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Accueil du site > Actualités > Politique > Comment peut-on être conservateur ?

Comment peut-on être conservateur ?

Le conservatisme est reconnu comme un grand courant politique, pourtant, qui aujourd’hui ose se définir publiquement comme un conservateur ? Ce qualificatif est devenu une sorte d’anathème que l’on jette sur l’adversaire pour le disqualifier. Ainsi, la droite stigmatise la gauche à propos de son conservatisme social et sa défense des droits acquis tandis que la gauche dénonce le conservatisme de la droite sur le plan des moeurs. C’est toute la difficulté de ce concept, qui recouvre des champs d’application très large : la politique, l’éducation, le social, le progrès scientifique, les moeurs ou encore l’environnement. Dans au moins une de ces catégories, chacun peut se considérer comme conservateur : les écologistes mettent l’accent sur la préservation, et donc la conservation, de l’environnement tandis que les « républicains » regrette l’âge d’or de l’Ecole de la IIIe République. Dès lors, d’où vient la difficulté de s’afficher comme conservateur ?

Tout d’abord, il faut préciser que le conservatisme est davantage une attitude qu’une idéologie ou une doctrine politique. Il y a en effet autant de conservateurs différents qu’il y a de systèmes ou de cultures à conserver. La deuxième difficulté est que le conservatisme est avant tout défini par ses adversaires, à savoir les progressistes. Selon eux, l’Histoire a un sens, elle suit une marche qu’il s’agit de promouvoir et de célébrer. Les conservateurs sont donc ceux qui refusent ce mouvement et qui s’accrochent aux temps anciens, tandis que les réactionnaires vont plus loin encore en souhaitant un renversement du sens de l’Histoire c’est-à-dire un retour en arrière. Mais ce que constestent les conservateurs, c’est l’idée même d’un sens de l’Histoire, idée fondatrice de la modernité qui a émergé dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. Avant cette période, tout le monde était conservateur, c’est-à-dire que les événements historiques étaient considérés pour eux-mêmes et pas comme des matérialisation d’un processus historique irrésistible. L’époque moderne nous a fait passer de la contingence à la nécessité et du particulier (les traditions) au général (la Déclaration universelle des droits de l’homme).

Mais on peut parfaitement être conservateur sans s’opposer au progrès humain, la véritable distinction sur ce point entre progressistes et conservateurs est que les premiers y croient quand les derniers le souhaitent. C’est une grande différence qui les conduit à être vigilant à chaque nouveau pas que fait l’humanité pour savoir s’il va ou non dans le bon sens. Selon eux, le progrès ne va pas de soi, il n’est pas un processus, mais un objectif. On assiste actuellement d’ailleurs à un renversement complet des rôles par rapport à la fin de la monarchie absolue : à l’époque la pensée critique était du côté des Lumières face à l’Ancien Régime tandis qu’aujourd’hui, la cause moderne étant définitivement entendue, c’est du côté des conservateurs que l’on trouve les analyses les plus critiques, parfois les plus lucides, sur l’évolution de nos sociétés. Dans une optique de développement pérenne, ces phases de doute, de questionnement et parfois de retour en arrière sont essentielles, au même titre que l’apprentissage pour un élève doit alterner entre des phases de progrès et des phases de consolidation.

Dans le domaine social, le conservatisme apparaît comme une entrave délibérée à la mobilité sociale de la part des classes les plus favorisées. Cette critique est parfaitement fondée puisqu’à l’origine c’était la motivation et le but commun de la "réaction". En plus de ces considérations personnelles, les conservateurs étaient très attachés à une société hiérarchisée en ordres et à l’idée d’autorité. Cette préoccupation est encore un trait typiquement conservateur, sauf que la République a substitué la méritocratie aux trois ordres et a ainsi rendu l’autorité plus légitime qu’elle ne l’était en la basant sur le talent et la compétence plutôt que sur la naissance. Etre conservateur aujourd’hui, c’est donc défendre ce nouvel ordre de la société face au progressisme qui voit l’égalité des conditions comme la réalisation ultime du processus historique. Ainsi, le conservatisme ne doit plus s’opposer, mais favoriser la mobilité sociale dès lors qu’elle est justifiée par le mérite. Il est en effet essentiel de préserver une organisation de la société basée sur l’autorité car les deux seules alternatives sont la violence, qui est inacceptable, et la persuasion, qui est inapplicable en pratique.

