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Ce bleu objet du désir

Cela ne vous a pas échappé, la tour Eiffel a changé de couleur. Elle s’illumine la nuit et devient bleue. Ça dure depuis deux mois déjà – suffisamment de temps pour rappeler aux passants que la France, un semestre durant, préside l’Union européenne. Nicolas Sarkozy aime le drapeau européen. A tel point qu’il figure sur sa photo officielle. Aucun président français avant Nicolas Sarkozy, n’a osé une telle photo !

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Je ne sais pas si les journalistes russes ont été informés de cette passion… Le 12 août, Nicolas Sarkozy est venu à Moscou pour arrêter la guerre russo-géorgienne. Lors de la conférence de presse, un des deux heureux journalistes, soigneusement choisi pour poser des questions aux présidents russe et français, a posé la question qui tue… Ne vous inquiétez pas, le journaliste de « Radio Mayak » ne voulait pas tuer Nicolas Sarkozy. Il voulait juste l’embarrasser. La vraie cible était un autre président, Mikheil Saakachvili !

« Radio Mayak : … une question au président français. Au cours de ces dernières journées le président Saakachvili est intervenu avec en fond le drapeau de l’Union européenne, alors que la Géorgie n’est pas membre de l’Union…

Nicolas Sarkozy : Je vous confirme que la Géorgie ne fait pas partie de l’Union européenne… (pause) … Mais je ne peux pas interdire à un chef de l’Etat et, d’ailleurs, à un citoyen d’arborer un drapeau européen ! »

Et Dimitri Medvedev d’enfoncer le clou : « Mais il ne faut pas que cela discrédite l’Europe ! »

Pourquoi Sarkozy n’a pas désapprouvé Saakachvili ? Il avait l’air embarrassé, non ? – se demandait le lendemain la brave presse russe. On a trouvé la méthode ! C’est comme ça qu’on va gagner la guerre d’information contre « les méchants Occidentaux et leur marionnette géorgienne » !

Et les Occidentaux cèdent… Même l’ancien voisin de François Bayrou au Parlement européen (aujourd’hui chez les socialistes), l’Italien Giulietto Chiesa, s’interroge chez Café Babel : « Saakachvili s’est fait filmer avec le drapeau européen. Pourquoi ce drapeau installé là, derrière le président de la Géorgie, pays qui ne fait pas partie de l’Union ? »

Tout le monde est embarrassé…

 © tv georgia

Et si on change le drapeau ?

Déjà en 2001, après la signature du Traité de Nice, le président de la Commission européenne (de l’époque), Romano Prodi, et le président de l’Union européenne (de l’époque), Guy Verhofstadt, ont invité le célèbre architecte, urbaniste et artiste en général Rem Koolhaas à discuter ensemble « le langage visuel » de l’Union européenne. A la suite de ces discussions Koolhaas a fait une série des croquis, parmi lesquels il y avait le nouveau symbole de l’union… LE CODE BARRE !

 © koolhaas

Pourquoi le code barre ? Pour symboliser la nature plutôt marchande de l’entreprise ? Pas du tout ! (quoique l’ironie ne soit pas à exclure totalement). Non ! Officiellement le code barre est le meilleur moyen d’unir tous les drapeaux existants des pays-membres de l’Union en une seule barre. Et, en plus, elle sera extensible ! On pourra toujours rajouter les barres, comme les barres de l’ordre de Lénine sur la veste officielle de Leonid Brezhnev. 15 barres… 25 barres… 27 barres aujourd’hui…

 © архив

L’idée a plu aux Autrichiens. Ils l’ont adopté pour leur présidence en 2006 comme le symbole officiel. Et puis… et puis arriva le Traité de Lisbonne ! D’où on a explicitement exclu toutes les références aux symboles de l’Union européenne.

Vous comprenez maintenant l’embarras ? Il est encore plus grand qu’on ne l’imaginait… Je récapitule : Sarkozy avec le drapeau, Saakachvili avec le même drapeau, Sarkozy fait tout pour adopter le Traité d’où on a exclu le drapeau… Ah je vous jure… c’est compliqué…

Ça sera encore plus compliqué si on lit un modeste commentaire posté sur le site de Rue 89 :

Hemenate

16 h 44 14/08/2008

… La Géorgie a tout à fait le droit d’utiliser ce drapeau puisqu’elle fait partie du Conseil de l’Europe (la Russie aussi d’ailleurs).

