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Entre deux tours - Crépuscule de l’européisme

François Hollande a précisé son projet de renégociation du pacte budgétaire européen, qui devra selon lui permettre de réorienter la construction européenne vers plus de croissance et moins d’austérité. A défaut d’obtenir rapidement une telle réorientation, c’est au délitement de l’Union européenne que le prochain président devra probablement faire face.

Cela fait plusieurs mois que François Hollande a affirmé son intention de renégocier le pacte budgétaire européen en cas de victoire à l’élection présidentielle. Ce pacte, préparé fin 2011 en pleine tourmente financière, a été finalisé le 30 janvier et signé par 25 des 27 Etats membres de l’Union le 2 mars dernier. Il établit des règles strictes visant à interdire de fait les déficits budgétaires en période « normale », et prévoit des mécanismes de surveillance ainsi que des sanctions automatiques contre les Etats « contrevenants ». Ce pacte réduit donc fortement les marges de manœuvre des Etats et les oblige à observer une rigueur budgétaire stricte et permanente. L’objectif est d’éviter les dérives des finances publiques observées dans de nombreux pays européens ces dernières années, et ainsi de mettre un terme à la spirale de la défiance des opérateurs financiers qui faillit emporter l’euro l’année dernière…

L'Europe dans la spirale récessioniste

Dès le mois de décembre François Hollande a indiqué son intention de renégocier ce pacte budgétaire en cas d’élection à l’Elysée, de façon à y ajouter des éléments complémentaires destinés à relancer et soutenir la croissance en Europe. En effet, sans croissance les politiques d’austérité généralisées destinées à ramener au plus vite les comptes publics à l’équilibre aboutissent en fait à l’effet inverse. Les coupes budgétaires drastiques et généralisées dépriment l’activité économique dans l’ensemble des pays concernés, sans qu’aucun relais de croissance ne puisse être trouvé à l’export puisque la même logique est à l’œuvre partout. Les rentrés fiscales s’en trouvent réduites, ce qui aggrave mécaniquement les déficits publics. De nouvelles coupes dans les dépenses publiques sont alors nécessaires, qui dépriment encore plus l’activité économique, réduisent les rentrées fiscales, et ainsi de suite… L’aggravation des déficits suscite la méfiance et la crainte des opérateurs financiers, ce qui oblige les Etats à payer des intérêts toujours plus élevés pour pouvoir se refinancer sur les marchés. La charge financière de la dette publique augmente, ce qui accroit encore les déficits, etc., etc.

C’est un véritable cercle vicieux récessionniste qui est ainsi enclenché dans une grande partie de l’Europe. Les Etats taillent dans leurs dépenses pour pouvoir atteindre des objectifs de déficit qu’ils ne cessent de manquer et qui deviennent de plus en plus inatteignables. Pendant ce temps, l’économie des ces pays se contracte de manière brutale et le chômage explose. En Espagne, le taux de chômage s’approche ainsi dangereusement des 25% et continue d’augmenter rapidement alors que le pays replonge dans la récession.

Il serait erroné de penser que cette spirale infernale pourrait rester confinée à quelques pays « périphériques ». Les économies européennes sont étroitement imbriquées et toutes sont ou seront affectées, y compris la France et désormais même les vertueux Pays-Bas, où le gouvernement de coalition vient de tomber faute d’être parvenu à faire adopter un plan de rigueur après avoir annoncé que l’objectif de déficit public ne serait pas atteint cette année.

L'impératif de croissance

Pour pouvoir avoir une chance de réussir leur ajustement budgétaire et de sauver leurs économies, les Européens doivent donc impérativement trouver des moyens de stimuler la croissance, qui seule pourrait permettre d’éviter un effondrement des recettes publiques et la spirale d’une austérité récessionniste sans fin. Les responsables européens le savent, qui sont de plus en plus nombreux à vouloir que des initiatives soient rapidement prises en ce sens. Ainsi Mario Draghi, le président de la Banque centrale européenne (BCE), vient-il de déclarer devant les parlementaires européens que l’Europe avait désormais besoin d’un « pacte de croissance » en complément de son pacte budgétaire. Jean-Claude Juncker, inoxydable premier ministre luxembourgeois et président de l’Eurogroupe (la réunion des ministres des Finances de Etats membres de la zone euro), a également appelé à la mise en place d’une « stratégie de croissance » européenne.

