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Gough Whitlam (1916-2014), en plein cœur de la tourmente constitutionnelle australienne (2)

« Conservez votre rage et votre enthousiasme pour la campagne et pour l’élection qui va suivre, jusqu’au jour du scrutin. » (11 novembre 1975).



Ce dimanche 10 juillet 2016, Malcolm Turnbull (61 ans) a vu sa victoire confirmée aux élections fédérales anticipées du 2 juillet 2016 (à la suite de la double dissolution du 8 mai 2016) malgré une baisse de son électorat : 74 sièges de député (-16) sur 150 avec 50,1% des voix face aux 66 sièges pour les travaillistes, et au moins 28 sièges de sénateur sur 76 (dont 12 sièges encore sans résultat) face aux 25 sièges pour les travaillistes. Malcolm Turnbull, ancien patron de Goldman Sachs Australia, est le Premier Ministre de l'Australie depuis le 15 septembre 2015. Désavoué par les parlementaires de son parti, le Parti libéral, son prédécesseur, Tony Abbott (58 ans), avait dû tout laisser, directions du parti et du gouvernement, à son Ministre de la Communication le 14 septembre 2015. Mais mon article évoque la vie politique australienne d'il y a quarante ans...

L’ancien Premier Ministre australien Gough Whitlam est né il y a exactement 100 ans, ce lundi 11 juillet 2016. L’occasion de revenir sur sa carrière politique que j’avais commencé à évoquer lors de sa disparition à l’âge de 98 ans le 21 octobre 2014. L’objet de cet article est de se pencher plus particulièrement sur la crise constitutionnelle d’automne 1975.

En effet, le 11 novembre 1975, le gouverneur général John Kerr, c’est-à-dire l’équivalent du chef de l’État, représentant de la reine Élisabeth II en Australie, a destitué le Premier Ministre travailliste Gough Whitlam et a nommé le chef de l’opposition, le libéral Malcolm Fraser à la tête du gouvernement. Ce fut une décision institutionnelle exceptionnelle dans l’histoire de l’Australie. D’autant plus que John Kerr, travailliste, gouverneur général d’Australie du 11 juillet 1974 au 8 décembre 1977, avait été choisi par Gough Whitlam lui-même qui ne lui a jamais pardonné l’affront.

Bien plus tard, dans leur retraite, les deux adversaires politiques, Gough Whitlam et Malcolm Fraser, se sont réconciliés et appréciés. Malcolm Fraser a survécu de quelques mois à Gough Whitlam, en s’éteignant à 84 ans le 20 mars 2015.

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Comment en est-on venu à cette crise constitutionnelle sans précédent ?

Premier Ministre depuis 5 décembre 1972, après sa victoire historique aux élections législatives du 2 décembre 1972 (avec 52,7% des voix et 67 sièges sur 125), Gough Whitlam fut reconduit à la tête du gouvernement à l’issue des élections législatives du 18 avril 1974 qui renouvelèrent tant la Chambre des représentants que le Sénat après une double dissolution voulue par Gough Whitlam.

Son parti, le parti travailliste, remporta 66 sièges de député sur 125 avec 51,7% des voix mais n’avait obtenu que 29 sièges de sénateur sur 60, avec 47,3% des voix, tandis que l’opposition, alliance du parti libéral et du country party (parti national) ont totalisé également 29 sièges de sénateur sur 60. Deux sénateurs, un indépendant et un du mouvement libéral, pouvaient ainsi faire la pluie et le beau temps au Sénat en quête de majorité pour les textes. Concrètement, le parti libéral avait la capacité de bloquer le processus législatif.

Le Sénat fut une chambre d’opposition ou d’obstruction au gouvernement travailliste, beaucoup de textes furent ainsi bloqués pendant deux ans. Lors de son renouvellement complet le 18 avril 1974, les forces était à égalité. Gough Whitlam a pu alors réunir les deux chambres (où il avait la majorité grâce aux députés) pour faire adopter deux textes importants, la couverture santé universelle et une représentation sénatoriale supplémentaire pour les prochaines élections sénatoriales (4 sièges de sénateur supplémentaires).

