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De la lettre de G. Môquet aux Roms, errance d’un démagogue

Les périodes préélectorales sont propices aux dérapages multiples et aux annonces inconsidérées. Celles récemment formulées par le chef de l’Etat à Grenoble, renforcées par son ministre de l’intérieur nous placent visiblement dans cette situation, l’objectif étant de capter une population supposée sensible aux discours musclés. Le problème réside dans les contradictions flagrantes entre les propositions formulées (qu’elles concernent les Roms ou les Français ayant récemment acquis la nationalité) et certains des principes fondamentaux sur lesquels reposent notre démocratie. Le décalage n’en apparait que plus évident avec les discours tenus en hommage aux valeurs de la Résistance lors du début du quinquennat. Les risques liés à ces dérives démagogiques sont foncièrement pernicieuses pour la démocratie.

Immédiatement après sa prise de fonction en mai 2007, N. Sarkozy souhaita marquer d’un geste fort le lien avec les idéaux de la Résistance : la lettre de G. Môquet devrait dorénavant être lue à tous les lycéens et un pèlerinage annuel au mémorial des Glières rappellerait ce « maquis oublié ». Certes, ces gestes n’avaient pas la portée du discours du 16 juillet 1995 de J. Chirac reconnaissant la responsabilité de l’Etat français dans la déportation des populations juives mais ils semblaient témoigner de la volonté de s’inscrire dans la continuité historique des combats pour la liberté, la démocratie et la fraternité entre les peuples. S’il est nécessaire d’utiliser les symboles dans le sens où ils permettent de réactiver les repères correspondant aux valeurs de base sur lesquelles est bâti le consensus républicain, de même que ceux renforçant les liens constitutifs de la Nation (à ne pas confondre avec une hypothétique identité française, conçue dans une logique d’exclusion et non d’inclusion), leur utilisation maladroite peut se révéler contre-productive. Il en fut ainsi de la lettre de G. Môquet. L’approche du chef de l’Etat insistait par trop sur les aspects sentimentaux sans permettre d’appréhender le contexte général dans lequel ce témoignage bouleversant avait pu s’inscrire. Il ne suffit pas de dire comme N. Sarkozy : « Il faut que les enfants mesurent l’horreur de la guerre et à quelles extrémités barbares elle peut conduire », encore s’agit-il de rendre intelligible aux jeunes générations ce qui permit à ces aberrations de devenir réalité. Ce reproche vaut aujourd’hui, de manière plus générale pour la manière d’enseigner l’histoire dans les nouveaux programmes du secondaire : des évènements emblématiques montés en épingle mais qui ne sont plus mis en relation avec des évolutions plus profondes. Les enjeux historiques et les relations de causalité tendent par conséquent à disparaître au profit d’une histoire affective, davantage marquée par l’émotion que par la réflexion. Néanmoins, il avait été possible de croire que N. Sarkozy se sentait personnellement redevable à l’égard des combattants de la liberté.
 
 Dès lors, comment placer les annonces du même N. Sarkozy faites à Grenoble le 30 juillet dernier ? Pour rappel, fut abordé l’élargissement des conditions de déchéance de la nationalité (en contradiction avec les règles internationales qui cherchent à réduire au maximum les situations susceptibles de conduire à l’apatridie), fut montrée du doigt de manière globale la communauté des gens du voyage du fait des agissements délictueux de quelques-uns de ses membres[1] (en contradiction avec le principe de présomption d’innocence comme avec celui d’individualisation des responsabilités), fut annoncé le démantèlement de camps de Roms et le rapatriement des familles concernées vers la Roumanie ou la Bulgarie (en contradiction avec le principe de libre circulation des citoyens de l’Union européenne), fut enfin utilisée la notion paradoxale de « Français d’origine étrangère » (en contradiction avec l’article premier de la Constitution qui stipule que doit être assurée : « L’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion »). Dans la foulée, certains responsables de l’UMP se livrèrent à diverses surenchères. En tout premier lieu, F. Lefebvre, porte-parole de l’UMP, qui le 5 août suivant sur Europe 1, établit un lien comme « chacun le sait » entre immigration et délinquance. Ce qui revient à considérer que certaines populations sont criminogènes par essence… Etrange paradoxe de la part d’un chantre de la droite libérale, toujours soucieux d’en appeler à la responsabilité individuelle. Ces annonces s’inscrivent, chacune à leur manière, en violation flagrante des fondements républicains tels qu’ils furent revivifiés par la Résistance, celle-là même à laquelle N. Sarkozy en tant que chef de l’Etat prétendait rendre hommage par la lecture obligatoire de la lettre de G. Môquet. Le fait de déroger de manière aussi délibérée aux principes que le Président de la République du fait de sa fonction devrait être le premier à garantir, est troublant. L’article 5 de la même Constitution indique en effet qu’il « doit veiller au respect de la Constitution ». Ceci a conduit dans ce texte à le présenter comme chef de l’Etat et non plus comme Président de la République. Une telle fonction doit engager son locataire au-delà des clivages partisans et au-delà des calculs de court terme.
 
