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Accueil du site > Actualités > Politique > Franchir le Rubicon

Franchir le Rubicon

L’expression « franchir le Rubicon » est de celles qui auront caractérisé les campagnes électorales de 2007. Nous l’avons abondamment entendue à propos d’Eric Besson, au moment où il a quitté le PS, puis lorsqu’il a rejoint Nicolas Sarkozy, alors simple candidat, puis lorsqu’il est entré dans le gouvernement Fillon.

La démarche de Bernard Kouchner a elle aussi été désignée sous cette forme lorsqu’il a accepté le Quai d’Orsay. De même, qu’a-t-on dit lorsque, entre les deux tours, vingt-deux élus du futur MoDem (alors encore UDF) ont rejoint Nicolas Sarkozy ? Qu’ils "franchissaient le Rubicon".

Nous trouvons un autre rubiconien potentiel en la personne de Dominique Strauss-Kahn : son allégeance possible à Bayrou en cas de présence de ce dernier au second tour en faisait un adepte tout trouvé du célèbre ruisseau... que Christophe Barbier évoque à nouveau quant à la tentation que pourrait éprouver ledit DSK de fonder son propre parti.

Face à cette déferlante, j’ai senti la nécessité de rafraîchir par une onde de précision mes souvenirs d’Histoire, quelque peu défaillants. Heureusement, une fois de plus, Wikipédia vola à mon secours :

Le Rubicon, Rubico en latin, est une petite rivière du nord de l’Italie, dans la région d’Émilie-Romagne à l’est de la plaine du Pô, qui prend naissance près de la commune de Sogliano al Rubicone.

La rivière avait une résonance toute particulière dans le droit romain car aucun général n’avait l’autorisation de la franchir avec une armée. À partir de 59 av. J.-C., il servit de frontière entre les provinces romaines et la Gaule cisalpine ; la loi protégeait ainsi Rome de menaces militaires internes.

Il devint célèbre quand Jules César traversa la rivière avec ses légions en armes le 10 janvier 49 av. J.-C. sur les traces de Pompée. Il viola la loi du Sénat romain. Si l’on en croit Suétone, il lança en franchissant la rivière la célèbre formule : «  Le sort en est jeté » («  Alea jacta est »).

De cet épisode est née l’expression «  franchir le Rubicon  » qui a survécu jusqu’à nos jours. Elle évoque une personne se lançant irrévocablement dans une entreprise aux conséquences risquées.

Ce que nous apprend l’origine de cette expression est très intéressant : franchir le Rubicon relève ainsi pour les Romains du droit juridique, quand il est aujourd’hui transposé dans le domaine du droit moral, voire de l’éthique : de nos jours, franchir le Rubicon suppose de briser un tabou quant à ses précédents repères, ses précédents engagements, mais en aucun cas vis-à-vis de la loi.

ab2739743edc6575dba63c11fd904a28.jpgPar ailleurs, il s’agissait pour Jules César d’une entreprise de stratégie militaire, de conquête du pouvoir, dite irrévocable. Un coup de dés, en quelque sorte, ainsi que le montre l’expression prétendument jaillie à ce moment-là, "Alea jacta est". Or c’est cette acception, le caractère militaire en moins, qu’en a retenu le citoyen du XXIe siècle. Les démarches de Besson, Kouchner, celles possibles de DSK, ont en commun dans les commentaires qu’elles engendrent cette dimension de conquête stratégique, mais aussi de décision risquée, car irrévocable. Les exclusions ou démissions immédiates (du PS) en ont d’ailleurs scellé le caractère définitif.

Il est toutefois possible de s’interroger sur la pertinence de cette expression, qui semble un peu en retard sur le paysage actuel de la politique française. Nicolas Sarkozy, par la campagne qu’il a menée, puis par le début tonitruant de son mandat présidentiel, a fait exploser les repères passés, et a initié un changement radical dans la manière de faire de la politique. Au point que l’autre expression favorite des journalistes soit devenue "faire bouger les lignes". La gauche française, en faillite totale, semble par exemple dessiner l’ébauche d’une scission entre sociaux-démocrates et altermondialistes : la prise de position du PS contre la censure chaviste, censure que soutiennent par ailleurs Mélenchon et ses amis, en est une preuve anticipée. De même François Bayrou paraît débordé par la révolution centriste qu’il a lui-même lancée : son MoDem, construit autour de sa personne, lui renvoie aujourd’hui le miroir de l’isolement qu’il a organisé par ses successives trahisons et ambiguïtés. Quant au Front national, il apparaît plus que jamais vieillissant et usé, et surtout incapable de mettre à sa tête, du fait des querelles de clocher, la seule personne capable de lui donner une stratégie de survie : Marine Le Pen.

a9aa49d4fec772adc83c9530f1793ebd.jpgDonc parler de franchissement du Rubicon à tout bout de champ me paraît, dans ce contexte, assez peu réaliste : on franchit le Rubicon lorsque les règles sont claires, posées, universelles, et qu’on décide au vu et au su de tous de les violer. Or les politiques étant élus par les citoyens, ne faut-il pas voir dans le renouvellement des idées et des hommes autre chose que de simples orientations stratégiques personnelles ? Le chaos actuel n’empêche-t-il pas toute spéculation quant à ce qui relève de la trahison ou de la reconstruction ? Allons plus loin : l’expression "faire bouger les lignes" est-elle compatible avec celle de "franchir le Rubicon" ? En effet, l’interrogation est logique : est-ce que ce sont les lignes qui bougent, ou l’homme qui les franchit ? Se dessinent peut-être là deux interprétations différentes, mais non incompatibles, de l’histoire politique immédiate, l’une prêtant aux hommes politiques les changements idéologiques actuels (le Rubicon), quand l’autre déduit des changements de mentalités les grands écarts obligatoires de certains responsables politiques (les lignes bougent).

Ce qui est sûr, et nombreux sont ceux qui le ressentent, c’est que le 6 mai 2007 la France a passé un cap. Etait-ce un Rubicon ? L’avenir le dira. Les tabous, les interdits à dépasser sont encore nombreux, sur la route d’un avenir pourtant prometteur. Les lignes ont bougé, c’est un fait. Elles semblent désormais favoriser l’action politique telle que la propose le nouvel exécutif. Reste que c’est sans nul doute l’efficacité de cette action qui garantira la stabilité du paysage politique actuellement en redéfinition.


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2 réactions à cet article    


  • CAMBRONNE CAMBRONNE 4 juin 2007 15:59

    Madame OCLES

    Article intéressant qui ne m’apprend rien car j’ai eu la chance de faire mes humanités mais qui est une mise au point nécessaire dans un monde ou on utilise les expressions n’importe comment . Bravo de toute façon pour votre prise de position courageuse .

    Pour nos amis transfuges on pourrait dire au lieu de franchir le rubicon qu’ils ont coupé les ponts ou brulé leurs vaisseaux ce qui me paraitrait plus approprié .

    Salut et fraternité .


    • Bernard Dugué Bernard Dugué 4 juin 2007 18:10

      Bonsoir,

      Bravo pour ce rappel et ma foi, je m’en tiendrai au sens classique, César et la nécessité de l’action opposé à la loi du Sénat

      Et Sarkozy, au nom d’une nécessité qu’il se donne, défiscalisant les heures supplémentaire, transgressant en esprit sinon en droit l’égalité de traitement des citoyens face à la Loi.

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