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Accueil du site > Actualités > Politique > De la Guyane à l’Arctique, la diagonale du serrurier

De la Guyane à l’Arctique, la diagonale du serrurier

L’offensive sur les énergies fossiles et les matières premières

On vient de le voir avec les crimes commis dans la nuit de vendredi à samedi, en Guyane, l’envolée des cours de l’or (passée de 1 100 $, en début d’année 2011, à 1 700) renforce l’attrait pour l’orpaillage clandestin. Cela rend encore plus nécessaire la lutte contre cette activité illégale et les « garimpeiros » , orpailleurs venus du Brésil voisin.

Régulièrement, des gendarmes et des militaires, en particulier des légionnaire, participent à des opérations de démantèlement des zones d’exploitation de l’or, mais la forêt est immense et incontrôlable.Comment donc venir à bout des orpailleurs clandestins ? Lors d’une dernière opération qui a duré cinq jours, en septembre, sur les rives du fleuve Maroni, un orpailleur a été tué et un gendarme français très grièvement blessé. 600 manœuvres de ce type ont été menées par l’armée française, depuis le début de l’année.

Face à cette pression, les orpailleurs s’adaptent et ont tendance à délaisser les grands sites alluvionnaires, au bord des cours d’eau, qui sont facilement repérables en hélicoptères, pour des installations plus petites et plus discrètes, au fond de la forêt. Là ils extraient l’or, dit primaire, directement dans le sol, par des puits miniers.

Toutes ces interventions font partie de la mission Harpie, qui avait été lancée, le 11 février 2008 en Guyane, par Nicolas Sarkozy en personne et qui a été pérennisée, deux ans plus tard, avec des effectifs évalués à 500 hommes. L’orpaillage clandestin dévaste l’environnement guyanais, à cause des importants rejets de mercure utilisé pour son exploitation. Elle alimente l’insécurité dans les zones d’exploitation, l’immigration clandestine, la circulation des armes et la prostitution.

La côte Est de l’Amérique du Sud aussi riche en hydrocarbures que le Golfe de Guinée

Mais la Guyane, comme on l’a appris récemment, se prépare à une autre révolution : la révolution pétrolière. Total et Shell ont annoncé que du pétrole a été découvert, pour la première fois, au large de la côte, donnant corps aux espoirs d’un nouvel Eldorado, déjà suscités dans la région par le développement de l’exploitation de brut, au Brésil voisin. La découverte a été faite en eaux profondes (sous plus de 2 000 mètres d’eau) sur le puits Zaedyus, à environ 150 km de Cayenne.



Le forage, mené par la société privée ,Tullow Oil, avait débuté en mars 2011, à la grande inquiétude des écologistes locaux. Un porte-parole de Total, qui détient 25% du champ, a confirmé qu’il s’agissait de la première découverte de pétrole au large du département d’outre-mer français. Selon Shell, qui a la part principale dans le projet d’exploitation (45%), il est encore trop tôt pour évaluer les réserves, mais les premiers résultats sont encourageants.

La perspective de trouver du pétrole au large de la Guyane avait été renforcée par d’importantes découvertes récentes faites au large des côtes Sud-est du Brésil. Les géologues présument que le sous-sol de la côte Est de l’Amérique du Sud est similaire à celui, riche en hydrocarbures, du Golfe de Guinée en Afrique, car les deux sous-sols étaient reliés, avant que les continents ne se forment.

Le puits Zaedyus a été foré dans une structure géologique que l’opérateur Tullow espère être un « miroir » du champ Jubilee, au large du Ghana, où il a découvert quelque 1,4 milliard de barils de pétrole ces dernières années.

La France, qui s’est illustrée dans les années 70 par son slogan -« On n’a pas de pétrole mais on a des idées »- tient-elle enfin son or noir ? L’espoir d’une nouvelle ressource guyanaise se heurte aux inquiétudes des écologistes, qui soulignent que le forage est très profond, à près de 6 000 mètres sous la surface (2 000 mètres d’eau puis 4 000 m dans le sous-sol océanique). La Guyane abrite un écosystème fragile, avec notamment une partie de la plus grande barrière de mangroves au monde. Celle-ci serait un cauchemar à dépolluer en cas de marée noire similaire à celle provoquée par l’explosion de la plate-forme Deepwater Horizon dans le Golfe du Mexique, en avril 2010, accident que nous avons ici-même, par deux reprises, évoqué.