 Les dérapages xénophobes instrumentalisant les peurs sécuritaires sont coutumiers sur la partie droite de l’échiquier politique français. J. Chirac s’y laissa aller à plusieurs reprises, ainsi « des bruits et des odeurs » évoqués lors de son discours d’Orléans du 19 juin 1991. Si ceci doit être dénoncé car ayant contribué à dresser une partie de la population contre l’autre, il faut toutefois apporter une nuance, J. Chirac, ne se livra jamais à de tels dérapages lorsqu’il occupait la fonction de Président de la République. Il s’inspira par la suite, à sa manière, de la maxime de l’ancien maire de Lyon, M. Noir qui indiquait en 1995 « qu’il vaut mieux perdre les élections que perdre son âme ». Les promoteurs de la démagogie par contre ne s’embarrassent pas de tels principes éthiques, à titre d’exemple, dans un autre contexte, B. Mussolini écrivait dans le Popolo d’Italia du 23 mars 1919 : « Nous nous permettons le luxe d’être aristocrates et démocrates, conservateurs et révolutionnaires, légalistes et illégalistes, suivant les circonstances de temps, de lieu et de milieu ». Il s’agissait ici de flatter successivement les uns puis les autres, en s’affranchissant de tous les garde-fous mis en place par la démocratie, dans l’unique but de conquérir le pouvoir. Si la démocratie française est plus solide que la monarchie constitutionnelle italienne de l’époque, elle ne peut être considérée comme à l’abri de dérives régressives.
 
En conclusion, la démagogie (une pincée d’ouverture à gauche, une larme à l’œil pour les héros de la Résistance, puis une grosse cuillérée de xénophobie « bien de chez nous ») ne fait pas une politique. L’actuel chef de l’Etat sera jugé non sur des annonces confuses ou des promesses à l’emporte-pièce le plus souvent inapplicables mais d’abord sur les résultats de sa propre politique. Ses erreurs sur le plan économique ne pourront être imputées aux 35 heures et celles sur le plan sécuritaire aux limites de la lointaine police de proximité. La confusion qui s’instaure entre un chef de l’Etat, en théorie garant de l’intérêt supérieur de la nation et un candidat à sa propre réélection prêt à toutes les surenchères destinées à satisfaire les prétendues attentes de la population, est en conséquence hautement périlleuse pour le consensus républicain. À osciller entre les hommages faciles à la Résistance et des décisions aux relents vichystes, le chef de l’Etat fait prendre un risque majeur à la nation. Il serait temps qu’il prenne conscience de la nature de la fonction qui est actuellement la sienne.


[1] On notera avec intérêt que le chef de l’Etat s’est bien gardé de rappeler à leurs devoirs, du fait de la loi du 5 juillet 2000, les communes de plus de 5000 habitants n’ayant pas encore mis en place d’aire d’accueil des gens du voyage. La même omission de sa part s’observe curieusement avec la loi SRU du 13 décembre 2000 concernant plus spécifiquement le logement social…
par DESPONDS Didier samedi 28 août 2010 - 9 réactions
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Les réactions les plus appréciées

  • Par Echo (xxx.xxx.xxx.127) 28 août 2010 06:46
    Echo

    J’ai peur d’avoir compris.

    Je suis né en 1954 et j’ai toujours été passionné d’Histoire.

    Malgré des années de lectures approfondies sur le sujet, je n’étais pas parvenu à vraiment saisir comment la France avait pu, après la défaite initiale de la seconde guerre mondiale, sombrer dans la collaboration et son cortège d’atrocités.

    Et bien, il m’aura suffi de quelques semaines bien branchées sur l’actualité pour enfin entrevoir le mécanisme à l’œuvre : "la France lorsqu’elle est dépitée et désemparée se défoule toujours sur les plus faibles". L’échec de la politique menée par M. Sarkozy a créé une déception si forte qu’elle peut se comparer au coup de massue de la débâcle de 1940.

    Mêmes causes, mêmes effets et surtout mêmes lâchetés.

  • Par leypanou (xxx.xxx.xxx.106) 28 août 2010 10:35

    "Il serait temps qu’il prenne conscience de la nature de la fonction qui est actuellement la sienne." : excellent article au demeurant mais mauvaise conclusion. Vous attendez qu’il prenne conscience de la nature de la fonction ? Il fallait plutôt dire qu’il serait temps que les Français prennent conscience du danger que la majorité représente et la chassent dès que l’occasion se présente, tout en éliminant les pseudo-alternatives, genre pour commencer DSK, etc, etc, la liste est longue à gauche et à droite. De toute façon, l’identité nationale, le patriotisme et autres balivernes sont pour les simples d’esprit, la clique au pouvoir sait toujours défendre leurs vrais intérêts de classe.

  • Par François51 (xxx.xxx.xxx.10) 28 août 2010 17:45
    François51

    vous avez tout dit pour résumer l’ambiance pourrie qui règne en ce moment dans ce pays.
    les "cocus" du 6 Mai 2007 préfèrent se déchaîner sur les roms ou autres délinquants des cités, même si il faut être ferme concernant l’insécurité. mais pour lutter contre la délinquance il faut aussi être juste. le sentiment d’injustice ne fera qu’acroître haine, rancoeur envers l’autorité de l’état.
    personne, n’a retenue la leçon des émeutes de banlieue de l’automne 2005. il suffira d’une étincelle, d’une bavure,ou autre fait divers, et ça pêtera vraiment fort. et quand on a rien a perdre. .........
    +1 ! Echo ..

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