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Explosion sociale ? Impuissance de la philosophie face au contrat antisocial

 Le monde devient inaccessible à une compréhension complète, systématique et systémique. L’homme et la société ont semble-t-il échappé à la pensée. Même l’individu ne parvient pas à se connaître. Quand on ne peut interpréter le monde, eh bien il ne reste plus qu’à le mesurer. C’est ce que font les sociologues, économistes et autres statisticiens. Et comme le chiffre est devenu la mesure de toute action, alors les gouvernants ne proposent pas des voies ou des desseins à leurs citoyens mais des objectifs à atteindre et des mesures visant à prendre ici et distribuer là. Alors que dans les cabinets ministériels, les statisticiens de la fonction publique scrutent les écrans pour analyser les diagrammes. Les ministères réagissent en fonction des évolutions chiffrées des paramètres comptables, sans qu’il y ait une règle générale ni une stricte coordination. Cette cuisine comptable applique des recettes tout en improvisant des ajustements. Dans un contexte où tous les acteurs du système sont plus ou moins interconnectés, que ce soit au niveau des transactions financières que des échanges d’information. De temps à autre, quelques chiffres sont diffusés dans les médias. Par exemple le moral des ménages ou des entrepreneurs, ou alors le déficit commercial, quand ce n’est pas le déficit budgétaire ou bien le chômage ou alors la croissance. Des chiffres plus détaillés sont aussi livrés aux observateurs. Par exemple la chute des ventes automobiles ou le nombre de smartphones écoulés. Certains secteurs sont désignés comme porteurs, d’autres sont en déclin. Le monde complexe se transforme de plus en plus vite. Dernier chiffre en date, celui des marges des entreprises françaises non financières, qui a chuté pour se placer bien en deçà de la moyenne européenne et bien évidement de l’Allemagne. Les marges ont chuté tout au long du quinquennat de Sarkozy à cause de divers facteurs si bien qu’en 2012, seule l’Espagne ferait moins bien que la France. Ces faibles marges semblent dire que les entreprises françaises n’affichent pas une santé éclatante. Un économiste préciserait que des marges réduisent rendent fragile une entreprise car elle ne fait pas assez de profit pour investir et n’a beaucoup de possibilité pour réagir à la concurrence. Elle peut baisser ses prix de vente en rognant sur la marge mais au bout, la faillite devient une éventualité.

 L’industrie est hyper darwinienne, elle se transforme à une vitesse fulgurante et les entreprises qui ne sont plus adaptées périssent. Les années 1980 regorgent de cas emblématiques. Le bassin houiller mais aussi Manufrance, cette entreprise centenaire stéphanoise qui coula car gérée mesquinement par ses héritiers. De ces années, on retiendra les terribles grèves au Royaume-Uni mais aussi quelques images des Etats-Unis avec des grandes villes industrielles du nord aux quartiers désertés à cause des évolutions industrielles et notamment d’un marché automobile perturbé par les Japonais. Vive la crise s’écriait Yves Montand dans une fameuse émission alors que Bernard Tapie faisait fortune en jouant sur les entreprises en difficulté. Chaque époque a ses gagnants et ses perdants. A la fin des années 2000, ceux qui se sont dégagés de leurs actions dans les start up ont réalisé de gros bénéfices, d’autres ont beaucoup perdu alors qu’une bonne part de ces entreprises de technologie nouvelle ont disparu. Les industries se décomposent, recomposent, se transforment ou périssent. Les sociétés aussi se transforment avec des périodes d’essor et d’autres désignées comme crise, avec à la clé des déséquilibres quand on est déséquilibré, on risque la chute.

 Les années 2008-2012 ont été mauvaises pour les pays de l’OCDE, mis à part quelques exceptions dues à des particularités locales et structurelles. Les transformations de l’économie se traduisent par des faillites retentissantes, des plans sociaux médiatisés mais aussi, ce que les médias ne montrent pas, des tas de petites entreprises qui ferment. Le commerce se réorganise. L’année dernière, beaucoup de pas de porte à louer dans le centre de Marmande. Récemment, en flânant dans le centre de Bordeaux, j’ai pu constater le nombre de vitrines affichant en grosses lettres ce mot, « liquidation », assorti d’une notice officielle préfectorale. Néanmoins, quelques nouveaux commerces semblent ouvrir. Cours de la Libération à Talence, un Chinois a fermé, des ouvriers ont retapé le local et maintenant, une pizzeria a pris la place mais pour combien de temps ? Un peu plus bas, une enseigne réputée pour ses sushis a dû plier boutique après même pas deux ans d’activité. Air France continue à faire voler ses avions mais va se séparer de 5000 emplois. Alors que d’autres plans sociaux se préparent.