Le climat était particulièrement délétère, l’Australie sombrant dans une crise économique consécutive au premier choc pétrolier, avec une inflation à deux chiffres, encouragée par la hausse des salaires voulue par les travaillistes, et un chômage en forte hausse en raison d’une augmentation des importations (directement suscitée par la baisse des taxes douanières).

Gough Whitlam, qui était particulièrement "nul" en économie, a proposé un budget pour 1975 avec une augmentation des dépenses publiques alors que la crise réduisait les recettes fiscales. Il refusa une hausse massive des impôts ou des taxes et chercha plutôt à emprunter à l’étranger. L’emprunt ne fut finalement pas conclu mais donna une image déplorable de la gestion gouvernementale et des soupçons de malversations.

Toujours à l’affût du nombre de sénateurs, un renouvellement partiel remettait en cause cinq sénateurs de Nouvelle-Galles du Sud dont trois travaillistes sortants qui pouvaient raisonnablement tabler sur leur réélection au scrutin proportionnel.

Le 10 février 1975, Gough Whitlam nomma son Ministre de la Justice, Lionel Murphy, qui était sénateur, à la Haute Cour, et le titulaire de son siège devait donc être remplacé au Sénat. Or, il aurait été difficile aux travaillistes de conserver quatre sièges sur six lors du demi-renouvellement. Mais le remplacement devait en fait se faire par l’assemblée de l’État concerné (l’Australie est un pays fédéral) en conservant en principe le même parti que la personne à remplacer. Ce ne fut pas le cas, car le remplaçant fut un indépendant qui, cependant, s’opposait à l’obstruction des libéraux.

Le 21 mars 1975, le parti libéral s’est choisi un autre leader de l’opposition, beaucoup plus combatif, avec la victoire interne de Malcolm Fraser contre le leader sortant Billy Snedden. Parmi les sujets de polémique politique, il y a eu les négociations de paix au Vietnam et le nombre de réfugiés vietnamiens à faire entrer en Australie. La polémique pourrait étonner aujourd’hui : l’opposition a reproché au gouvernement de ne pas avoir accueilli assez de réfugiés. Également, le départ des Portugais du Timor oriental et la position de l’Australie d’accepter la mainmise de l’Indonésie sur ce territoire pour éviter l’influence communiste.

La mort de Bertie Milliner, un sénateur travailliste du Queensland, le 30 juin 1975, provoqua une nouvelle polémique. Son remplacement devait se faire par la sélection de trois candidats par le parti travailliste et le choix par le Premier Ministre du Queensland, Joh Bjelke-Petersen, qui était un opposant notoire à Gough Whitlam. Les travaillistes ne proposèrent qu’un seul candidat mais le corps législatif du Queensland le rejeta, puis fut désigné finalement un autre travailliste, Albert Field, désavoué par le parti travailliste qui avait refusé de proposer un autre candidat que celui qui fut rejeté. Résultat, Albert Field fut exclu du parti travailliste et décida de s’opposer à la politique de Gough Whitlam. L’opposition venait alors de devenir majoritaire au Sénat, 30 contre 29. Mais la Haute Cour destitua Albert Field qui était en situation d’incompatibilité.

La situation était donc très tendue au Sénat. Gough Whitlam chercha à dissoudre le Sénat qu’il considérait "corrompu" car les sièges vacants étaient remplacés sans règle indiscutable. En début octobre 1975, Malcolm Fraser a encouragé le Sénat à bloquer la loi de finances. Cela revenait à paralyser à court terme (à partir du 30 novembre 1975) toute l’administration fédérale. Une situation qui est arrivée aussi aux États-Unis. Le chantage de Malcolm Fraser était clair : il bloquerait la loi de finances tant que le gouvernement refuserait de nouvelles élections.