Le conservatisme est également souvent opposé au réformisme, le conservateur cherchant à maintenir en l’état le mode de fonctionnement de la société, soit qu’il en soit satisfait, soit qu’il craigne les évolutions à venir. Pour résumer, pour chaque réforme, on sait ce que l’on perd et rarement ce que l’on gagne. Cette posture est évidemment condamnable en soi car un système politique qui se fige finit irrémédiablement par décliner puis par disparaître. Ce n’est donc pas à la réforme que le conservatisme doit s’opposer, mais aux révolutions, ou, pour utiliser un terme en vogue, à la rupture. Le conservatisme doit être la voix de l’humilité et du respect des générations passées qui ont construit progressivement la société que nous connaissons. L’homme moderne est souvent caractérisé par son arrogance et sa propension à tout réinventer comme si l’histoire qui le précèdait n’était qu’un simple brouillon et comme si du passé il fallait toujours faire table rase. Le progrès des sociétés humaines doit être réalisé de manière progressive, dans la durée, pas dans un climat de rupture systématique qui plonge les individus dans un climat d’insécurité permanent. Avant de vouloir changer un système, il importe de comprendre son évolution passée qui explique son fonctionnement actuel.

Un respect du passé, sans pour autant l’idéaliser, une exigence de bon fonctionnement du système présent, avec un attachement particulier à l’idée d’autorité, et une ambition raisonnée pour l’avenir, telles sont les trois conditions qui peuvent justifier le conservatisme. C’est un équilibre fragile, car bon nombre de conservateurs adoptent souvent une vision "religieuse" du passé, comme c’est le cas actuellement avec certains défenseurs de l’environnement. Il s’agit, au final, de faire mentir le président américain Woodrow Wilson qui disait "Un conservateur est un homme qui reste assis et qui réfléchit ; qui reste assis surtout".


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14 réactions à cet article    


  • Vive la République Vive la République 27 décembre 2007 13:45

    Retrouvez cet article et bien d’autres réflexions politiques sur mon blog : http://vivelarepublik.blogspot.com


    • La mouche du coche La mouche du coche 27 décembre 2007 17:41

      « on peut parfaitement être conservateur sans s’opposer au progrès humain »

      Ah oui ? smiley

      Bin non, on ne peut pas ; parce qu’alors, on n’est pas conservateur. smiley


    • Vive la République Vive la République 28 décembre 2007 00:07

      Comme j’ai essayé de l’écrire, un conservateur peut espérer le progrès humain, par contre il ne croit pas qu’il va de soi. Voilà ce qui distingue réellement le conservateur du progressiste.


    • La mouche du coche La mouche du coche 28 décembre 2007 12:30

      à quoi servez-vous ? smiley


    • goloiko 27 décembre 2007 13:54

      Excellent article ! Je viens également d’aller sur votre blog et je dois avouer qu’il est excellent : enfin des analyses politiques profondes bien loin des Carla Bruni et autres JM Bigard !


      • Vive la République Vive la République 27 décembre 2007 14:19

        Merci goloiko pour ce commentaire !

        Effectivement, la dérive people de la politique est consternante. Elle illustre l’arrogance moderne dont je parle dans l’article. Imagine-t-on De Gaulle venir au Vatican accompagné de Fernandel en hommage à sa prestation dans Don Camillo ?

        La politique a besoin de sérieux.


      • JoëlP JoëlP 27 décembre 2007 17:32

        Très bon article. Comme le dit le début, je ne me définirais pas comme comme conservateur mais j’avoue que certaines valeurs de ce courant commencent sérieusement à m’intéresser dans ce mode de superficialité, de vitesse et de progrès pour le progrès. On a trop jeté à la poubelle de sagesse ancienne et on s’étonne d’être débousolé.

        Réfléchissons sans forcément rester assis. Je vais de ce pas sur votre blog.


        • masuyer masuyer 27 décembre 2007 17:39

          Nous ne partageons visiblement pas les mêmes convictions, mais je dois admettre que votre analyse est aussi fine qu’intéressante.

          les courants de pensée qui se qualifient (ou que vous qualifiez) de progressistes connaissent, admettent et pratiquent généralement (et cela me semble nécessaire) « ces phases de doute, de questionnement et parfois de retour en arrière [qui]sont essentielles, au même titre que l’apprentissage pour un élève doit alterner entre des phases de progrès et des phases de consolidation ».

          Mais c’est un plaisir de vous lire, et on en sort avec l’impression d’avoir un peu plus que « tuer son temps ».