François Hollande a été prompt à voir dans ces annonces une forme de soutien implicite à son intention de renégocier le pacte budgétaire… Mais il risque de rapidement s’apercevoir que sa vision de la relance de la croissance n’est pas partagée par grand monde en Europe…

S’il est élu le 6 mai, il compte adresser à nos partenaires européens un mémorandum sur la renégociation du traité qui comportera quatre propositions : la création d'obligations publiques européennes (« eurobonds ») destinées à financer des projets d’infrastructure, l’extension des possibilités de financement de la banque européenne d'investissement (BEI), la création d'une taxe sur les transactions financières pour générer de nouvelles recettes fiscales, et la mobilisation des reliquats des fonds structurels européens non utilisés pour financer de nouveaux projets. Autrement dit, il s’agirait essentiellement de soutenir une relance par l'investissement aux moyens de dépenses publiques supplémentaires, financées par de nouveaux prélèvements ou bien par de l’endettement… En plus, bien sur, le candidat socialiste souhaite que la BCE baisse ses taux d'intérêts et prête directement aux Etats, ce qui lui est jusqu'à présent interdit par les traités… Une vision parfaitement à l’opposé de celle de la plupart de nos partenaires européens, pour qui la relance de la croissance passe avant tout par une restauration de la compétitivité de l’appareil productif basée sur la réduction des coûts de production, la flexibilisation du marché du travail, la réduction des pesanteurs réglementaires, la libéralisation des services, etc.

C’est la ligne défendue par l’Allemagne, qui cite en exemple la façon dont elle-même a spectaculairement rétabli sa propre compétitivité au cours des dernières années après avoir connu des difficultés au tournant du siècle. Grâce à la flexibilisation du marche d travail et à une modération salariale généralisée, les coûts du travail ont progressé en Allemagne au rythme le plus faible de toute l’Union européenne au cours des dix dernières années (+19,4% entre 2001 et 2011, contre +39,2% en France). Résultat : une économie en pleine forme (3% de croissance en 2011), qui engrange des excédents commerciaux record (220 milliards d’euros en 2011), un chômage à son plus bas niveau depuis vingt ans (6,7%, contre un pic de 11,5% en avril 2005), et des comptes publics presque à l’équilibre. Après être parvenue à absorber le choc de la réunification, l’Allemagne semble avoir réussi à sortir de la crise plus vite et en bien meilleure santé que ses voisins.

En comparaison, le décrochage de la France est manifeste et cruel : un chômage qui augmente sans cesse, un appareil productif qui s’évapore (400 000 emplois industriels perdus depuis 2007), un commerce extérieur en chute libre (70 milliards d’euros de déficit en 2011, contre un excédent de 22,5 milliards en 1997), et des comptes publics qui dérapent (déficit budgétaire de 5,2% du produit intérieur brut en 2011) malgré un taux de prélèvement obligatoire parmi les plus élevés parmi les pays développés (43% du PIB en 2011 contre 39% pour l’Allemagne)… Il paraît bien loin le temps où des responsables politiques français pouvaient prétendre que les « fondamentaux » de l‘économie française étaient sains et même meilleurs que ceux de nos voisins d’outre-Rhin… Le décrochage français se ressent à tous les niveaux, y compris au niveau politique au sein des instances européennes, où le « couple franco-allemand » apparaît de plus en plus déséquilibré.