De toutes évidences, dans le marasme économique ambiant, la nouvelle de la découverte de l’entreprise Tullow Oil a fait espérer, soudainement, la découverte d’un potentiel économique majeur. Il justifie, à lui-seul, cette volonté de conserver à tout prix nos territoires ultra-marins que certains, parfois, au nom du ras-le-bol d’un certain assistanat, voudraient voir sacrifier.

Nonobstant, le gouvernement français a bien entendu les remarques exprimées par la société privée Tullow Oil : si la présence d’hydrocarbures a effectivement été détectée, cela ne signifie pas encore l’existence d’un réservoir exploitable. Pour exploiter du pétrole de manière pérenne dans les eaux guyanaises, il est nécessaire de poursuivre les recherches. Il convient de poursuivre le forage en cours pour le mener à son terme, fin 2011 ; de procéder à d’autres forages d’exploration ; d’envisager l’installation d’une exploitation, si ces forages de recherche sont positifs. Cela ne pourra se faire avant plusieurs années.

Comme c’est le cas pour le forage en cours, sous l’égide du Préfet de Guyane et des services de l’Etat, toutes les garanties de sécurité, notamment environnementales, devront être réunies pour la poursuite de cette exploration. Si une exploitation d’hydrocarbures s’avère possible, l’Etat devra veiller, tout particulièrement, à ce que les collectivités, les entreprises locales, et plus généralement la population de la Guyane, bénéficient des retombées économiques. Afin d’en définir les principes, l’Etat engagera des discussions avec l’ensemble des parties prenantes, dès que l’existence d’un réservoir exploitable sera confirmée, ce qui n’est pas encore le cas. Mais cette découverte importante nous amène à revenir sur une information économique dans le domaine pétrolier qui est passée presque inaperçue, fin août.

Russes et Américains associés pour faire de l’or


Il s’agit de l’alliance de Rosneft, le géant russe du secteur, avec l’américain Exxon pour explorer l’Arctique, nouvelles terres de conquête gazière et pétrolifère. En effet, trois mois seulement après l’échec de l’alliance envisagée avec le groupe britannique BP, Rosneft a vite changé son fusil d’épaule. Le partenariat stratégique avec Exxon, pour explorer l’Arctique, a été signé à Sotchi, au bord de la Mer Noire, en présence de Poutine lui-même.

Exxon Mobil et Rosneft s’engagent, sur 3,2 milliards$, à explorer un bloc en Mer Noire et à faire trois autres forages en mer de Kara, une zone de l’Arctique qui n’est libre des glaces qu’une centaine de jours par an. Ces deux régions sont en fait, pour les spécialistes pétroliers, les deux zones les plus prometteuses du monde. Or, elles sont, aussi, actuellement, les moins explorées ! Il faut noter que l’accord va même plus loin, puisqu’il permet à Rosneft de prendre une part dans une série de projets d’exploration d’Exxon Mobil en Amérique du Nord, plus particulièrement dans le très convoité Golfe du Mexique.

En fait, il semblerait qu’après l’avoir ouvertement critiqué pour ne pas dire descendu, lors de l’accident de Deepwater Horizon, Exxon Mobil a repris le projet BP, en le modifiant en partie. Sa collaboration avec Rosneft lui permet de jouer malignement avec la réglementation américaine. En s’associant avec Rosneft, le géant américain coiffe aussi au poteau son concurrent anglo-néerlandais Shell qui était pourtant engagé, depuis quelques mois, dans des discussions sérieuses avec les Russes.

Cette alliance américano-russe n’est pas seulement pétrolière ou économique car, il y a trois ans, une telle alliance aurait été inconcevable. On note, depuis quelques mois, un infléchissement atlantiste, qu’on le veuille ou non, de la politique de Poutine qui se trouve être, de plus en plus, en phase avec la gouvernance mondiale et son partage du pouvoir. En tout cas, le groupe russe Rosneft contrôle maintenant 1/5ème de la production pétrolière russe et une partie des réserves de l’Arctique. Mais, il ne dispose pas des technologies nécessaires à leur mise en valeur, d’où la nécessaire alliance avec un groupe étranger occidental. Comme pour la Guyane française, le développement des ressources pétrolières de l’Arctique devraient prendre un certain temps. En fait, l’échelle des investissements à réaliser est énorme. On parle de 200 à 300 milliards$.

