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Discours et contre discours à Dakar

Deux ans après le sulfureux discours de Nicolas Sarkozy à Dakar du 26 juillet 2007, Ségolène Royal a relancé la controverse qui avait accompagné cette allocution, en demandant au peuple sénégalais « pardon » au nom de la France et des français.

Avant de revenir sur cette polémique, il est utile de s’attarder sur le texte lui-même. Nicolas Sarkozy avait prononcé un discours écrit par Henri Guaino devant une assemblée d’étudiants et de personnalités politiques. Lorsqu’on le relit aujourd’hui et il est important de le relire pour le replacer dans son contexte, on se rend compte de son archaïsme et de sa maladresse. Guaino recycle toutes les vieilles idées colonialistes de la fin du XIXème siècle qui ont servi à justifier la « mission civilisatrice » des Etats européens.

La retour à la politique d’association

Ce texte est assez paradoxal puisqu’il commence par une violente attaque du colonialisme mais termine pourtant par adopter une position idéologique presque « précoloniale » vis-à-vis de la civilisation africaine. Sarkozy prendra même le temps de revenir sur les aspects positifs de la colonisation, lorsqu’il dit qu’ « il y avait parmi eux (les colons) des hommes mauvais mais il y avait aussi des hommes de bonne volonté, des hommes qui croyaient remplir une mission civilisatrice, des hommes qui croyaient faire le bien. Ils se trompaient mais certains étaient sincères. Ils croyaient donner la liberté, ils créaient l’aliénation. Ils croyaient briser les chaînes de l’obscurantisme, de la superstition, de la servitude. Ils forgeaient des chaînes bien plus lourdes, ils imposaient une servitude plus pesante, car c’étaient les esprits, c’étaient les âmes qui étaient asservis. Ils croyaient donner l’amour sans voir qu’ils semaient la révolte et la haine. »

Nicolas Sarkozy ira jusqu’à ajouter qu’il n’est pas « venu effacer le passer » ou « s’apitoyer sur leur sort ». On retrouve là, l’un des chevaux de bataille pré-électorale, la lutte contre la repentance mémorielle. Et effectivement, il est vrai qu’il n’y a pas eu “un” modèle de colonisation mais “des” modèles forts différents les uns des autres. Certains étaient effectivement animés de bonnes intentions, il suffit de prendre le cas de Lord Frederik Lugard pour s’en convaincre. Cet administrateur colonial britannique qui institua l’ “Indirect Rule”, avait acquis au contact des cultures africaines, une certaine admiration et un profond respect pour leurs organisations traditionnelles. Mais la majorité des Etats colonisateurs, la France en tête développèrent “l’assimilation” puis “l’association” dont les conséquences furent souvent dramatiques. Notre pays sous l’égide d’Albert Sarraut érigea cette politique en modèle de gouvernance, ce qui revenait dans les faits à un retour du paternalisme.

L’infantilisation de l’homme africain

Dans ce discours, on retrouve d’ailleurs au fil des phrases cette infantilisation de l’homme africain à qui l’on déclare, « qu’il vit trop le présent dans la nostalgie du paradis perdu de l’enfance  » et auquel Sarkozy donne des conseils en bon père de famille : « Ecoutez », « Ouvrez les Yeux », « Entendez  »…

Une jeunesse africaine pour lequel le président se sentait également investit d’une mission pédagogique, dissiper leur « naïveté  » en quelque sorte : « Jeunes d’Afrique vous croyez que le libre échange est bénéfique mais que ce n’est pas une religion. Vous croyez que la concurrence est un moyen mais que ce n’est pas une fin en soi. Vous ne croyez pas au laisser-faire. Vous savez qu’à être trop naïve, l’Afrique serait condamnée à devenir la proie des prédateurs du monde entier.  » En fin de discours, la référence coloniale est beaucoup plus explicite : « ce que veut l’Afrique et ce que veut la France, c’est la coopération, c’est l’association… » Sur un ton volontairement menaçant, Sarkozy leur demande de changer, « C’est à vous de le décider. Mais si vous le décidez, la France sera à vos cotés ».


