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François Hollande, un maçon pour replâtrer la société des hommes déchirés du 21ème siècle ?

L’homme avance en construisant sa feuille de route. « Deviens celui que tu es » nous murmurait à l’oreille Nietzsche. En vérité, ce que nous sommes s’interprète en analysant et comprenant où nous allons. La voie est l’essence de l’homme, bien plus que son travail, n’en déplaise à Hegel. La voie est même l’essence de la vie, bien plus que la sélection ou l’adaptation, n’en déplaise à Darwin et ses disciples. Cela fait des siècles, voire des millénaires, que des hommes vivent comme des déchirés, en ne le sachant pas ou alors en le sachant mais en mettant d’autres mots sur ce subtil sentiment construit à partir du vécu. Il me semble avoir entendu l’idée d’un homme disloqué dans les années 1950 alors qu’un fameux morceau de musique anticipait sur l’homme schizoïde du 21ème siècle. Disloqué en deux lieux, persona et anima, en deux personnalités, ou bien en deux voies ? L’homme déchiré trace une voie qui ne s’insère pas dans le monde qui avance. A l’inverse, la société engendre, avec sa dureté, des hommes déchirés. Combien de travailleurs licenciés et de contrats déchirés au sens propres, causant des vies déchirées au sens figuré ? Ou de mariages dissous par le juge puis officiellement déchirés par une formule apposée sur le livret d’une famille maintenant déchirée. L’homme est semble-t-il un être destiné à vivre en permanence dans un état de déchirement. Jusqu’à l’ultime déchirement où l’extrême-onction fait office de billet d’entrée pour un éventuel séjour éternel où l’âme serait réconciliée avec son créateur, tandis que le médecin légiste se prépare à signer le bon d’enlèvement de la dépouille.

 Pourquoi parler de déchirement alors que d’autres notions permettent de décrire la condition instable de l’existence humaine. Individu disloqué, torturé, malmené, éclaté, brisé, dissocié, affligé, décousu ? Eh bien sans doute pour évoquer une foi de plus cette question fondamentale de la voie, ou du chemin pour reprendre une notion chère à Nietzsche. En question, la feuille de route. Et une interrogation fondamentale : « qui » détermine la feuille de route d’un individu dans un contexte politique, économique, culturel social et historique ? Ce sera toujours une immense question philosophique que celle de l’homme et de ce qui le définit, le justifie, le caractérise. L’homme se résume-t-il à des œuvres, ou bien est-il par essence une instance hétérogène à ses actes, ses réalisations ; autrement dit irréductible à son existence mondaine et temporelle ? Ce questionnement a fait l’objet des recherches les plus poussées portant sur la conscience, la genèse de l’individu et la divinisation de l’âme. Quelques pistes, Husserl et la phénoménologie, Nishida et l’ontogenèse de l’individuation sur fond d’ontologie de l’auto-identité contradictoire, Scholem et ses études sur la pratique des kabbalistes.

 Une feuille de route tissée avec les fils du temps et quelques déchirures, plus ou moins importantes, que l’homme en chemin tente de réparer, afin de pouvoir s’ancrer à une nouvelle page, qui le pousse en avant, vers son destin. Parfois, une page est tournée alors que la suivante est vierge et doit s’écrire. D’autres fois, la page qui arrive se présente avec quelques annotations. Et puis quand on ne comprend plus le fil de l’histoire, on va chercher dans les vieilles pages comment ça a commencé. L’individu va voir le psychanalyste pour voir comment « ça » a justement commencé. Mais les pages de l’inconscient sont difficiles à tourner. Et pas si faciles à lire si bien que cet individu s’imaginera que c’est le psy qui les a écrites. Et on appelle cela le transfert. Un candidat à la présidentielle cherchera plutôt à ouvrir des livres d’Histoire afin de redonner au pays un fil conducteur, surtout lorsque ce pays en question est habité par des individus déchirés, alors le peuple lui-même se déchire entre factions et options politiques. François Hollande a cherché à raccommoder la voie de la France, à recoudre les déchirures du passé, surtout celles récentes, dont il s’est débarrassé en souhaitant bonne chance au sortant Sarkozy comme si cinq années pouvaient être gommées en une formule. 

