• dimanche 26 mai 2013
  • Agoravox France Agoravox Italia Agoravox TV Naturavox
  • Agoravox en page d'accueil
  • Newsletter
  • Contact
AgoraVox le média citoyen
La fondation Agoravox
  Accueil du site > Actualités > Politique > Devoir de mémoire : la Shoah des Tsiganes
12%
D'accord avec l'article ?
 
88%
(127 votes) Votez cet article
  • Faire un don
  • Imprimer cet article
  • Marquer et partager

Devoir de mémoire : la Shoah des Tsiganes

La barbarie nazie n’épargna pas les Tsiganes. Ils vécurent les mêmes épreuves que les Juifs, en pire. En effet, dès 1936 ceux d’Allemagne, considérés comme des "non-personnes", furent envoyés dans des camps de concentration en Autriche ou dans leur pays. Les femmes étaient stérilisées de force, car on considérait qu’elles ne méritaient pas de se reproduire. Puis commença ce qu’on appela alors "la destruction des vies inutiles". Dans toute l’Europe occupée, on entreprit la traque du "gibier" tsigane, d’abord en 1939, ensuite en 1941 et 1943. L’extermination des 5 à 600 000 nomades eut essentiellement lieu dans les camps polonais.

En réalité, la persécution des Fils du Vent commença avant l’arrivée des nazis au pouvoir, avec les lois de contrôle de la "plaie tsigane" dès 1926. Deux ans plus tard, la surveillance devint spécifique et permanente. Puis vint, dès 1933, la "stérilisation eugénique", l’interdiction des mariages mixtes en 1934-35 et, enfin, les premiers enfermements au camp de Dachau, en 1936.

C’est à l’automne 1939 que les déportations deviennent massives et c’est sur deux cent cinquante enfants tsiganes que les nazis testèrent le zyklon B, au camp de Buchenwald, en février 1940.

Cette politique-là, les nazis l’étendirent à l’ensemble de l’Europe occupée.

Gadjo DiloEnsuite commença l’extermination à grande échelle. Si l’on en croit les nazis, la moitié de la population tsigane d’Europe fut supprimée. Tragédie supplémentaire, le nom des victimes tsiganes ne fut même pas mentionné durant le procès de Nuremberg ! L’oubli total... alors qu’on ne cesse de commémorer le martyr juif. Deux poids, deux mesures - ni plus ni moins. C’est pourquoi moi, l’amie des Tsiganes, j’ai décidé de prendre ma plume pour rappeler au monde cette énorme injustice. Il est temps de rendre hommage aux victimes tsiganes, qui d’ailleurs furent parmi les résistants les plus acharnés.

En effet, très tôt ce peuple libre et fier comprit le sort qui lui était réservé. Il accepta immédiatement de rejoindre la lutte clandestine, pour mener ce que l’historien hollandais Jan Yoors appellera la "guerre secrète des Tsiganes". Aguerri, malin, il usera de mille stratagèmes pour déjouer la vigilance des nazis, porter des messages ou transporter armes et explosifs. De nombreux fugitifs furent sauvés grâce aux Tsiganes. On leur doit aussi de nombreuses actions terroristes de résistance à l’ennemi hitlérien.

MarianEn 1945, les nazis aux abois se livrèrent encore à de multiples massacres sur les derniers Tsiganes internés dans les camps allemands. Et plusieurs pays européens gardèrent internés pendant plusieurs mois leurs populations ! Quant aux résistants qui avaient survécu, ils ne bénéficièrent même pas, à la fin de la guerre, des promesses d’intégration sociale qui leur avaient été faites. Et ils ne trouvèrent personne pour les défendre, ni même évoquer la mémoire des disparus. Bien sûr, aucun d’entre eux ne réclama réparation pour tous les préjudices subis. Le peuple tsigane ne revendique jamais ; il subit en silence - et en musique, car chez eux l’instinct de survie et le goût pour les arts a toujours raison des événements les plus dramatiques. Je l’ai expérimenté personnellement, en partageant leur existence misérable dans un bidonville situé sur une décharge publique madrilène. L’horreur absolue, et une joie inscrite dans les gènes pour transcender les moments les plus difficiles. Admirable peuple ! Ce séjour marqua de manière indélébile mon esprit, et scella ma carrière de journaliste.

Quelle a été la politique à l’égard des Tsiganes en France ?

Traditionnellement, les sédentaires se méfient des nomades. Dès 1912, les populations errantes se voient attribuer un carnet anthropométrique, visé dans chaque commune, à l’arrivée comme au départ. A cette époque, déjà, les Tsiganes, tout comme les Juifs, sont victimes de persécutions et de discriminations.