On le voit bien, toutes les grandes compagnies sont alléchées par l’immense potentiel de ces zones offshore extrêmes, en eau profonde dans le Golfe du Mexique, au large du Brésil et au large de la Guyane, sous la glace de l’Arctique. Toutes les majors occidentales (BP, Shell, Exxon Mobil) ont fait les yeux doux au géant russe qui, de son côté, a besoin d’un apport de technologie pour travailler dans des contrées comme la mer de Kara. Total, la compagnie française, semble être plus prudente, car il y a encore de nombreuses incertitudes sur ces zones. L’investissement excessivement coûteux sera-t-il vraiment rentable ? Quand elle voulait s’associer avec Rosneft, BP tablait sur un investissement en milliards de dollars. 

Un pôle bien convoité

L’Arctique n’est pas seulement riche en pétrole. Avec la croissance de la demande mondiale d’acier, le cercle arctique, dans sa partie canadienne de l’île de Baffin, pourrait voir renaître l’intérêt des investisseurs pour ses gisements de minerai de fer. Les principales sociétés minières du secteur exportent à partir du Brésil et de l’Australie, mais les prix ont plus que doublé en deux ans avec la forte demande chinoise.

Malgré la topographie et le climat, de grandes opérations d’exploration se déroulent donc dans le territoire de Nunavut, où se situe l’île. Des géants de l’industrie sidérurgique comme Arcelor Mittal étudient la faisabilité de la première extraction de minerai de fer dans le cercle arctique. Le projet, nécessitant la construction d’un port et d’une ligne ferroviaire, s’élève à 4 milliards$. Un coût prohibitif également envisagé par d’autres industriels sur des sites au nord du Québec. « Il n’y a plus d’autres endroits dans le monde où chercher ce minerai », nous disent les directeurs industriels de ces grands groupes.

Et c’est là que j’en viens à la justification de mon titre. Il y a peu, à mon retour de vacances, après avoir prêté mon appartement, j’ai eu quelques problèmes avec ma porte et ai dû faire appel à un serrurier que je connais bien. Bien sûr, il faisait chaud et nous avons pris une bière ensemble en discutant. Mon serrurier est un entrepreneur actif. Il a réussi, sur une île des Caraïbes, à avoir un certain monopole et, en particulier, le monopole des coffres forts et des distributeurs de billets. Les affaires, en ce moment, ne tournent pas rond ; le marché est saturé. Mon serrurier est en train d’installer une succursale en Guyane.

« - Normal, » me dit-il, « la Guyane est un vaste pays, il n’y a pas encore trop de monde mais cela va se remplir ! De toutes façons, » me dit-il, « j’installe la boîte à Cayenne et je me casse !
- Tu arrêtes, tu prends ta retraite ?
- Ah, non, je pars chez les Inuits !
-Quoi, chez les Inuits ? Mais que vas-tu faire là-bas ?
- Mais cela bouge, là-bas ; ils n’ont rien… Dans l’Arctique, il n’y a pas encore de boutiques de coffre-fort et ils vont en avoir besoin ! Et les banques… Tu ne te rends pas compte ! J’ai déjà fait un tour ! La route du Nord est dégelée maintenant plus de huit mois dans l’année. Les Russes, les Chinois vont passer par là. Ils ont investi des milliards pour l’extension du Canal de Panama, mais cela ne servira à rien, c’est déjà de l’argent perdu. Chez les Inuits, là-haut au Canada, en ce moment tu te fais du fric ! Au Canada, dans le grand Nord, ça creuse de partout. Tu ne peux pas te rendre compte où les gens vont s’installer ! »

On l’aura compris, mon serrurier a du flair et, spécialiste des coffres-forts, il sait où trouver de l’argent. Entre la chaleur tropicale de Guyane et le froid glacial du Grand Nord, il a déjà parié sur l’Arctique. Mon serrurier n’a pas peur de se les geler, il est sans doute un géopoliticien inné !


http://metamag.fr/metamag-600-De-la-Guyane-a-l%E2%80%99Articque—la-diagonale-du-serrurier—L%E2%80%99offensive-sur-les-energies-fossiles-et-les-matieres-premieres.html


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2 réactions à cet article    


  • gordon71 gordon71 26 janvier 2012 10:22

     décalé et inattendu,

    carrément passionnant


    • cilce92 26 janvier 2012 18:03

      Merci pour cet article passionnant, très instructif et inquiétant tout de même !

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