

        Jusqu’où la France va-t-elle descendre ?

        Jusqu’à quand allons-nous accepter que des ministres français obéissent aux diktats de Bruxelles ?

        Jusqu’à quand allons-nous accepter que des ministres français trahissent l’intérêt national pour obéir aux dogmes ultra-libéraux de l’Union Européenne ?

        Jusqu’à quand allons-nous accepter que des ministres français trahissent les citoyens Français au profit d’une ploutocratie non-élue, qui n’a qu’une religion : LA CONCURRENCE LIBRE ET NON FAUSSEE ?

        Jusqu’à quand allons-nous accepter qu’un ministre de l’Agriculture français trahisse sa mission : la protection des agriculteurs français ?

        Bruno Le Maire, démission.


        • monbula 4 août 2009 16:03

          Encore une fois Sarkosy attaque une corporation.

          Pauvres petits français, il faut comprendre que les agriculteurs sont des profiteurs.. et merde !

          Hier, c"était les enseignants toujours en arrêt maladie.. ETC...

          Classique.. DIVISEZ POUR REGNER.


          • monbula 4 août 2009 16:07

            Merde alors, je n"ai pas lu ses ouvrages


            • Céline Ertalif Céline Ertalif 4 août 2009 16:11

              Cet article est-il le produit d’une agence de com ? On peut avoir le sentiment d’une propagande organisée.

              C’est vrai que les hommes politiques de ce niveau, brillants diplômés, sont plus subtiles qu’on ne pense bien souvent. Mais lisez les commentaires, y compris sous forme d’absence, et vous verrez à quel point le public s’en fout. Aussi désespérant que cela puisse être.


              • La Politique et moi La Politique et moi 4 août 2009 16:59

                « Cet article est-il le produit d’une agence de com ? »

                Non, il s’agit d’un simple billet bloguesque en réaction, comme précisé, à l’article de Libération. L’ « affaire » des remboursements de subventions agricoles est sortie le jour après sa rédaction.

                Par ailleurs, il ne faut pas voir dans tout enthousiasme assumé - fût-il rare, comme le mien - une « propagande organisée »... ou alors c’est un peu triste.


              • Nicolas GONZALES 5 août 2009 10:28

                N’en déplaise à tous les grincheux démago qui commentent sans savoir et jugent sans penser, cet article est vraiment bon, bien écrit sur la forme, intéressant sur le fond, sur un sujet relativement original, quoi que ce soit clairement un article favorable au nouveau ministre de l’agriculture. Mais prendre position, ce n’est quand même pas interdit que diable !


                • Céline Ertalif Céline Ertalif 5 août 2009 20:28

                  Je suis d’accord, c’est bien ficelé. Les articles bien ficelés avec des auteurs qui ne répondent pas suscitent un peu ma suspicion.

                  Personnellement, la notion d’homme d’Etat ne me plaît pas beaucoup. J’en ai un peu assez des super-héros, premiers de la classe, genre très brillants mais aussi très obéissants et très conformistes. Les mauvais caractères manquent un peu.

                  Cela dit, je ne veux pas faire la grincheuse, cet article m’a appris quelques petites choses et il a surtout raison de souligner qu’il ne faut pas sous-estimer ce genre de personnage.


                • La Politique et moi La Politique et moi 5 août 2009 21:59

                  @ Nicolas Gonzales,

                  Merci. Je suis effectivement « favorable » à Bruno Le Maire en ce que je lui trouve de la profondeur, des convictions (intéressantes), et une certaine finesse d’approche des situations. C’est le genre d’être humain que l’on a envie de mieux connaître, qu’il soit homme politique ou non, d’ailleurs.

                  @ Céline Ertalif,

                  Pour moi un homme d’Etat c’est justement quelqu’un qui saura oublier son (mauvais) caractère et détourner le regard de son nombril lorsque l’intérêt de République sera concerné. Cela n’est pas forcément du conformisme, c’est par contre souvent de l’humilité et du recul à une fonction où on serait naturellement porté à en manquer. Tout le contraire d’un super héros, en fait !


                  • Mancioday 8 août 2009 13:05

                    Très bon article, bravo.


                  • La Politique et moi La Politique et moi 8 août 2009 15:42

                    Merci beaucoup Mancioday. J’en profite pour renvoyer à votre article très clair et très complet sur la façon dont Bruno Le Maire a pris en main le dossier des subventions européennes.


                  • Mancioday 8 août 2009 15:47

                    Merci, je l’ai publié également sur Agora Vox. Malheureusement sur cette plateforme, défendre une personne du gouvernement n’est pas toléré.

                    Peu importe le fond, il faut sabrer tout ce qui se ressemblerait de près ou de loin à de la propagande sarkozyste...

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