Ah bon ? Saakachvili a eu raison ? Et, en plus, les douze étoiles sur le fond bleu pourraient flotter au-dessus du Kremlin ?

Eh oui ! Ni l’ex-vaillant correspondant de L’Unita et de La Stampa à Moscou, ni ses « Embedded » collègues russes, ni les deux présidents n’ont remarqué ce qui est de l’ordre de l’évidence : le drapeau européen est le symbole non seulement de l’Union européenne, mais aussi de l’unité et de l’identité de l’Europe dans un sens plus large, puisqu’il a d’abord été le drapeau du Conseil de l’Europe. La Géorgie en fait partie depuis 1999, la Russie depuis 1996.

Voici, donc, un bref aperçu historique pour ceux qui préparent les dossiers aux présidents :

Paul Michel Gabriel Lévy, journaliste, professeur à l’université Catholique de Louvain, et le premier directeur de l’information et de la presse du Conseil de l’Europe s’adressa en 1954 à Arsène Heitz pour dessiner le drapeau européen. Arsène Heitz proposa un simple cercle de douze étoiles d’or, sur fond bleu. Le Comité des ministres du Conseil de l’Europe adopta définitivement cette proposition lors de sa réunion du 8 décembre 1955. Depuis 1986, le même drapeau est le drapeau des Communautés européennes devenues l’UE.

Mikheil Saakachvili a fait ses études à Strasbourg, il a beaucoup fréquenté le Conseil de l’Europe. En posant le drapeau européen derrière son bureau, il voulait répondre à ceux qui volontairement disent « l’Europe » au lieu de « l’Union européenne » : « Non ! L’Europe c’est nous aussi ! Nous voulons nous y intégrer de plus en plus, et faire partie de l’Union européenne ». Il a compris les ambiguïtés du terme « européen » et les utilise très bien. Nicolas Sarkozy n’a pas dit de bêtises, il n’a pas désavoué son homologue géorgien. Mais il a raté une formidable occasion de donner une petite leçon d’histoire au journaliste russe.

Où va l’Europe aujourd’hui ? Plutôt dans le ciel, si on en croit l’artiste belge Maarten Vanden Eynde. Comme beaucoup, il croit que les douze étoiles ne correspondent plus aux réalités de l’Union. Voici, donc, un drapeau de compromis – comme celui de Koolhaas il sera évolutif !

“J’ai conçu un nouveau drapeau européen dans lequel les étoiles ne sont plus arrangées dans un cercle, mais selon la position géographique des villes-capitales. Cela va créer un ciel ouvert plein d’étoiles sans frontières ». Et puis, progressivement, l’Union va compter de plus en plus de pays, les étoiles vont devenir de plus en plus nombreuses pour disparaître complètement, laissant derrière seulement le fond bleu. Vive l’Europe sans frontières ! Vive l’Europe-monde !

 © MVE © MVE © MVE © MVE

Pour terminer, encore une pépite.

Le 8 décembre 1955, jour de l’adoption du drapeau, c’était également l’anniversaire de la proclamation du dogme de l’Immaculée Conception. Est-ce un hasard ?

Peu avant sa mort, Arsène Heitz confiait qu’il se serait inspiré de sa foi catholique pour faire ce drapeau composé de douze étoiles (symbole de Marie, des douze apôtres et des douze tribus d’Israël) sur fond bleu (couleur de Marie dans la tradition catholique). Le Comité des ministres du Conseil de l’Europe n’était pas du tout informé de cette inspiration qui leur a été présentée comme un symbole universel : les douze signes du Zodiaque, les douze tribus d’Israël, les douze mois, les douze heures, les douze travaux d’Hercule, Loi des Douze Tables romaine…

Désolé pour les artistes contemporains. Les symboles pèsent lourd. Raison de plus de bien les connaître.

Dans l’histoire du drapeau, le meilleur connaisseur était le président géorgien.

La suite ici

par alexis ipatovtsev (son site) mercredi 15 octobre 2008 - 9 réactions
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