Forte de son succès, l’Allemagne considère que sa prospérité renouvelée est uniquement due à sa bonne gestion et aux efforts qu’elle a consentis depuis plusieurs années. Il serait donc injuste qu’elle ait aujourd’hui à payer - directement ou bien indirectement par l'intermédiaire de la BCE - pour renflouer des Etats qui se sont mis en difficulté eux mêmes en ayant mal géré leurs finances publiques (Grèce, Portugal, Italie) ou bien en ayant laissé se développer des déséquilibres spéculatifs au cœur de leur économie (Espagne, Irlande)… Injuste mais aussi contre-productif, car elle considère que le seul moyen pour ces Etats de sauver leur économie est de restaurer leur compétitivité par la voie qu’elle a elle-même suivie, à savoir la compression des prix et des salaires. Le retour de la croissance passerait par des réformes structurelles profondes et une purge sévère, qui serait d’autant plus courte et efficace qu’elle serait effectuée de manière décisive et rapide. Les Grecs devraient ainsi devenir 30% moins chers pour voir leur économie commencer à se redresser, les Espagnols 20%. Il leur faudrait accepter que les choses aillent (beaucoup) plus mal dans l'immédiat pour qu'elles puissent ensuite commencer à aller mieux. Au lieu de chercher à éviter la déflation, ils devraient au contraire l'accepter et l'accélérer puisqu'elle serait la condition même de leur redressement futur…

Cette vision allemande est peut-être teintée d’un certain moralisme protestant (les pays fautifs doivent expier leurs pêchés pour pouvoir espérer se sauver), mais elle assez partagée sur la scène européenne, y compris par les dirigeants de certains pays du sud qui voient dans la crise l’occasion de pouvoir enfin réformer en profondeur des économies sclérosées. Elle est à l’exact opposé de la relance par la dépense et les investissements publics prônée par François Hollande, ce qui promet un choc frontal dans les mois qui viennent si le candidat socialiste remporte l’élection présidentielle…

L'illusion hollandiste

Les propositions hollandistes sont parfaitement cohérentes avec le programme intérieur du candidat socialiste, qui veut lever des impôts nouveaux et engager des dépenses supplémentaires… Elles sont aussi parfaitement cohérentes avec l’interprétation de la crise qui est celle de la gauche française, à savoir celle d'une crise de la demande résultant d’une inadéquate répartition des richesses et d'un déficit d'intervention publique. Mais il est peu probable que de nouveaux investissements financés par l'Europe puissent aider à régler le problème de fond. Les pays aujourd'hui les plus fragilisés (Grèce, Portugal, Irlande, Espagne, Italie) sont précisément ceux qui ont reçu le plus de fonds structurels européens au cours des dernières décennies. Le cas de l'Espagne est symptomatique : les fonds européens y ont permis de construire d'innombrables routes, autoroutes, ponts, ports, lignes de chemin de fer, centres de congrès et autres infrastructures… qui n'ont manifestement pas aidé à développer un appareil productif compétitif mais plutôt contribué à nourrir la bulle spéculative de la construction dont l'éclatement a emporté toute l'économie du pays dans sa chute. Dépenser plus d'argent européen pour financer de nouveaux projets dans ces pays n'aiderait en rien au rétablissement de leur compétitivité et ne permettrait pas de les sortir durablement de la crise.

D'un autre côté, la purge déflationniste a elle aussi bien peu de chances de fonctionner. La restauration de la compétitivité allemande au cours des dernières années ne peut pas vraiment être considérée comme un exemple à suivre, tant le contexte dans lequel elle s'est opérée était différent. L'Allemagne a un appareil industriel puissant et productif, une main d'œuvre qualifiée et adaptée aux besoins de son marché du travail, et des mécanismes de dialogue social à même de produire des compromis pragmatiques et constructifs. Autant d'éléments qui font défaut aux pays périphériques de la zone euro, de même qu'à la France. D'autre part, la relance allemande par l'export a pu se nourrir d'une forte demande pour ses produits chez ses voisins européens ainsi que dans les pays émergents en croissance rapide. Là encore, rien de comparable dans les pays aujourd'hui emportés par la crise. La « déflation compétitive » simultanée dans les pays périphériques de l'Europe n'a en fait aucune chance de produire des résultats positifs rapides, elle enclenche au contraire un mécanisme récessif auto-entretenu qui pourrait rapidement déboucher sur des crises politiques majeures. Ainsi, s'il est difficile de déterminer le taux de chômage maximal qu’une société démocratique peut tolérer sans sombrer dans la violence, l’Espagne pourrait bientôt nous en donner une indication…