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La Haute Cour a validé le 10 octobre 1975 la loi créant de nouveaux sièges de sénateurs, à pourvoir immédiatement, ce qui donnait une chance non négligeable aux travaillistes de prendre le contrôle du Sénat jusqu’au demi-renouvellement du 1er juillet 1976 et donc, d’en finir avec l’obstruction des libéraux.

Malgré la démission forcée, le 14 octobre 1975, de son Ministre du Travail pour un scandale financier, Gough Whitlam, sûr d’avoir la majorité au Sénat, refusa le 21 octobre 1975 toute élection anticipée comme le demandaient les libéraux : « Je ne présenterai pas de demande d’élection ni pour une Chambre ni pour les deux, tant que cette question constitutionnelle ne sera pas réglée. Ce gouvernement, aussi longtemps qu’il détiendra une majorité à la Chambre des représentants, poursuivra le mandat que lui a accordé le peuple australien l’année dernière. ».

Mais le blocage des crédits continua au Sénat. Pour payer les fonctionnaires, le gouvernement chercha à conclure des prêts à court terme pour tenir jusqu’au déblocage des crédits par le Sénat. La question constitutionnelle concernait alors la possibilité d’emprunter et la possibilité d’engager des dépenses sans vote de loi de finances.

Le gouverneur général John Kerr tenta de concilier les points de vue le 30 octobre 1975 en proposant le déblocage des crédits d’un côté, et la non convocation du Sénat avant son demi-renouvellement le 1er juillet 1976. Gough Whitlam refusa un tel accord. Le 3 novembre 1975, Malcolm Fraser réclama de nouvelles élections fédérales en échange de la vote de la loi de finances. Mais Gough Whitlam refusa aussi cette idée et voulait conserver le Parlement au moins jusqu’au 1er juillet 1976.

Inquiet de la continuité de l’État, John Kerr demanda au Président de la Haute Cour, Garfield Barwick, quelques précisions constitutionnelles sur les possibilités pour débloquer la crise politique et obtint par lettre une réponse le 10 novembre 1975 : « Le Sénat a le droit de refuser de voter une loi de finances ; il a le droit de refuser de traiter du sujet. (…) Un Premier Ministre qui ne peut faire voter les lois de finances pour faire fonctionner son gouvernement doit soit organiser des élections générales, soit démissionner. (…) Le gouverneur général a le pouvoir constitutionnel de retirer sa charge au Premier Ministre. » (Garfield Barwick, libéral, avait été auparavant Ministre de la Justice, du 12 octobre 1958 au 4 mars 1964, bien avant l’arrivée au pouvoir des travaillistes).

Le lendemain, 11 novembre 1975, les deux adversaires se sont réunis le matin pour une ultime négociation qui échoua de nouveau. En début d’après-midi, John Kerr convoqua Gough Whitlam. Ce dernier lui proposa de faire le demi-renouvellement du Sénat le 13 décembre 1975. Mais c’était trop tard. John Kerr a contraint Gough Whitlam à la démission puisqu’il n’était pas capable de faire fonctionner son administration. Juste après cette "destitution", John Kerr convoqua le chef de l’opposition Malcolm Fraser et le nomma Premier Ministre provisoire, sous condition qu’il fît voter la loi de finances au Sénat et qu’il décidât de dissoudre les deux chambres.

Dès lors, le Sénat adopta quelques minutes plus tard la loi de finances et les sénateurs travaillistes crurent à une belle victoire, n’ayant pas été informé de la démission de leur leader. Après le vote et la promulgation de la loi de finances, Malcolm Fraser annonça aux députés (majoritairement travaillistes) qu’il était le nouveau Premier Ministre et qu’il organiserait des élections générales anticipées. Gough Whitlam a cependant eu le temps de faire voter une motion de confiance à son profit, ce qui devait obliger le gouverneur général de l’autoriser à constituer un nouveau gouvernement.

