Depuis le début des années 1990, le modèle occidental libéral est devenu dominant. La fin de l’URSS, l’accélération de la mondialisation économique et culturelle, ont donné à ce modèle une occasion de s’imposer quasiment partout dans le monde. Pourtant ce modèle fait face à deux menaces : la première est l’ennemi intérieur, la délinquance qui frappe les habitants des pays riches, la seconde est le terrorisme, manifestation des ennemis extérieurs. Les réponses à ces phénomènes, la tolérance zéro et la guerre contre le terrorisme sont les signes d’un déclin moral de nos sociétés.
La tolérance zéro est née au USA au début des années 90. Depuis les années 80 le pays était secoué par une vague de délinquance sans précédent. Cet afflux de violence est sans doute lié à la dégradation de la situation sociale et économique sous Reaggan et Bush I, mais surtout à l’explosion de la consommation de crack qui a anéanti une génération. La délinquance des mineurs, la médiatisation des crimes, ont provoqué un désir d’ordre et de sanctions plus sévères. La tolérance zéro, l’enfermement systématique des délinquants, accompagnés d’une médiatisation des actions de la police, sont apparus comme des solutions séduisantes. Même si une étude attribue la chute de la délinquance depuis les années 90 à la réduction de la consommation de crack et à l’amélioration des conditions socio-économiques (1), beaucoup restent persuadés de l’efficacité de cette politique. A défaut de faire ses preuves sur le terrain, elle l’a fait dans les urnes, l’héritier de Guliani est maire de New York et Nicolas Sarkozy est président de la République française.
Ce type de comportement policier et judiciaire est une vraie rupture avec l’évolution qu’avaient engagée les sociétés occidentales depuis l’Habeas Corpus (2) :
La première rupture c’est que la police passe d’une action d’ordre publique à une action d’interpellation et de contrôle systématique (3). On peut douter de son utilité quand certains pays comme l’Angleterre, qui n’utilisent pas de carte d’identité, ne semblent pas subir une délinquance débridée. Le glissement apparaît quand les forces de l’ordre deviennent de plus en plus souvent accusatrices : les peines pour outrages et rébellion ont explosé en France (4), de même que l’arrestation pour petit délit (usage de stupéfiants, sans papier). C’est une police du chiffre, pas une police d’ordre public et d’enquête.
La seconde est la médiatisation des actions policières, les arrestations deviennent un spectacle, la caméra devient le témoin du volontarisme. On peut se demander si les téléspectateurs français sont prêts à regarder une chaîne policière montrant des courses-poursuites ou des assauts du GIGN. La médiatisation des actions policières met en danger la présomption d’innocence et transforme l’action de la police en spectacle. Nicolas Sarkozy lui-même ne respecte pas la présomption d’innocence dans ses déclarations (5). La troisième rupture est la mise en place de peines planchers et l’emprisonnement des mineurs. Le principe de personnalisation des peines est remis en cause par les peines planchers. Nicolas Sarkozy a déjà tenté de faire passer une loi mais il avait reculé face au risque de censure par le Conseil constitutionnel (6). L’emprisonnement des mineurs est une remise en cause du principe de majorité. Jamais son efficacité n’a été prouvée pour éviter la récidive de mineurs (7). La prison est une punition, pas une mesure éducative. L’abandon des centres éducatifs fermés, alors même que la gauche a fini par admettre l’intérêt de ce genre de dispositifs (8), semble prouver que l’idée même de rééducation des mineurs ne fait plus recette. Ce thème de l’insécurité est devenu un thème électoral majeur. Nicolas Sarkozy lui doit sa victoire, les plus de 65 ans ont largement voté pour lui (9), pour qu’il remette de l’ordre, comme avant.
Cette rupture va à contre-sens de l’évolution normale d’une société. La rationalité veut qu’une société développe des réponses adaptées à ses problèmes. Hors les réponses actuelles sont avant tout populistes et traditionalistes, elles traitent de façon spectaculaire les symptômes et pas les causes de la délinquance.
Les émotions, souvent utilisées par les politiques, sont mises en exergue pour justifier des politiques. Nicolas Sarkozy parle souvent de cas concrets et horribles. C’est très calculé : pendant quelques secondes, le cerveau ne réfléchit plus, l’émotion domine la raison. On voit sa femme se faire violer, sa voiture brûler ou sa maison saccagée. Ensuite, il propose une solution miracle, radicale et simpliste pour résoudre le problème : peines planchers pour les récidivistes, l’emprisonnement des mineurs et la castration chimique des délinquants sexuels. Dans ces conditions, il est facile d’utiliser l’émotion pour faire plébisciter une solution, même si elle est inefficace et immorale. Au moment où il la propose, sous le coup de l’émotion, elle parait être la seule acceptable. Le spectateur se fait berner par le politique qui stimule les bas instincts. Œil pour oeil, dent pour dent, la loi du Talion remplace la justice, la loi et la réflexion.
