Trois jours après son audience sur TF1 digne de la Ligue des champions, la candidate Royal, malmenée dans les enquêtes d’opinion, assume un spectaculaire virage à gauche en rappelant tous les pachydermes du Parti socialiste. Une charge de la brigade lourde qui n’arrange pas le tracteur Bayrou.
On n’attrape pas les mouches avec du vinaigre, la candidate Ségolène le sait bien, elle qui a grandi au sein mitterrandien, lait premier âge antirégurgitation, pour nuits tranquilles et lendemains paisibles. Ballottée depuis quelques longues semaines dans les sondages, qui ne disent pas grand-chose, mais rassurent quelques sots, chahutée au sein même de son staff de campagne, elle a choisi de faire le dos rond, dans un premier temps, avant de contre-attaquer, en deux temps : d’abord lundi soir, bien sortie d’un panel de Français pas très critiques il faut le dire, un peu cour des miracles par moments (la sclérose en plaques, les non-voyants, la droguée, l’alcoolique sevré) et très polis, qui lui permirent de réaliser une audience « historique » pour une émission politique (on verra ce que fera Bayrou, le « 3e homme » lundi prochain), ensuite en annonçant hier sa sélection pour la phase finale de sa Coupe de France personnelle, les titulaires censés l’amener droit à l’Elysée, la rose au poing et le rouge aux lèvres, le 6 mai prochain.
Et force est de constater que la compagne du premier secrétaire du PS n’a pas lésiné : elle l’a joué plutôt président de Chelsea que de Valenciennes ! Du lourd, du classique, du costaud : DSK et Fabius d’entrée, les deux battus, archi battus des primaires de l’automne dernier, Martine Aubry et Yvette Roudy (sic) en soutien de ces deux attaquants, et puis Lionel Jospin lui-même, rentré de l’île, appelé en renfort, positionné devant la défense (du classique, Lang, Chevènement, Ayrault, Montebourg), premier rideau face aux attaques adverses. Deux milieux récupérateurs, Kouchner et Delanoë, pour ratisser large. La consigne est claire : plus de place à l’improvisation, aux placements hasardeux, aux montées intempestives, mais chacun à son poste, ou en couverture éventuelle du collègue monté au front. De la rigueur, de l’efficacité, tout est important, surtout les détails. Voici venue « l’équipe du Pacte présidentiel » où Mauroy, Emmanuelli et François Hollande (bien sûr) s’ajoutent à l’effectif à grimper au Panthéon de cette dream team n’ayant pour seul objectif que de contrer l’UMP surpuissant (en apparence) et unie (en apparence) du grand favori de Neuilly.
Mais par la même occasion (gagnante-gagnante), Royal coupe l’herbe sous le pied du pauvre François Bayrou, qui a ses chauds partisans sur certains blogs, et qui souhaitait, il y a peu encore, nommer « un premier ministre de gauche ». Ce ne sera pas Jacques Delors (trop vieux) ce ne sera pas non plus donc DSK, désormais trop « royaliste ». Alors qui ? Quels seront donc ces « meilleurs de la gauche » que Bayrou pourra entraîner dans son sillage si par bonheur il arrive à passer le premier tour, ce qu’il n’a pas réussi à faire une seule fois pour l’instant, dans aucun sondage ? Bayrou n’est pas de gauche, l’UDF ne l’a jamais été, et Royal le lui a rappelé hier en nommant tous les « ministrables » socialistes dans son état-major. Ils auront entre autres pour mission de rappeler, comme a déjà commencé à le faire Hollande, que le candidat du centre, sous ses doux airs rassembleurs, est un imposteur. On verra bien dès lors de quel bois se chauffe le candidat béarnais, désormais sous les feux du PS autant que sous ceux de Sarkozy, qui n’attendait que ça pour l’allumer...ou le courtiser sur l’air de « si tu veux un ministère, roule pour moi, sinon tu n’auras rien ». Et depuis hier, l’UDF de Bayrou, toute « modernité » bue, sait bien qu’il lui sera difficile, seule, ou uniquement rejointe par un Eric « Minimoy » Besson plus encombrant qu’important, sait qu’il lui sera difficile de passer le premier tour. Ségolène a confisqué les éléphants, seuls à même de donner du poids au collectionneur de tracteur.