La confusion institutionnelle était donc au sommet le 11 novembre 1975. John Kerr refusa de prendre connaissance du vote de cette motion de confiance et proclama la dissolution des deux chambres, ce qui annulait toutes les décisions ultérieures.

Devant les députés de sa majorité estomaqués, juste après cette proclamation, Gough Whitlam exprima sa colère en ces termes : « La proclamation, que vous venez juste d’entendre lue par le secrétaire officiel du gouverneur général, était contresignée par Malcolm Fraser qui, sans aucun doute, restera dans l’histoire australienne comme le chien bâtard de Kerr. Mais ils ne feront pas taire les alentours de la Maison du Parlement, même si l’intérieur va rester silencieux pendant quelques semaines (…). Conservez votre rage et votre enthousiasme pour la campagne et pour l’élection qui va suivre, jusqu’au jour du scrutin. ».

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Gough Whitlam a cru que les électeurs le suivraient dans son indignation contre le supposé "coup d’État" initié par Malcolm Fraser et John Kerr, mais c’était sans compter sur la situation économique désastreuse et sur une presse qui l’avait soutenu en 1972 mais qui fut très déçue par sa manière de gouverner.

Le 13 décembre 1975, l’alliance des libéraux menée par Malcolm Fraser gagna largement les élections, 91 sièges de député sur 127 avec 55,1% des voix (contre 36 sièges pour les travaillistes) et 37 sièges de sénateur sur 64 avec 54,4% des voix (contre 27 sièges pour les travaillistes). Les élections générales anticipées du 10 décembre 1977 confirma la coalition libérale de Malcolm Fraser, avec un moindre succès néanmoins (86 sièges de député sur 124 et 37 sièges de sénateur sur 64 dont 34 étaient renouvelables).

Ces deux consultations électorales furent interprétées comme un rejet ferme et massif de la personne de Gough Whitlam qui fut contraint, le 22 décembre 1977, de quitter le leadership du parti travailliste qu’il tenait depuis le 9 février 1967.

Malcolm Fraser, qui fut élu le plus jeune député d’Australie le 10 décembre 1955 (à l’âge de 25 ans) et qui avait la solide réputation d’être un "homme de droite musclée" après avoir occupé d’importantes responsabilités ministérielles (la Défense et l’Éducation entre 1966 et 1972), se montra un chef du gouvernement très modéré du 11 novembre 1975 au 11 mars 1983, au grand dam de certains de ses ministres très thatchériens qui souhaitaient plus de rigueur dans les dépenses publiques (dont John Howard aux Finances, futur Premier Ministre du 11 mars 1996 au 3 décembre 2007). Sur le plan moral et politique, Malcolm Fraser s’opposa à l’apartheid en Afrique du Sud, contribua à la prise de pouvoir de Robert Mugabe au Zimbabwe, donna des droits nouveaux aux Aborigènes et encouragea l’accueil des réfugiés venant d’Asie (entre autres, Vietnam et Timor oriental) en imposant à l’administration beaucoup d’humanité.

Quant à Gough Whitlam, il fut le Premier Ministre australien qui a été le plus grand nombre de fois le sujet de livres. Car cette incroyable crise institutionnelle pouvait être analysée de différente manière (juridique, politique, psychologie, etc.). Les deux anciens adversaires, Gough Whitlam et Malcolm Fraser, ont quitté ce monde à six mois d’intervalle après s’être finalement réconciliés. La part exacte de Malcolm Fraser dans la destitution de Gough Whitlam reste néanmoins encore une énigme de l’histoire politique australienne récente.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (11 juillet 2016)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
La carrière politique de Gough Whitlam.
La crise constitutionnelle en Australie de l’automne 1975.
Malcolm Fraser.
Nancy Wake.
Élisebeth II.
Le blocage des crédits aux États-Unis.

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3 réactions à cet article    


  • Robert Lavigue Robert Lavigue 11 juillet 19:07

    2 ans pour publier une nécro !

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