Les facteurs qui rendent efficace toute action doivent passer par une vraie approche scientifique, qui prendrait en compte les causes pour trouver des méthodes de lutte plus efficaces. Hors ce n’est pas le cas, le choix qui est fait est celui d’un retour en arrière, sur un passé lui-même idéalisé : « C’était mieux avant ». Alors on va faire comme avant ? Mettre nos enfants en prison aujourd’hui ? La peine de mort et le bagne demain ?
Après le 11-Septembre, l’Occident a eu un désir de vengeance et de sécurité. Les néoconservateurs américains, les mêmes qui voulaient faire des frappes nucléaires préventives sur l’URSS dans les années 50, ont pu imposer leur vision. La guerre préventive contre le terrorisme est lancée, aucun pays, de l’Irak à la Corée du Nord, en passant par le Liban, n’est à l’abri. C’est une vrai rupture avec le schéma traditionnel : on est passé d’opérations justifiées, même frauduleusement, à des opérations justifiées par le soupçon. Le gouvernement communiste afghan demanda de l’aide à l’URSS. De même le gouvernement sud-vietnamien s’adressa aux USA. Même Israël dut rendre des comptes à ses amis américains après la Guerre des Six Jours. Depuis fin 2001, on ne s’encombre pas de ces précautions. L’Afghanistan a été bombardé sans aucune preuve que les talibans cachaient effectivement des dignitaires l’Al-Qaïda, et l’Irak a été envahi sans aucune preuve d’existence d’ADM ou de lien entre Saddam Hussein et Al-Qaïda.
Il est évident que l’Occident a depuis longtemps mené des opérations clandestines pour aider certains régimes ou en faire tomber d’autres, mais jamais depuis la création de l’ONU aucun Etat puissant ne se serait permis d’agir au grand jour, unilatéralement et sans raisons un tant soit peu crédibles (9), surtout pour anéantir un pays ayant une capacité militaire minime. Depuis 1679, l’Habeas corpus garantit aux sujets britanniques le respect de leur intégrité physique et de leur liberté. Ces deux principes ont eux aussi été piétinés au nom de la guerre contre le terrorisme. A Guantanamo, des prisonniers sont détenus, des hommes qui n’ont aucun droit. Pas d’avocat, pas de procès, pas de charges retenues contre eux, et un statut « d’ennemis combattants » qui n’a aucune signification juridique. La convention de Genève n’est pas respectée. Sans parler de l’utilisation de la torture, d’abord sous-traitée dans des régimes arabes amis (Egypte notamment) puis finalement autorisée par les parlementaires américains (10).
Ces actions sont bien entendu immorales mais elles sont surtout contre-productives. La guerre contre le terrorisme est devenu la cause du terrorisme. Au sujet de l’effet des politiques néolibérales promues par Washington, le National Intelligence Council (NIC) a déclaré : « A mesure que cette forme de mondialisation va se développer, l’aggravation de la stagnation économique, de l’instabilité politique et de l’aliénation culturelle va stimuler l’extrémisme ethnique, idéologique et religieux, ainsi que la violence qui l’accompagne souvent et qui visera fréquemment les Etat-Unis » (11). Jamais les USA n’ont été aussi haïs que depuis qu’ils ont envahi l’Irak. En effet, si la guerre en Afghanistan pouvait être assimilée à une vengeance plus ou moins légitime, la guerre en Irak est vécue comme une déclaration de guerre à l’islam. Les USA ne font que conforter les thèses d’Al-Qaïda, qui affirme que les USA appuient l’oppression des musulmans et patronnent des Etats répressifs (12). Le conflit israélo-palestinien entretien les braises du terrorisme depuis 1948, les USA soutiennent aveuglément Israël, et la France va bientôt s’aligner. "De combien de temps l’Etat d’Israël a-t-il besoin pour terminer le travail ?" (13). Pendant ce temps-là, jamais le recrutement d’Al-Qaïda ne s’est aussi bien porté, notamment dans le Sahel, qui est en train de devenir une immense base arrière, aux portes du Maghreb et bien sûr de l’Europe.
Le rôle de l’Occident dans le monde ne doit pas être celui d’un policier arrogant et violent. Un des aspects positifs de la mondialisation est une certaine standardisation des cultures. Beaucoup le dénoncent mais ce phénomène est aussi une chance de survie majeure pour l’humanité (14) : une compréhension et une connaissance commune permettront d’éviter des guerres futures. Or, l’Occident n’arrive pas dans ces pays avec la fleur au fusil, mais avec des bombes de 250 kg qui tombent partout sauf là ou il faut. Pourquoi l’Iran et la Corée du Nord font tout pour avoir la bombe nucléaire ? Parce que c’est devenu la seule garantie de ne pas se faire envahir par les USA. Les Pakistanais l’ont bien compris. La prolifération des ADM est le premier effet de cette politique de recours aveugle à la force. Le second effet est l’habitude de gérer tous les conflits par des rapports de force, et non plus par la loi internationale. Depuis cinquante ans Israël montre qu’avec des bons appuis à l’ONU et la possession d’armes nucléaires, il est très facile de violer et d’ignorer des dizaines de résolutions de l’ONU sans risque (15).