Cependant, au final, c'est bien cette vision déflationniste qui devrait continuer de s'imposer, faute d'accord possible sur une voie alternative. Du fait de la faiblesse de l'économie française et de son isolement sur la scène européenne, François Hollande n'a quasiment aucune chance d'obtenir un infléchissement fondamental de la politique menée. Angela Merkel, la chancelière allemande, vient d'ailleurs de déclarer avec force que le pacte budgétaire européen « n'est pas renégociable ». François Hollande obtiendra peut-être quelques concessions, par exemple l'addition d'un protocole additionnel au pacte budgétaire établissant quelques principes de support a la croissance. Cela lui permettra de prétendre auprès des électeurs français avoir obtenu gain de cause, mais cela ne changera rien au fond des choses. La France devra s'aligner et accélérer ses ajustements de façon à restaurer sa compétitivité. Avant même nos partenaires européens, ce sont les marchés financiers qui se chargeront de le rappeler au nouveau président au lendemain de son élection, avec une probable hausse des taux d'intérêts sur la dette française qui sera proportionnelle aux velléités dépensières du nouveau pouvoir. François Hollande a beau avoir affirmé pendant la campagne qu'il voulait « dominer » la finance, il n'en sera pas moins à la tête d'un Etat dont la dette s'élève à 1 717 milliards d'euros fin 2011 et les besoins de financement à 182 milliards pour l'année 2012. Etant un homme pragmatique, il en tirera rapidement les conséquences…

La mécanique infernale

Il est donc fort peu probable que la construction européenne soit réorientée vers plus de croissance et moins d’austérité dans les mois qui viennent. Au contraire, la spirale dépressive devrait encore s'accélérer, tant elle apparait désormais auto-entretenue. De très nombreux économistes observent avec sidération ou consternation cette mécanique infernale qui menace d’engloutir l’économie européenne dans son ensemble. Non seulement des économistes keynésiens, tels le prix Nobel américain Paul Krugman qui écrit dans le New York Times du 15 avril que l’Europe est en train de commettre un « suicide économique », mais également des économistes libéraux qui voient bien à quel point cette spirale récessionniste est périlleuse. Même le Fonds monétaire international (FMI) met de plus en plus fortement en garde les gouvernements européens contre les dangers d’une austérité appliquée de manière drastique et généralisée.

Rien n'y fait, car c'est en fait la structure même de l'Union monétaire européenne qui nourrit aujourd'hui cette spirale déflationniste. La création de la monnaie unique a en effet résulté d'un compromis qui non seulement portait en germes les causes mêmes de la crise actuelle mais qui explique également l'impossibilité de la solutionner. La France et ses gouvernements successifs portent une responsabilité très lourde dans cette situation, dont on est encore loin de mesurer toutes les conséquences.