Une connaissance fragmentaire et obscurantiste de l’Afrique

Ce discours est marqué par une connaissance fragmentaire de l’Afrique avec comme principale source “la raison dans l’Histoire” de Friedrich Hegel, un ouvrage datant de 1830. Sarkozy en reprend les principales idées et insiste sur le poids des mythes et des traditions, qui empêchent l’homme africain, «  de regarder la réalité en face ». Pour le chef de l’Etat, « la réalité de l’Afrique, est celle d’un grand continent qui a tout pour réussir et qui ne réussit pas parce qu’il n’arrive pas à se libérer de ses mythes. »

S’ensuivra cette fameuse phrase qui a créé la controverse : « Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire. Le paysan africain, qui depuis des millénaires, vit avec les saisons, dont l’idéal de vie est d’être en harmonie avec la nature, ne connaît que l’éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles. Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine, ni pour l’idée de progrès. Dans cet univers où la nature commande tout, l’homme échappe à l’angoisse de l’histoire qui tenaille l’homme moderne mais l’homme reste immobile au milieu d’un ordre immuable où tout semble être écrit d’avance. Jamais l’homme ne s’élance vers l’avenir. Jamais il ne lui vient à l’idée de sortir de la répétition pour s’inventer un destin. »

Ce paragraphe est d’une violence terrible et éclipse du même coup les éloges sur la civilisation qui avaient précédé. Je ne pense pas que ce discours ait une teinte raciste comme certains ont pu l’affirmer mais il est reflet d’une prétention et d’une suffisance extraordinaires. Nous ne sommes pas si éloignés que cela des propos de Jules Ferry à la fin des années 1880 lorsqu’il parlait du devoir des nations européennes de « s’acquitter avec largeur, grandeur et honnêteté de ce devoir supérieur de la civilisation », ce « devoir de civiliser les races inférieures … »

La grande question, c’est comment Sarkozy peut-il se permettre d’affirmer que l’histoire occidentale constitue le socle de l’Histoire universelle ? Cette doctrine bâtie sous un prisme unique est profondément obscurantiste. Nous n’avons pas du tout les mêmes modes de transmission de l’information et du savoir, nos histoires ne sont en aucun cas comparables. Senghor avait d’ailleurs cette belle phrase : « En Afrique chaque fois qu’un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle… ». Notre histoire demeure inconnue pour la plupart des communautés traditionnelles survivantes mais elle n’en est pas moins importante pour autant…

Sarkozy va beaucoup plus loin lorsqu’il dit que « la civilisation musulmane, la chrétienté, la colonisation, au-delà des crimes et des fautes qui furent commises en leur nom et qui ne sont pas excusables, ont ouvert les cœurs et les mentalités africaines à l’universel et à l’Histoire. » Encore une fois, on est dans le mépris et l’ignorance d’une culture et d’une civilisation. On exclut tout droit à la différence. Sarkozy est dans la continuité de la pensée d’Hegel qui affirmait qu’il ne pouvait y avoir d’Histoire sans Etat.

L’Afrique et ce destin qui lui échappe

Pour terminer sur ce discours, on peut se demander quels étaient les objectifs qui ont motivé son écriture. Il y avait sans aucun doute l’idée de créer un électrochoc pour que la jeunesse africaine se « prenne en main » mais avec une connaissance aussi partielle et un style aussi incisif, les résultats ne pouvaient être que contre-productifs. C’est assez facile de demander aux Africains de se remettre en question et de regarder la réalité en face, lorsque les pays étrangers continuent à influer toujours autant sur la scène continentale.

Il ne faut pas s’arrêter à la seule colonisation, on a tendance à oublier qu’à la fin de la guerre froide beaucoup d’industries spécialisées dans la vente d’armes cherchèrent de nouveaux marchés. L’Afrique est devenue leur nouveau terrain de jeu. La puissance de ces firmes internationales supérieure bien souvent à celle des Etats leur permettait de choisir à leur guise les dirigeants des pays. Lorsque l’on analyse les principaux conflits armés en Afrique des années 1960 à 1990, on se rend compte qu’il y a de manière quasi-permanente une intervention extérieure. Force est donc de constater qu’il est beaucoup moins évident de prendre en main la destinée de son pays lorsqu’elle est constamment sapée par des puissances étrangères.