Pourquoi ces deux comportements de réponse aveugle et violente à une menace sont-ils des signes avant-coureurs de déclin ?
La première raison c’est le pouvoir de la démagogie. Tous les systèmes démocratiques sont menacés par ce phénomène. Depuis Athènes ce danger est bien connu mais aucune constitution moderne ne permet d’écarter les politiques démagogiques. Au contraire chaque élection est une opération marketing de plus en plus calculée, et les promesses deviennent des plus en délirantes. Ce phénomène est une menace majeure pour nos démocraties, l’arrivée au pouvoir de dirigeants comme G.W.Bush, Haïder ou Poutine fait courir un risque majeur à nos démocraties. La survie de nos démocraties dépendra à l’avenir de notre capacité à mettre en place des structures objectives pour réduire la démagogie.
La seconde raison est la perte de notre supériorité morale. J’affirme qu’une société qui ne torture pas, qui ne met pas ses enfants en prison, qui traite correctement ses criminels, qui croit en la réinsertion, qui ne croit pas au déterminisme social et génétique, qui fait confiance à ses citoyens, qui garantit l’égalité homme femme, qui respecte les droits de l’homme, la liberté d’expression et de création, est moralement supérieure aux sociétés qui n’en sont pas capables. La société ouverte, décrite par Karl Popper, doit rester notre objectif (16). Une société misant sur de hautes valeurs morales n’est pas vouée à l’échec et à la décadence. Bien au contraire, c’est le seul type de société qui est capable de survivre à long terme. La stigmatisation d’une partie de la population conduit indéniablement à son isolement sur le plan social, bien souvent à tort. Le sentiment de rejet alors éprouvé est bien souvent à l’origine de la haine et de la délinquance. Plus de délinquance conduit à plus de répression et plus de stigmatisation. C’est un cercle vicieux qui n’a aucun sens, car se nourrissant de haine et conduisant à la haine. Le but fondamental de toute société devrait être de permettre à tout le monde de vivre ensemble en paix, dans la prospérité. « Assurément, on ne doit pas regarder comme heureuse et prospère une société dont les membres les plus nombreux sont réduits à la pauvreté et à la misère. La seule équité, d’ailleurs, exige que ceux qui nourrissent, habillent et logent tout le corps de la nation, aient, dans le produit de leur propre travail, une part suffisante pour être eux-mêmes passablement nourris, vêtus et logés. » (17).
Cet objectif peu paraître utopique, mais il ne faut pas, sous prétexte qu’il s’agisse d’une utopie, transformer toute société en jungle, comme c’est bien souvent le cas. Nous devons sortir ces habitants des cités délabrées au chômage en les formant et en les aidant à trouver un véritable emploi. Ils pourront alors vivre honnêtement. On a bien plus de chance de voir la criminalité diminuer si on les aide plutôt que de les stigmatiser. Les parquer dans des zones délabrées loin des quartiers résidentiels pavillonnaires des bons citoyens, tout en convoquant toute la presse locale pour chaque voiture brûlée, chaque arrestation, est le meilleur moyen d’entretenir la délinquance. Même si c’est compliqué, même si cela coûte cher, que cela prend du temps et beaucoup de volonté, remettre une égalité d’opportunité dans les quartiers et les milieux populaires est primordial. N’ayons pas la prétention comme Friedman de dire que le monde est plat, essayons déjà que chaque enfant qui naît dans nos démocraties occidentales ait la même chance de réussite, quelle que soit sa couleur et le niveau social et économique de ses parents. « Une génération a été sacrifiée. Ca suffit ! » (18). Or, ce glissement vers la répression et le chacun pour soi nous fait perdre la seule raison que nous avons de nous permettre d’imposer notre modèle. Notre supériorité technique et économique n’est en aucun cas une justification morale à la diffusion de notre modèle. Qu’allons-nous avoir à donner à ces pays ? des politiques corrompus et manipulateurs, une police omniprésente, les contrôles des télécommunications ? En échange va-t-on en plus exiger qu’ils abandonnent quelques traditions et la fierté qui va avec ? Or, c’est justement la remise en cause de ses fondamentaux qui est devenu un enjeu politique majeur, avec les fameux tabous brisés par Nicolas Sarkozy, G.W.Bush et leurs homologues néoconservateurs russes ou polonais. Les solutions raisonnables et constructives sont considérées comme « droit-de-l’hommistes » ou « soixante-huitardes ». On ne pourra pas imposer un modèle démocratique à ces pays si nous ne sommes pas capables de le sauvegarder chez nous.