C'est en effet dans le cerveau de politiciens et de technocrates français qu'est né le projet de la monnaie unique, projet purement politique destiné à permettre à la France de s'affranchir de la contrainte monétaire extérieure et de servir ses ambitions de puissance en créant une monnaie d'échange et de réserve internationale capable de rivaliser avec le dollar américain. Ce projet prend ses racines au cours des années 70, à l'époque du désordre monétaire international qui suivit la décision unilatérale du président américain Richard Nixon d'abandonner en 1971 la convertibilité du dollar en or. Cette décision fit entrer le monde dans l'ère des changes flottants, c'est-à-dire des cours de change soumis aux mouvements spéculatifs, et inaugura une ère d'instabilité monétaire qui contribua à la « stagflation » (combinaison de stagnation économique et d'inflation élevée) des années suivantes. Pour contenir cette instabilité monétaire dommageable a l'expansion du commerce intra communautaire, les Etats européens établirent des mécanismes visant à limiter les fluctuations entre leurs monnaies, le Serpent monétaire européen d'abord (1972) puis le Système monétaire européen ensuite (1979). Mais le choix par la France de l'alternance politique en 1981 souligna rapidement les insuffisances de ces mécanismes et enclencha la marche vers la monnaie unique.

L'histoire est connue : François Mitterrand est élu sur un programme redistributif de relance par la consommation que la France n'a pas les moyens de s'offrir. La situation économique se détériore rapidement, les capitaux fuient le pays, le déficit budgétaire se creuse, le franc est dévalué trois fois en 1981, 1982 et 1983, l'inflation s'envole… Le point de rupture est atteint en 1983, quand la France doit choisir entre changer radicalement de politique économique ou bien quitter le Système monétaire européen, au risque de mettre à bas l'ensemble de la construction communautaire. François Mitterrand choisit l'Europe : ce sera le fameux « tournant de la rigueur » et l'enterrement des illusions de 1981. Dès lors la stratégie économico-politique de la France comportera deux volets : d'une part restaurer la compétitivité du pays par une politique de « désinflation compétitive », destinée a réduire le différentiel d'inflation avec l'Allemagne par la modération salariale et une gestion monétaire restrictive, et d'autre part approfondir la construction européenne afin de reconstituer à l'échelle continentale les marges d'action perdues au niveau national. Initiée par la gauche, cette stratégie sera en fait suivie par les gouvernements de gauche et de droite dans les années suivantes.

François Mitterrand obtient la nomination de Jacques Delors à la tête de la Commission européenne en 1984. L'Acte unique européen est signé en 1986, qui ouvre la voie vers le Marché unique et la libéralisation du commerce des biens et services en Europe. Mais pour la France le Marché unique n'est qu'un passage obligé vers ses véritables objectifs : la création d'une monnaie unique européenne, devant elle-même conduire à la mise en place d'un « gouvernement économique européen » puis à la construction d'une « Europe sociale » et d'une « Europe puissance ». Alors la France en aurait terminé avec la « contrainte extérieure » qui eut raison du projet socialiste de 1981, et pourrait mener au niveau européen les politiques d'expansion économique et d'influence géopolitique qui lui sont désormais interdites au niveau national… Encore faut-il pour cela parvenir à convaincre l'Allemagne d'Helmut Kohl… Ayant bâti sa prospérité et sa puissance économique d'après-guerre sur la stabilité et la force du Deutsche Mark, l'Allemagne n'a aucun intérêt objectif à la mise en place d'une monnaie unique, encore moins à celle d'un gouvernement économique européen piloté par des socialistes français. C'est la chute du communisme, en 1989, qui va permettre à François Mitterrand de forcer la main à l'Allemagne : la monnaie unique sera en effet le prix à payer pour la réunification… Mais l'Allemagne obtiendra que l'union monétaire se fasse à ses conditions : l'indépendance stricte de la Banque centrale européenne et la limitation de son mandat à la stabilité des prix, la limitation des marges de manœuvre budgétaire des Etats européens avec le fameux « pacte de stabilité », ou encore l'interdiction des transferts budgétaires entre Etats sont destinés à étendre à l'ensemble de la zone euro la « culture de stabilité » qui a si bien réussi à l'Allemagne… Et bien sur il n'est pas question de gouvernement économique européen, chaque pays devant rester responsable de gérer ses finances de manière sérieuse et prudente... Là où les Français voyaient dans la désinflation compétitive un effort transitoire destiné à se libérer de la contrainte extérieure pour pouvoir se donner des capacités d'action au niveau européen, les Allemands y voient la gestion économique normale et prudente devant permettre de fonder et soutenir une prospérité durable.