          Cordialement

          Yoann


          • Marsupilami Marsupilami 27 décembre 2007 17:48

            @ L’auteur

            Très intéressante réflexion sur le conservatisme qui transcende la bipolarité droite-gauche, à une époque où la droite s’est emparée du terme « réformisme » et où la gauche apparaît comme repliée sur des positions somme toute très conservatrices : « Un conservateur est un homme qui reste assis et qui réfléchit ; qui reste assis surtout » décrit assez bien l’attitude actuelle des éléphants roses du PS. Mais alors, comment qualifier Sarkozy qui ébouriffe la droite conservatrice par ses frasques post-soixanthuitardes et ne peut rester assis (surtout en réfléchissant) plus de 5 minutes d’affilée ? Peut-être ainsi : « Un Sarkoservateur est un homme qui court comme un dératé et qui ne réfléchit pas ; qui court comme un dératé surtout ».


            • Vive la République Vive la République 28 décembre 2007 00:12

              J’aime beaucoup votre dernière phrase ! Sarkozy n’est clairement pas conservateur, il symbolise mieux que quiconque l’arrogance de l’homme moderne, persuadé que tout ce qui précède ne vaut pas grand chose et que l’histoire commence avec lui.


            • JL JL 27 décembre 2007 18:21

              Tout est dans tout, et R.

              J’avoue que j’ai du mal à entrer dans votre article, même en m’y reprenant à trois reprises : vous livrez là votre vision personnelle des choses et j’ai cherché en vain des repères pour comprendre.

              Il est clair que chacun essaie de conserver ce qui lui fait du bien et de modifier le reste. Il est clair qu’il y a des pragmatiques, des opportunistes et des cartésiens. Il est clair qu’il y a des gens prudents et des fonceurs ...

              Mais à vous lire, je n’ai trouvé ni question, ni réponse.

              Et puisque je voudrais être concret, vous écrivez : «  »un conservateur est quelqu’un qui reste assis«  ». Certes, voire allongé, s’il peut faire de l’argent en dormant. Et si celui qui se lève tôt pour bosser et qui veut conserver les acquis sociaux est un conservateur, alors tout est dans tout, et réciproquement. Votre article n’en dit pas moins.


              • Vive la République Vive la République 28 décembre 2007 00:21

                Cher JL,

                Désolé que vous ne soyez pas « rentré » dans cet article, que je pense pourtant assez clair. Ce qui définit le conservateur ou le progressiste n’est pas ce qui l’avantage ou le désavantage comme vous le sous-entendez, c’est au contraire sa vision abstraite de l’histoire. Le débat est de nature philosophique : qu’est-ce qui marque l’histoire, la contingence ou la nécessité ? Ainsi, de mon point de vue (mais ce n’est que mon point de vue), un réactionnaire est plus proche d’un progressiste qu’un conservateur (tel que je le définis) car ces deux catégories voient l’histoire comme un processus, pour les premiers il s’agit d’un long progrès et pour les deuxièmes d’un long déclin. Rien de tout cela pour les conservateurs.

                J’espère avoir été plus clair. Mais je répète que ma conception ne vaut pas définition.


              • maxim maxim 28 décembre 2007 00:11

                d’habitude le conservateur était plutôt vu comme quelqu’un de la droite ,mais y a t’il maintenant une droite et une gauche ? je parle de la droite républicaine ( ma famille) et de la gauche modérée ,tant maintenant beaucoup de similitudes sur certains sujets nous rapprochent .....

                il y a évidemment des nuances qui font nos différences ,mais nettement moins marquées qu’autrefois ...

                c’est d’ailleurs pour celà que des gouvernements de coalition sont aux commandes de beaucoup de pays .....

                et puis c’est vrai que le terme conservateur ne veut plus dire grand chose ,chaque individu ou chaque formation politique désirant conserver une chose considérée comme inamovible ,gravée dans le marbre et qui ne bougera pas et à n’importe quel prix ....

                et nous sommes tous également des progressistes ,le passage obligé pour avancer et pour évoluer ,quelles que soient nos convictions ou nos appartenances ....

                en fait personne n’a la réponse à l’interrogation de l’article ,puisque la réflexion que l’on cherche à faire nous oblige à tourner en rond .....

                alors oui ,comment peut on être conservateur ?


                • stephanemot stephanemot 28 décembre 2007 04:40

                  C’est bien la réforme le pendant au conservatisme. La révolution renvoie souvent à une autre forme de conservatisme intellectuel ; à une vision du monde figée où elle s’oppose justement au conservatisme classique.

                  Pour moi le conservatisme est avant tout le refus de changer de vision.

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