La dernière raison est la haine que nous sommes en train de générer partout dans le monde. L’unification de l’humanité ne se fera pas par la force. Beaucoup ont essayé en Europe, de César à Hitler en passant par Napoléon, tous ont échoué. Le processus politique de construction de l’UE a plus fait avancer les choses, sans laisser de nuées de cadavres et de ressentiments derrière lui. Une nation, aussi puissante soit-elle, ne peut vivre sainement si elle n’a pas des rapports correct avec ses voisins. Même Israël cherche à normaliser ses relations avec ses voisins arabes. Nos nations vont devoir changer leurs modalités d’action ou faire le choix d’être en permanence sous la menace d’attaques terroristes mais aussi d’agressions de milices. La crise du Liban durant l’été 2006 a montré les limites d’une action militaire contre ce type d’agresseur. Notre sécurité passe par la paix, pas par les armes.
Un monde en paix est nécessaire, et cette paix doit exister entre nations mais aussi au sein des nations. On ne peut imposer cette paix par la guerre et la répression. Les Occidentaux vont devoir transcender leurs esprits reptiliens et montrer autre chose au monde. L’Occident prétend imposer un modèle social, politique et économique parce qu’il serait meilleur que les autres. Mais en sacrifiant les fondements éthiques et humanistes de ce modèle et en profitant à fond de notre supériorité militaire nous perdons notre ascendant moral. Nous ne séduirons pas le monde avec des robocops, des bidonvilles et des bombes. Pas plus que les talibans n’ont séduit les Afghans en détruisant les Bouddhas, mutilant les voleurs et exécutant les femmes adultères.
Bibliographie :
(1) http://fr.wikipedia.org/wiki/Tol%C3%A9rance_z%C3%A9ro et http://www.indiana.edu/ safeschl/ztze.pdf
(2) http://fr.wikipedia.org/wiki/Habeas_corpus
(3) “C’est une police d’interpellation, la police n’a pas à conduire une action sociale, la police a à conduire une action de répression pour que les citoyens puissent vivre en toute tranquillité”. Nicolas Sarkozy, RMC 26 février 2007
(4) de 1655 à 5179 ; Serge Portelli, , Rupture, p.41
(5) En 2003, Nicolas Sarkozy s’était félicité de l’arrestation de « l’assassin du préfet Erignac ».
(6) "Evitons de faire une loi qui pourrait s’avérer inconstitutionnelle au mois de mars en pleine campagne présidentielle" Pascal Clément, au sujet des peines planchers, 21 décembre 2006
(7) Rapport Peyrefitte de 1977, suppression de maison de correction en 1979
(8) Pacte présidentiel de Ségolène Royal
http://www.rosenczveig.com/contributions/justice_delinq/ordonnance1945.htm
(9) Sauf Israël en 1967, mais il avait une opportunité stratégique majeure grâce à un espion, et la menace égyptienne était réelle, on ne peut donc pas mettre cette action, même si elle est discutable, sur le plan que l’invasion de l’Irak.
(10) http://contreinfo.info/article.php3?id_article=916
(11) National Intelligence Council, Global Trends 2015, cité dans « Dominer le monde ou sauver la planète » p.287, Noam Chomsky, 2003.
(12) « Death in Riyadh : crushing Al Qaeda will require migth and right », editorial, Financial Times (Londres), 14 mai 2003, p.22 ; P.W. Singer, « America and islamic world », Current History, vol. 110, n°658, novembre 2002, p.355-364 ; Daniel Byman, “The war on terror require subtler weapons”, Financial Time (Londre), 27 Mai 2003, P.17. Cité par Noam Chomsy dans “Dominer le monde ou sauver la planète”
(13) Le Monde, 20 juillet 2006
(14) Jared Diamond, essai sur l’homme
(15) résolutions de l’ONU violé ou ignoré par Israël : 106 111 127 162 171 228 237 242 248 252 256 259 267 271 298 270 279 280 285 313 316 317 332 337 347 452 427 444 450465 468 467 469 471 476 478 498 509 515 517 520 587 484 487 497 573 592 605 607 611 641 672 673 681 694 726 799 1405 1435. Cette liste s’arrête en 2003.
(16) « Nous devons construire des institutions sociales, imposées par l’État, pour protéger les économiquement faibles des économiquement forts ». Karl Popper, La Société ouverte, ch.17, section 3
(17) Adam Smith, La Richesse des nations, 1776
(18) Tariq Krim, fondateur de Netvibes,

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