Dès la création de l'euro, le malentendu est donc patent et les racines de la crise actuelle sont plantées. Loin d'adopter une culture de stabilité de type germanique, de nombreux pays relâchent leurs efforts et laissent au contraire se développer une culture d'endettement (public ou privé, parfois les deux) nourrie par l'alignement de leurs taux d'intérêt sur les taux allemands. Les banques de la zone euro s'internationalisent et prêtent à tout va, y compris aux Etats, convaincues qu'une créance sur l'Etat Grec n'est désormais pas plus risquée qu'une créance sur l'Etat fédéral allemand... L'Allemagne, dans un premier temps, voit sa situation économique se dégrader en raison des charges de la réunification mais surtout d'une entrée du Deutsche Mark dans l'euro à un taux de parité trop élevé. Le taux de chômage augmente fortement, le pays commence à être confronté à des difficultés budgétaires auxquelles il n'était pas habitué. Le gouvernement Schroeder entreprend alors à partir de 2003 des réformes structurelles destinées à restaurer la compétitivité du pays en flexibilisant le marché du travail et en imposant la modération salariale. Les résultats de ces réformes vont au delà des espérances, l'Allemagne vendant de plus en plus de ses excellents produits aux consommateurs endettés des pays voisins mais aussi et surtout aux pays émergents. Elle établit en particulier un partenariat privilégié avec une Chine en plein boom économique, lui fournissant les biens d'équipement dont elle a besoin pour devenir l'atelier du monde… Pendant ce temps, les autres pays européens laissent filer leurs coûts de production, perdant rapidement en compétitivité par rapport à l'Allemagne.

Des écarts de compétitivité profonds se créent ainsi entre un noyau de pays autour de l'Allemagne d'une part et la périphérie de la zone euro d'autre part, où les gouvernants semblent avoir oublié les impératifs de bonne gestion une fois la qualification pour l'euro acquise. Loin de favoriser la convergence espérée entre les économies européennes, l'union monétaire nourrit de ce fait une divergence croissante. La crise financière internationale de 2008-2009, qui met un coup d'arrêt à la croissance et déstabilise les finances publiques des Etats membres, révèle l'étendue des dégâts. Mais alors que de tels écarts de compétitivité entre pays s'ajustent traditionnellement par le jeu des fluctuations monétaires, les Etats de la zone euro se sont définitivement privés de l'arme de la dévaluation en s'engageant dans l'union monétaire… En voulant créer un rival du dollar, les Européens ont en fait recréé un système d'étalon-or, qui enferme les pays périphériques dans une prison monétaire et ne leur laisse plus qu'une variable d'ajustement pour espérer rétablir leur compétitivité : la baisse généralisée des prix et des salaires… Faute d'avoir continué à mettre en œuvre des politiques de « désinflation compétitive » après la mise en place de l'euro, les voilà désormais contraints de s'engager dans une « déflation compétitive » autrement plus brutale.

La suite est connue : les pays périphériques s'enfoncent dans la crise, leurs finances publiques se dégradent rapidement, les taux d'intérêt qu'ils doivent payer pour se financer s'envolent, et leur accès aux marchés financiers se referme dans le cas de la Grèce, de l'Irlande, puis du Portugal… Des mécanismes de sauvetage sont mis en place, qui permettent de repousser les problèmes mais ne règlent en fait rien. La spirale s'accélère, la crise de défiance s'étend à l'Espagne, à l'Italie, à la France, tandis que les capitaux affluent vers l'hyper compétitive Allemagne… Ayant pendant dix ans permis à tous les pays européens de bénéficier de la crédibilité et de la solidité de l'économie allemande, l'euro est devenu ces deux dernières années une gigantesque machine à transférer la richesse vers le bon élève allemand… La BCE finit par intervenir massivement à l'hiver 2011-2012, distribuant 1 000 milliards d'euros aux banques pour éviter l'effondrement du système financier dans les pays du sud. Là encore, les problèmes sont repoussés - dans ce cas jusqu'après l'élection présidentielle française - mais rien n'est réglé.