Le gouvernement de Vichy durcit cette politique. Et, dès l’automne 1940, des Tsiganes sont internés dans des camps de concentration, à Argelès-sur-Mer et au Barcarès, dans les Pyrénées-Orientales, camps créés à l’origine afin d’accueillir les réfugiés espagnols et les Juifs. Même logique d’exclusion, pour des populations pourtant différentes. Et ce sont près de trois mille Tsiganes qui auraient été internés dans l’ensemble de la France entre 1940 et 1946.

C’est en 1942 qu’est créé le seul camp d’internement réservé aux nomades, celui de Saliers.

(JPEG)


Photographie de la construction du camp, octobre 1942 (142 W 76)

Le camp est situé en zone libre, sur la commune d’Arles, dans les Bouches-du-Rhône. Il s’est d’abord inscrit dans une logique de sédentarisation, puis d’enfermement. Pour commencer, trois cents nomades doivent s’entasser dans des petites cabanes inachevées, sans électricité. Les conditions d’hébergement et de ravitaillement sont lamentables. Le sort des enfants est particulièrement difficile ; ils ne sont évidemment pas scolarisés. Sans vêtements de rechange, les hébergés finissent par porter des loques. Ils sont squelettiques, mais ils résistent. Aguerris et indomptables. Finalement, le sous-préfet d’Arles demande la fermeture du camp dès juillet 44.

Ceux qui ont survécu à l’enfer ont gardé vivante la mémoire du camp. Mais le site n’a conservé aucune trace du lieu.

Dans les camps de concentration allemands, les Tsiganes ont été littéralement massacrés. On cite par exemple le chiffre de 20 000 pour la seule nuit du 31 juillet 1944, à Auschwitz. Le 1er août, un officier SS d’Auschwitz put écrire, après l’envoi des Tsiganes à la chambre à gaz : "Mission terminée, traitement spécial exécuté". Traitement spécial ! Pire encore que celui que subirent les Juifs, les handicapés, les malades mentaux, les homosexuels, les communistes, les résistants ! Et au total, pour la seule Allemagne, cinq à six cent mille Gitans, Roms et Kalderas auraient péri. A Dachau, les Tsiganes étaient tués le jour même de leur arrivée ou le lendemain. Simplement parce qu’ils étaient nés Tsiganes.

Comme les Juifs, les Tsiganes ont été victimes de l’idéologie nazie, politique de la race afin de régénérer le sang allemand, et politique de l’espace pour la création d’une grande Allemagne débarrassée des éléments impurs, étrangers, inférieurs. L’élimination des Tsiganes aura d’autant mieux été acceptée, que la mise à l’index était ancienne.

Aucune voix ne s’élève pour défendre la cause des Tsiganes discriminés, stérilisés, persécutés, spoliés, exterminés. Nulle mémoire, nulle indemnité, nulle commémoration. Rien. Le vide absolu. Ostracisme complet.

Définitif ?

Jusqu’à mon dernier souffle, je me battrai pour la reconnaissance de ce peuple admirable.

Eva


Éléments de bibliographie :

  • Christian EGGERS, L’Internement sous toutes ses formes : approche d’une vue d’ensemble du système d’internement dans la zone de Vichy in Revue d’histoire de la Shoah, pp 7-75, janvier-avril 1995.
  • Marie-Christine HUBERT, La Réglementation anti-Tsiganes en France et en Allemagne avant et pendant l’occupation nazie in Revue d’histoire de la Shoah, Les Tsiganes dans l’Europe allemande.
  • Marie-Christine HUBERT, L’Internement des Tsiganes : un premier pas vers la socialisation ? in Revue d’histoire de la Shoah, Aryanisation : le vol légalisé, pp 107-139, janvier-février 2000.
  • Donald KENRICK, Grattan PUXON, Destins gitans, coll. Tel, Gallimard, 1972.
  • Paul LEVY, Poitiers, antichambre de la Shoah in Revue d’histoire de la Shoah, pp 120-143, janvier-avril 1995.
  • Denis PESCHANSKI, Les Tsiganes en France 1939-1946. coll. Histoire du XXe siècle, CNRS éditions, 1994.
  • Jacques SIGOT, Ces barbelés oubliés par l’histoire. Un camp pour les Tsiganes... et les autres. Montreuil-Bellay 1940-1945. Wallada Cheminements, 1994
  • La Persécution des Tsiganes par les nazis, de G. Leury, Belles Lettres 2003.
  • Destins gitans, de D. Kenrick Gallimard 1995.
  • Les deux photos en noir et blanc de l’article sont issues de http://memoire-net.org



par R-sistons (son site) mardi 19 février 2008 - 170 réactions
12%
D'accord avec l'article ?
 
