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Georges Frêche, un homme piégé

Dimanche dernier avec mon mari nous sommes allés voir Le Président, ce documentaire d’Yves Jeuland consacré à la dernière campagne électorale de feu Georges Frêche (décédé le 24 octobre). On hésitait entre Hamlet à l’Action Christine et ça, il faisait froid, il faisait nuit déjà, on a pris ça. Du militantisme de fin d’année, en quelque sorte, vu tous les communiqués qu’on a sorti contre lui et ses dérapages verbaux récurrents en direction de l’électorat de droite et d’extrême droite (parce que c’est ça, finalement, le frêchisme, autrement appelé « régional-socialisme » : une soupe idéologique faite d’un fond de valeurs de gauche et d’un liant de discours de droite, destinée à battre électoralement la droite et l’extrême droite au risque d’intervertir valeurs et discours tout en faisant, à terme, le nid de l’extrême droite).

Mon impression finale est mitigée, enfin excellente quant au documentaire (malgré quelques longueurs, dixit mon mari) mais mitigée quant au personnage. J'en suis ressorti en hésitant à le cataloguer entre gâteux abusé par son entourage et leader manqué à cause de son électoralisme à tout prix.

Son entourage est paradoxalement le principal héros de l'action : c'est surtout lui qu'on entend et qu'on voit et c'est du grand théâtre, alternant vaudeville et tragédie. Une cour complaisante au possible, couchée devant le grand homme, politiquement et économiquement dépendante de lui, riant servilement à ses saillies, sans hauteur de vue, l'encourageant dans son excellente opinion de lui-même sans manifester aucune distance critique face à ses débordements racistes ou sexistes... sauf quand sa crédibilité médiatique est en jeu : la seule fois où les conseillers du « président » lui disent non, c'est quand il veut élever une statue de Mao au centre de Montpellier, parce que là quand même c'est too much. Un entourage qui se donne l'illusion de contrôler la bête quand en son absence - quel courage ! - il la critique la mine sévère sur ses débordements. Mais un entourage vite ramené à la servilité en présence du leader minimo. Il est aterrant de constater la facilité avec laquelle un homme politique de ce niveau a pu se plaire à s'entourer de flatteurs et de pantins sans aucun positionnement éthique autre que l'élection à tout prix, Graal constamment rappelé dans le documentaire (véritable plaidoyer pour la limitation des mandats électoraux dans le temps). Un des échanges les plus drôles est conclu par ce silence embarrassé du publicitaire à qui l'un des « technos » de Frêche affirme en substance, avec une naïveté insondable : « Ce que j'admire dans votre métier, c'est que vous pouvez tout vendre à condition que le produit soit bon ». Le seul positionnement éthique manifesté par l'entourage de Frêche n'est pas à chercher dans son discours mais dans ses mines accablées, en coulisses d'une émission de télévision où Guillaume Durand et Pascal Praud (qui sortent grandi du documentaire, on comprend mieux pourquoi ce dernier s'est fait virer de TF1) l'interrogeaient (en usant de ce droit de suite que les journalistes français n’infligent pas d’habitude à leurs camarades de classe que sont les hommes politiques) au sujet de ses déclarations du 14 novembre 2006 sur l'excès de noirs dans l'équipe de France de football, lui demandant si elles relevaient du « propos de fin de banquet » ou du « calcul ». Et Georges Frêche de ne pas savoir quoi répondre, de s’enfoncer, vieillissant peut-être, désarçonné pour une fois par un journaliste qui fait son métier (à la différence de Jean-Pierre Elkabbach qui s’illustre, dans le documentaire, par sa capacité à passer la brosse à reluire). Qu’elles sont poignantes, ces mines qui regardent le sol, qui soudainement font six pieds de long.