Il est important de reconnaître malgré tout que le texte prononcé dénonçait également avec courage les ravages de la colonisation vis-à-vis des sociétés traditionnelles africaines mais ce message n’a pu être qu’altéré par les propos très durs prononcés à l’égard de l’homme africain. Derrière le discours de surface, il y avait également l’intention de traiter du problème de l’immigration « à la source » et de « préparer l’avènement de l’Eurafrique ». Une fausse bonne idée qu’il faudra sans doute ranger à coté de l’Union pour la Méditerranée dans le placard des projets déchus.

Le contre discours de Dakar

Mardi dernier, Ségolène Royal de retour à Dakar est revenue sur ce discours et a souhaité demander : « pardon pour ces paroles humiliantes qui n’auraient jamais dû être prononcées. Ces paroles n’engagent ni la France, ni les français ». Cette phrase que les médias ont largement relayée dans la presse a suscité une vive polémique.

Il faut insister sur le fait que cette phrase constitue un élément d’un discours bien plus vaste. Au cours de son élocution, Ségolène Royal a en effet souhaité répondre à des éléments énoncés par Sarkozy, notamment sur les aspects positifs de la colonisation : « Permettez-moi d’être très claire. Qu’il y ait eu à cette époque des hommes et des femmes sincères de bonne volonté, cela est sûr. Mais on n’a rien dit quand on n’a dit que cela. Le problème est que la colonisation fut un système. Ce système doit être condamné pour ce qu’il fut : une entreprise systématique d’assujettissement et de spoliation. Ses séquelles doivent être combattues sans fléchir. »

Il y a sans doute, dans ce contre-discours de Dakar, une volonté d’exister médiatiquement et politiquement de la part de Ségolène Royal. Ces voyages à l’étranger qu’elle affectionne lui permettent d’entretenir sa stature de présidentiable. Après la réunion du G20 et celle de l’OTAN la semaine dernière, Ségolène a cherché elle aussi à occuper le terrain. Certains ont même trouvé que son discours était quelque peu teinté de démagogie, comme lorsqu’elle dit que « Les soldats africains ont contribué, sur tous les champs de bataille, à inverser le cours de l’histoire. » Certains se sont demandés quelle était sa légitimité pour demander « Pardon  » au nom de la France et des français ?

Personnellement, j’ai la naïveté de croire qu’il ne s’agissait pas seulement d’une opération de communication. Etant donné la virulence du discours de Nicolas Sarkozy, une mise au point s’imposait et elle l’a faite brillamment. On ne s’est pas rendu compte en France de l’impact que ce discours a pu avoir au sein du continent africain. Il a marqué les esprits et de nombreux intellectuels ont souhaité répondre à ce « déni d’Histoire ». Si l’intervention de Ségolène Royal a pu panser des plaies, je pense qu’il faut s’en réjouir. Concernant sa légitimité, il faut quand même rappeler que 16 millions de français ont voté pour elle en 2007. Elle rassemble encore la moitié des militants du PS autour de sa personne, elle est donc porteuse d’un courant et d’un mouvement. Si l’on rajoute à cela ses attaches africaines, il me semble qu’elle était dans son bon droit.

Après l’on pourra toujours disserter sur la part de démagogie de ce discours mais je ne pense pas qu’il méritait de susciter une telle polémique. On stigmatise l’antisarkozisme de certaines personnalités politiques mais la « chasse à la Ségolène » demeure le sport favori de nombreux parlementaires UMP. De Roger Karoutchi aux propos tendancieux d’Alain Destrem, les réactions furent disproportionnées et illustrent le malaise qu’elle continue à susciter au sein de la majorité.

 

http://reversus.fr/


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