88%
(127 votes) Votez cet article



2 moyens pour donner

Don défiscalisé 10€ ou plus

Obtenez une réduction fiscale de 66% avec un e-reçu. Un don de 10 € ne vous coûte que 3€40.

Grâce à votre aide, AgoraVox peut continuer à publier plus de 1000 articles par mois. En donnant à la Fondation AgoraVox, vous offrez un soutien à la liberté d'expression et d'information.

Les réactions les plus appréciées

  • Par Gazi BORAT (---.---.---.192) 19 février 2008 13:07

    Merci de votre rappel pour cette tragédie méconnue qui frappa un peuple que l’Europe continue de rejeter encore de nos jours.

    Il ne s’agit pas de rajouter encore un rituel mémoriel, mais que les chercheurs se penchent sur cet aspect sombre de notre histoire. Je souhaiterait compléter votre article par une mention concernant les Yeniches.

    Parfois assimilé aux Rroms, leur origine, leur langue, leur culture et une partie de leur histoire sont spécifiques.

    Appelés parfois en Allemagne "Blond Zigeuner", ils des cendent des populations poussées à l’errance par la Guerre de Trente Ans qui ravagea l’Allemagne des temps de la Reforme. Leur langue est un dialecte allemand : le Rotwelsh..

    Selon la culture du nazi qu’ils avaient en face d’eux, ils étaient soit considérés comme Tzigane et envoyés vers l’extermination, soit épargnés car considérés comme "volksdeutschen".

    L’attitude de la Suisse à leur égard durant le deuxième conflit mondial est honteuse : devant les menaces de rafles, certains firent valoir leur nationalité helvétique appelant sur eux la protection due aux ressortissants de nations neutres.

    Interrogés à leur sujet par les Nazis, l’administration helvétique répondit :

    "Il n’y a pas de Tziganes Suisses !"

    Ils furent victime en Suisse, jusque dans les années 60, d’une politique officielle de stérilisation dont les victimes d’alors portent aujourd’hui plainte devant les tribunaux helvétique.

    Si leur culture disparait peu à peu et qu’ils s’assimilent, soit à la population gadge, soit aux Tziganes, les Yeniches sont nombreux encore sur le territoire français et dans les professions foraines...

    http://mayvon.chez-alice.fr/yeniche.html

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Y%C3%A9niches

    gAZi bORAt

  • Par Trashon (---.---.---.119) 19 février 2008 12:00
    Trashon

    Bel article en mémoire d’un peuple qui dérange et terrifie notre société pour avoir commis l’indicible crime d’être libre...

     

  • Par Radix (---.---.---.192) 19 février 2008 15:24
    Radix

    Bonjour

    Les nazis avaient institués dans les camps la séparation des gens qu’ils voulaient exterminés. Cette séparation était symbolisé par des triangles de couleur, il est donc stupide de vouloir étandre cette séparation au-delà de la mort !

    Qu’ils aient été juifs, tsiganes, homosexuels, politiques ou même simples droits communs : tous étaient des victimes de la barbarie. Il est hors de question de séparer les morts pour régler nos querelles de vivants.

    Radix

  • Par N.E. Tatem (---.---.---.65) 19 février 2008 13:55
    N.E. Tatem

    Salut.

    Toutes mes félicitations pour votre article. Ainsi que pour les illustrations ET SURTOUT LES RICHES DOCUMENTATIONS ET REFERENCES SUR CE SUJET. 

    Ce sujet n’est méconnu. A mon avis il est relégué aux oubliettes. En temps de paix aussi, ce peuple du vent comme vous le désignez ci- bien est victime d’un mépris qui vraiment est inhumain. S’il y a un racisme et une discrimination qui, personnellement me révolte, est vachement connue mais personne ne s’y intéresse, c’est celle dont est victime ce peuple dont la culture est spoliée. Je dis spolié de sa culture parce que la difficulté qu’ils ont les créateurs tsigans de s’exprimer dans les sphères officiels (TV, Radios, Théâtres, littérature, Cinéma etc...) est la plus insoutenable que nous croisons de nos jours.

    Je tiens à révéler que sous le communisme, de jadis, dans les pays de l’est-européen, les gitans n’étaient aussi maltraités que comme ils le sont de nos jours dans ces pays. Et cette vérité n’a jamais été dite, même par les plus irréductibles gens de gauche.

    Encore une fois, merci pour votre texte.

    Cordialement, N.E. Tatem.

Réactions à cet article

Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


Faites un don

Les thématiques de l'article

Palmarès

Agoravox utilise les technologies du logiciel libre : SPIP, Apache, Debian, PHP, Mysql, FckEditor.


Site hébergé par la Fondation Agoravox

Mentions légales Charte de modération