L’autre héros paradoxal de ce documentaire, c’est le silence de Georges Frêche. Certes, on l’entend, on le voit tant et plus. Mais au fond on ne l’entend guère s’exprimer de manière authentique, intime ou convaincue. Derrière ses rodomontades et ses postures d’homme de gauche, la seule chose qui émerge, c’est sa volonté pulsionnelle de se faire élire et une vive nostalgie de sa jeunesse où il baisait beaucoup (qu’il disait). Malgré les flatteries éhontées de sa cour qui voit en lui le nouveau soleil de la gauche et de l’Occident ou peu s’en faut (« Le socialisme, une idée Frêche », ose l'un d'eux sans rire pendant que l'intéressé bouffe en le regardant comme une merde), on ne l’entend pas, jamais, tenir le moindre raisonnement politique. Il dit à un moment qu’il a fait trente campagnes électorales dont trois intelligentes, les trois premières, qu’il a perdu. On se prend à rêver de ce qu’il aurait pu apporter à la gauche française, compassée à périr d’ennui, chiante au possible, s’il avait eu davantage confiance en lui - ou davantage de convictions - et tenté d’en mener une quatrième. Plus largement, on se prend à méditer sur la démocratie dont le coeur battant nous est donné à voir ici de façon peu flatteuse - « le pire des régimes à l’exception de tous les autres » selon Winston Churchill ou bien plutôt une fabrique à « médiocratie » ? -, sur le niveau affligeant du débat politique en France depuis - mettons - 2002 ou sur les difficultés de la gauche en France, en gros depuis 1983, à parler au peuple : le PS ne lui parle plus et n’obtient plus ses suffrages tout en se demandant s’il est encore de gauche, Georges Frêche lui parlait, obtenait ses suffrages et l’on se demandait s’il était encore de gauche. Ce qu'il résume assez bien, dans le documentaire, par une formule sybilline que Mitterrand n'aurait pas reniée et qui vaudrait éventuellement pour Strauss-Kahn : « Mon problème, ce n'est pas d'apparaître comme un homme de gauche. Si après quarante ans de civilités à la gauche, je ne suis pas perçu comme un homme de gauche, c'est qu'il y a des connards. Ou alors que je suis très habile. Je pencherais pour la deuxième solution. » Très habile, certainement ; trop, peut-être, car ce qu'il avoue à demi-mot dans cette phrase, c'est que lui-même ne sait plus où se positionner. L’homme qui voulut être roi des... « cons » pouvait-il vraiment, au tréfond de son cœur, en être fier ?

Un vieil homme qui se dit plusieurs fois fatigué mais que son entourage, pressé de garder places et prébendes, feint de ne pas entendre. Un vieillard claudiquant qui, le soir de sa victoire, entouré jusqu’à l’étouffement de fans multipliant les gestes de servilité, geint et demande à plusieurs reprises une chaise et sa femme, donnant l’impression d’un pantin certes rétif mais bel et bien manipulé. Piégé. Il suffit cependant de voir les mines de Raminagrobis qu’il arbore parfois comme par erreur pour être convaincu que s’il s’est entouré d’un entourage servile, c’est bien lui seul qui l’a choisi et que s’il s’est laissé piéger, c’est d’abord par lui-même. - DAC


[1A] 15 décembre 2010 - Le PS réhabilite Georges Frêche - Communiqué de presse n°TR10POL20D
http://www.tjenbered.fr/2010/20101215-10.pdf [fr]
http://www.lepost.fr/article/2010/12/15/2341686_le-ps-rehabilite-georges-freche.html [fr]
http://blogs.tetu.com/outre_mers_et_pairs/2010/12/15/freche-3/ [fr]
http://makoume.yagg.com/2010/12/15/freche/ [fr]
[1B] 24 octobre 2010 - Le « cas Frêche », acte final ? - Communiqué de presse n°TR10POL20C
http://www.tjenbered.fr/2010/20101024-10.pdf [fr]
http://www.tjenbered.fr/2010/20101024-19.pdf [en]
http://www.lepost.fr/ [fr]
http://www.citegay.fr/associations/257040@le-cas-freche-acte-final.htm [fr]
[2A] 13 décembre 2010 - « Le Président » : le système Frêche sur grand écran (Rue 89)
http://www.rue89.com/la-bande-du-cine/2010/12/13/le-president-le-systeme-freche-sur-grand-ecran-180684
http://www.tjenbered.fr/2010/20101213-79.pdf
[2B] 21 novembre 2010 - « Le président », documentaire sur la dernière campagne de Frêche (Libération)
http://next.liberation.fr/cinema/01012303515-le-president-documentaire-sur-la-derniere-campagne-de-freche
http://www.tjenbered.fr/2010/20101121-99.pdf
[2C] 15 décembre - « Président » Frêche en guerre électorale (20 Minutes)
http://www.20minutes.fr/article/639365/cinema-president-freche-guerre-electorale
http://www.tjenbered.fr/2010/20101215-89.pdf
[2D] 14/15 décembre 2010 - Frêche le Président, au cinéma (Europe 1)
http://www.europe1.fr/Cinema/Freche-le-President-au-cinema-337927/
http://www.tjenbered.fr/2010/20101214-88.pdf
[2F] 14 décembre 2010 - « Le Président » : Georges Frêche, la face noire de la politique (Le Monde)
http://www.lemonde.fr/cinema/article/2010/12/14/le-president-georges-freche-la-face-noire-de-la-politique_1453250_3476.html
http://www.tjenbered.fr/2010/20101214-89.pdf

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1 réactions à cet article    


  • dumbo53 dumbo53 31 décembre 2010 08:52

    D’un leader minimo à un autre, la distance n’est pas grande.....

    Remarque de forme : on ne dit pas « Jean Pierre Elkabbach s’illustre par sa capacité à passer la brosse à reluire » car c’est une forme de pléonasme.
    De même, si l’on disait (je sais que c’est improbable) « Jean Pierre Elkabbach pose une question destabilisante », ce serait un oxymore.

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