 La tâche du président est de recoudre les déchirures. Mais peut-on restaurer l’ancien monde ? Alors que le nouveau cours et galope avec son cortège de nouvelles technologies et le tsunami financier qui noie tout sur son passage pour ensuite laisser refluer la vague et découvrir ceux qui ont vécu à découvert, comme la Grèce ou alors les banques espagnoles. L’homme du 21ème siècle peut-il ressembler à cet individu libre et rationnel, imperméable à tous les embrigadements, qu’ils soient religieux, idéologiques ou sectaires, cet individu qui cherche en lui la libre conscience, la libre pensée et pratique le libre examen ? François Hollande nous a sorti un archétype qu’on croirait sorti d’une tenue maçonnique datée de 1905. Ce même type sculpté de belle manière par le philosophe officiel des hussards lettrés de cette troisième république achevée, nommé Emile-Auguste Chartier, alias Alain, figure célèbre qui ne pouvait évidemment être célébrée par Hollande à cause d’un petit détail qui a son importance, le pacifisme. Il n’est pas sûr que le libre penseur puisse encore faire recette à une époque où les gens s’en remettent aux sorciers de l’économie, de la pharmacie et des tablettes numériques, sans compter les jeux vidéo et tous les systèmes d’assistanat technologique. Tout aussi décalée, Marie Curie et une vie vouée à la science républicaine, avec toute l’aura que confère le sens du désintéressement et de l’intérêt collectif attribué à une science positive qui nourrissait les rêves d’une grande civilisation technique au service de la fraternité des hommes. La recherche qui se fait actuellement n’a plus rien à voir. Faites-moi confiance ou bien allez voir dans les labos.

 L’homme du 21ème siècle ne cherche pas la liberté, ni la raison, mais le confort matériel pour mener une vie de plaisirs tout en sacrifiant à quelques impératifs moraux suggérés par les mentors de la bien-pensance humanitariste ou écologiste. Bien que célébrant la république des lettres, la fameuse graphosphère pour reprendre une notion chère à Régis Debray, François Hollande n’en a pas le style ni l’essence. Il est un homme de la vidéosphère et n’a rien de la culture d’un Mitterrand. Ce serait plutôt un Saint Simon échappé d’un livre d’Histoire positive ressuscité au 21ème siècle pour un nouveau round industriel. Je crains que l’Occident ne s’achève et que peu à peu, l’homme se transforme et qu’une nouvelle civilisation ne se mettre en place, un Occident qui a perdu les repères philosophiques, spirituels et religieux du passé, un Occident fait d’hommes déchirés par les désirs inassouvis, les frustrations, dont les âmes se disloquent en se nourrissant de séries télévisées et de show intellectuels. Bon, ne soyons pas pessimistes. Il y a dans un coin de France des kabbalistes qui méditent sur le prophétisme et les miroirs, avec dans un autre coin quelques phénoménologues, au centre, des compositeurs et d’authentiques créateurs et puis des chercheurs qui vont trouver parce qu’ils ont la vue large et des tas d’honnêtes hommes qui parviennent à s’éclairer en écoutant France Culture. Le 21ème siècle est occupés par des individus à l’âme déchirée et des masses désirantes faites de gens en quête de sparadraps technologiques et de guimauve culturelle. 

 Finalement, on ne sait pas encore quel chemin va prendre l’Europe et quelle est cette civilisation qui vient, faite d’hommes libres ou de légumes soumis au système. Des questionnements pour lesquels il faut avoir une âme déchirée afin d’y apporter quelques éléments de réponses. Quant à la philosophie du déchirement, elle n’est qu’une déclinaison de style figurant dans la métaphysique du voyageur, un livre que je continue à écrire sans mettre les pages dans le bon ordre.




par Bernard Dugué (son site) mercredi 16 mai 2012 - 4 réactions
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