Censé représenter le bien commun des Européens, la monnaie unique attise désormais la division. Les esprits s'échauffent dans les pays du sud contre Bruxelles et contre l'Allemagne accusée d'imposer une austérité inhumaine. Les Allemands de leur côté se sentent trompés par des partenaires n'ayant pas respecté les termes du contrat originel et qui risquent d'entrainer le pays dans une crise qui ruinerait les patients efforts des dix dernières années…

A ce stade il n'existe en fait plus que trois solutions qui permettraient d'espérer sauver la monnaie unique : 1) l'ouverture des vannes du crédit et la monétisation directe ou indirecte des dettes publiques des pays fragilisés par la BCE, 2) la mise en place d'un fédéralisme budgétaire permettant de mutualiser une partie des dettes publiques et d'effectuer des transferts entre les Etats membres, ou bien 3) la réussite rapide de la déflation compétitive amorcée dans les pays périphériques.

Autant le dire tout de suite, les deux premières options sont purement théoriques tant elles sont politiquement invendables en Allemagne. Pays vieillissant viscéralement allergique a l'inflation, l'Allemagne a un besoin vital de garantir la valeur des dépôts de ses épargnants, et un leader politique qui oserait proposer quoi que ce soit qui puisse compromettre cette valeur se condamnerait à finir aux oubliettes de l'Histoire. De plus, les Allemands considèrent que la monétisation des dettes ou les transferts budgétaires aboutiraient à absoudre la mauvaise gestion passée des Etats périphériques, créant un précédent qui ouvrirait la porte à toutes les dérives. Une proportion croissante d'entre eux a déjà l'impression de s'être fait berner en acceptant de troquer le Deutsche Mark pour l'euro, et n'acceptera pas de devoir payer pour les errements des autres.

Reste donc seulement l'espoir d'une réussite rapide des stratégies de déflation compétitive… Une telle réussite est probablement impossible dans des délais raisonnables et simultanément dans tant de pays. D'une part parce que ces pays sombreront dans le chaos avant d'avoir pu obtenir un quelconque résultat positif en termes de compétitivité… Et d'autre part car la réussite durable d'une telle stratégie nécessiterait l'adoption par les populations et les dirigeants des pays concernés de la fameuse culture de stabilité germanique… Il faudrait par exemple que les politiciens français cessent de promettre monts et merveilles lors des élections et tiennent aux citoyens un discours de vérité en toutes circonstances… En d'autres termes il faudrait qu'ils cessent d'être des politiciens français… Il faudrait aussi que les citoyens français cessent de gober ce que des tribuns démagogues leur font miroiter à intervalles réguliers et se résolvent à considérer les choix politiques comme une affaire de raison plus que de passion… En d'autres termes il faudrait qu'ils cessent d'être des citoyens français…

L'hypothèse la plus probable est donc celle d'une désintégration de la monnaie unique, qui pourrait intervenir lorsqu'un pays ruiné atteindra le stade où son intérêt vital lui commandera de s'extraire du carcan déflationniste européen et de réintroduire sa monnaie nationale fortement dévaluée, entraînant ainsi une réaction en chaîne. La désintégration pourrait également venir de l'Allemagne elle-même, qui déciderait de se débarrasser de partenaires si peu fiables et respectueux des engagements, et de recréer un zone monétaire restreinte avec les quelques pays sérieux qui l'entourent… Dans tous les cas l'Union européenne sous sa forme actuelle n'y résisterait pas… Imaginée par des technocrates et politiciens français pour servir les intérêts et ambitions de la France, la monnaie unique se serait alors révélée être une expérimentation hasardeuse qui pourrait au bout du compte précipiter l'Europe dans le chaos.