 Quel est au fond le principe, ou le ressort de ce monde ? En première analyse, ce système semble épouser les ressorts de la compétition sportive. Il y a les titulaires, les joueurs les mieux payés, les remplaçants et bien évidemment les managers avec le staff, les entraîneurs, les sponsors, les contrats et la publicité. Il y a aussi les championnats. Ligue 1 ou ligue 2 ou encore plus bas. Prenons le cas de la Grèce. Ce pays, mal noté par les agences, pourrait surtout être rétrogradé par les instances politiques internationales et quitter le champ des pays développés pour rejoindre la catégorie des pays émergents. L’allégorie sportive marche aussi pour les entreprises et les individus. Il existe des secteurs porteurs, l’équivalent d’une ligue 1 économique et des secteurs stagnants, sorte de ligue 2 réservée aux entreprises vivotant, notamment celles formées d’une seule personne inscrite comme auto-entrepreneur, sorte d’artisan au rabais institué comme marge d’ajustement de l’employabilité dans un système où l’emploi se raréfie. L’allégorie des remplaçants est aussi pertinente pour donner sens au système économique. Parmi les travailleurs, certains sont titulaires, car leur emploi est protégé par divers dispositifs, soit étatiques, soit économiques, avec des entreprises prospères dans un secteur qui ne peut pas s’effondrer. Il y aura toujours besoin d’énergie, d’agents hospitaliers, d’agriculture… Au sein même d’un secteur, il y a à la marge des zones incertaines où les travailleurs, qu’ils soient intérimaires ou sous-traitant, occupent la position des remplaçants. Sur le stade, on fait entrer un remplaçant quand un titulaire est blessé. Dans l’entreprise, le remplaçant est recruté quand un titulaire est malade ou bien quand le carnet de commande se remplit et que l’équipe doit augmenter ses effectifs pour mener le jeu économique. La règle du jeu économique est aussi rude que celle du sport de compétition. Reste à comprendre pourquoi le « paradigme sportif » est progressivement devenu dominant dans les sociétés humaines à l’ère hyper industrielle, entre 1980 et 2012.

 L’idéologie de la compétition très répandue sur cette terre. Elle est présente sur tous les continents mais elle ne va pas de soi. On peut même la comprendre comme un contrat antisocial accepté par tous sans qu’il ait été signé ni même rédigé. La compétition imposée comme un ordre universel, comme si la concurrence effrénée était toute aussi naturelle que d’aller pisser ou s’abreuver. Etrange destin de l’humanité. Que peut bien faire alors le philosophe ? Au moins ne pas perdre son sang froid face au contrat antisocial. Mais sans doute perdra-t-il son latin car le monde, hormis sa complexité, devient opaque à une vision globale d’ensemble. Les décisions deviennent de plus en plus décentralisées. Il existe des nœuds de pouvoir dans les différents réseaux mais de plus en plus, le monde échappe au contrôle centralisé, à la cohérence et à la compréhension. D’ailleurs, les observateurs les plus avertis savent que les élites ont pris conscience de leurs limites dans la maîtrise du système. Le système est devenu une sorte de magma technologique, une machine désirante et agissante dont les tendances chaotiques sont contenues par les rétroactions du réseau. Plus d’intégration européenne demandent les gouvernants, afin de les sociétés ne se désintègrent pas. Le philosophe reste dans son mutisme, constatant le développement de cette immense machine qui, échappant aux dirigeants, ne peut qu’échapper aux citoyens, ensemble d’individus assez informés mais hétéroclites dans leurs appréciation de la société, de l’existence, de ce qu’il faudrait faire pour améliorer l’espace et la gestion publics.

 Conclusion, l’homme n’a jamais été le ressort d’un contrat social idéal à la Rousseau. En 2012, on peut affirmer que l’homme se prête mieux au contrat antisocial dans l’univers du marché, de la politique régulatrice et des flux d’information.

 




par Bernard Dugué (son site) vendredi 22 juin 2012 - 8 réactions
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