Pour Lionel Jospin, la résurrection est spectaculaire. L’exilé de Ré ne s’attendait lui-même peut-être même plus à une telle main tendue. Une des rares couleuvres qu’il avalera en tout cas avec un certain plaisir. C’est peut-être lui le renfort le plus important de Ségolène, parce que c’est peut-être lui qui possède à gauche la meilleure image. Auprès des électeurs s’entend, car on sait que DSK et Fabius ne lui ont pas trop pardonné d’avoir abandonné le navire après la bérézina de 2002, mais Jospin lui sait que DSK et Fabius, entre autres, sont pour beaucoup dans son échec. (Ce qui promet quand même quelques chaudes ambiances dans les vestiaires. Ou sous les douches ?) Jospin a là l’occasion de se refaire, pour briguer éventuellement un poste de premier ministre, car si on imagine que Royal ait, pour la victoire, accepté d’assouplir ses griefs envers Strauss-Kahn et Fabius, on la voit mal accorder à ces deux-là (qui va garder les gosses ?) des responsabilités premières dans son futur gouvernement. Pures conjectures bien sûr, on verra par la suite. Le retour de Jospin, en tout cas, sonne aussi la fin des « conseillers en communication » trop influents aux yeux de beaucoup, et que le candidat malheureux de 2002 n’appréciait pas.
Pour Sarkozy, la donne a également changé : l’adversaire soudain n’est plus le même. Ce n’est plus une candidate un peu dépassée par l’évènement, qu’on toise, et qui se prend les pieds dans le premier tapis venu, c’est la grosse armada socialiste dans son intégralité, de briques et de crocs, expérimentée et habile, mesquine et intelligente, aussi opportuniste et assoiffée de pouvoir (ou de revanche) que lui et son parti peuvent l’être. Sans doute un peu surpris, ou vexé, par le score spectaculaire de Royal lundi dernier sur TF1, audience largement supérieure à la sienne dans la même émission (la Ligue des Champions pour Royal, la Coupe de la Ligue pour Sarkozy), le toujours « donné gagnant » des sondages (et pour l’instant assez largement encore) assiste soudain au recadrage certain de la campagne rose, qui lui promet deux derniers mois assez cotons. On ne rigole plus, d’un seul coup on entre dans le vif du sujet, ces phases finales empreintes de tension et de nervosité, où les plus sereins ou les plus roublards arrivent souvent (presque toujours) à tirer du jeu leur épingle. Les Américains appellent cela le « money time », temps crucial où l’argent en jeu vous échappe ou vous recouvre. Un temps guère propice aux petits candidats. A gauche, à droite, la campagne en tout cas devrait cesser désormais de porter au centre, posture non naturelle qui ne relevait jusque-là que d’une certaine « nonchalance » d’un côté comme de l’autre. Les choses sérieuses s’engagent désormais, il n’y aura plus de cadeau. Le débat, le vrai, va enfin pouvoir s’engager, entre ceux de droite, ceux de gauche, mus par des convictions, des certitudes, des idées. On va enfin cesser de s’appesantir sur des hypothèses légères qui n’en sont que, des embrouillaminis sans poids, des légèretés qui n’ont pas leur place quand l’enjeu est de taille.
Les socialistes ont d’abord eu une candidate mais pas de programme, puis un programme mais plus de candidate. Aujourd’hui ils ont trouvé la force de constituer une équipe pour soutenir leur programme et supporter leur candidate. Ce que redoutait Bayrou, qui profitait jusqu’ici du flottement. Qui savait qu’il ne pourrait participer au second tour que si la gauche s’effondrait. Un destin à la Le Pen. C’est raté. Ne reste plus à François qu’à espérer que la droite se déchire, et lui permette in extremis de chasser ces éléphants redevenus roses.

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