La fin d'un dogme

Quel que soit le vainqueur de l'élection présidentielle le 6 mai, le prochain président de la République devra donc probablement - faute d'un miraculeux retour de la croissance dans les mois qui viennent - faire face durant son mandat au délitement de la monnaie unique d'abord, de l'Union européenne ensuite. Si c'est François Hollande qui est élu, il reviendra alors au second président socialiste de la Vème République de solder les restes de l'idéologie européiste initiée par le premier il y a bientôt trente ans.

N'ayant pas réussi à mettre en œuvre son programme de 1981 en raison de la contrainte extérieure, François Mitterrand a en effet entrepris à partir de 1983 d'essayer de reconstituer à l'échelle continentale les marges d'action perdues au niveau national. La création de la monnaie unique découle de cette ambition… Mais, pour justifiée qu'ait pu être l'ambition d'origine, elle a rapidement donné lieu a une dérive consistant à présenter la construction européenne comme la réponse nécessaire a l'ensemble des problèmes fondamentaux se posant à la France et aux Français. Ainsi la relance de la croissance ou la lutte contre le chômage ne pouvaient-ils plus trouver de réponse qu'au niveau européen… Avec comme corollaire que plus rien d'essentiel ne pouvait véritablement être fait au niveau national… Tout d'abord présentée comme une grande ambition pour la France, l'européisme est ainsi peu à peu devenu une excuse pour les manquements et les échecs des responsables politiques français, de gauche mais aussi de droite.

Aujourd'hui, l'européisme reste ancré dans une partie non négligeable de la classe politique française. François Hollande lui-même déclare « je suis européen, tout mon engagement s'est construit autour du projet européen ». Mais la crise de l'euro pourrait bientôt l'obliger a des révisions douloureuses. Elle rend en effet de plus en plus difficile de présenter aux citoyens - de France ou d'ailleurs - la construction européenne comme la solution a leurs problèmes, ou bien comme la dimension nécessaire a leur résolution. L'Europe a peut-être encore une monnaie, mais comme idée politique elle est déjà démonétisée…


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3 réactions à cet article    


  • Robert GIL ROBERT GIL 27 avril 2012 09:49

    Certain pensent que l’on peut renégocier des parties des traités deja signés, mais s’ils se plient aux exigences des banques, des financiers et des multinationales cela n’a aucun sens. Si relancer la croissance n’a d’autre but que d’augmenter la compétitivité il s’agit d’une imposture, et a terme se sera une nouvelle foi les salariés et la population qui en feront les frais. L’on ne peut vouloir éliminer certains aspects, les plus aberrants, de la dictature de la finance tout en refusant de remettre radicalement en cause la domination des banques. Une autre Europe ne peut se construire que sur le socle de l’expropriation des banques et la mise en place d’un service public bancaire sous le contrôle des peuples..............
    http://2ccr.unblog.fr/2012/04/20/pour-une-nouvelle-europe/


    • _Ulysse_ _Ulysse_ 27 avril 2012 13:28

      @Auteur

      Bon article mais vous semblez sous estimer l’influence américaine dans la construction européenne.

      http://www.dailymotion.com/video/xh9x8z_u-p-r-pourquoi-l-europe-est-elle-comme-elle-est-22-01-11_news


      • jeanclaude 27 avril 2012 14:09

        Article lucide, mais qui jette un froid...
        Si on vous suit, vaut-il mieux voter Hollande, pour qu’il soit fort dans sa légitimité au sein de l’Union européenne...
        ou voter blanc pour ne pas cautionner les promesses que ce candidat ne pourra pas tenir plus que son adversaire ?

        Il y a une certaine justice de l’Histoire à ce que ce soit un Président socialiste qui doit se coltiner et en partie défaire ce que Miterrand a contribué à mettre en place.

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