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Accueil du site > Actualités > Politique > GUY DEBORD à la BNF

GUY DEBORD à la BNF

L’exposition est intitulée : Guy Debord. Un art de la guerre

La salle d’exposition a pour nom François Mitterrand.

On ne sait qui de l’un ou de l’autre se retourne le plus bruyamment dans sa tombe.

http://www.bnf.fr/fr/evenements_et_culture/calendrier_expositions/f.debord.html

« Guy Debord a été « secrètement incinéré le lundi 5 décembre 1994, à 14h15, au crématorium de Saint Etienne, en présence d’Alice Becker-Ho et d’un autre. Quelques jours plus tard, Alice Becker-Ho disperse dans la Seine les cendres du défunt, depuis la pointe du Vert-Galant, sur l’île de la Cité (Paris 1er) . »[1]

Je viens, après beaucoup d’autres et avant d’aller voir l’exposition, dire un mot sur Guy Debord. Mais à quoi bon ? Est-ce bien nécessaire ?

Je pourrais recourir à la formule un peu mégalomane : « Parce que c’est lui, parce que c’est moi ». Plus simplement, je dirai que je l’ai beaucoup lu et que je le lis encore parfois. Et que j’ai fini par continuer de l’apprécier malgré les défauts manifestes du personnage.

Je n’ai jamais rencontré Guy Debord. Je l’ai découvert sans le connaître en 1976 dans un petit livre intitulé La véritable scission dans l’Internationale situationniste[2]. J’avais 20 ans et je venais de débarquer à Paris. La tête farcie de lectures plus ou moins mal digérées : les surréalistes, André Breton, Antonin Artaud, Georges Bataille, Céline, Lautréamont… Politiquement plutôt anarchiste, j’avais voulu mettre de l’ordre et de la rigueur dans mes idées et tenter de lire Hegel, Marx, Feuerbach, Althusser, Lénine et Mao… J’ai même lu du Sollers.

Bien sûr ; quand on passe de Marx à Lénine, de Bataille à Sollers, on mesure combien la pensée s’appauvrit. On dira que Lénine n’a pas seulement écrit des théories, mais qu’il a agit dans l’histoire réelle. C’est pas faux et je reviendrai sur ce personnage qui, sans doute, a inspiré à Debord certains comportements. Mais Sollers n’a pas cette excuse, d’avoir participé à l’histoire réelle[3]. Et le comble est atteint, dans la confusion, quand il écrit des théories sado-marxistes, lénino-lacaniennes, artaud-maoistes… Je plaisante à peine : avec ses complices de la revue Tel Quel, il avait organisé des colloques, l’un sur Bataille, l’un sur Artaud… Une intervention était consacrée Artaud… et Mao. L’orateur expliquait doctement qu’Artaud était « travaillé par la Chine ». Je crois qu’il s’agissait de Jacques Henric. Je l’ai entendu depuis à la télé et à la radio. Il a plutôt bien vieilli, a l’air sympathique, intelligent et cultivé, et il écrit, semble-t-il, beaucoup moins de conneries.

A cette époque, je les lisais, ces conneries. C’est pourquoi j’en parle ici. Parce que, quand j’ai lu la prose claire, vive, brillante de Debord et de Sanguinetti, j’ai éprouvé un choc.

Le langage politique pouvait ne pas être ennuyeux. Ce livre, La véritable scission dans l’Internationale situationniste, par lequel j’ai découvert les situationnistes, je ne le conseillerais pas cependant pour les découvrir. Mais, pour deux ou trois idées (la pollution, les cadres…), il peut être lu avec profit sans connaître l’histoire des situationnistes.

Certains, qui sont déjà retraités, ont pu connaître l’agitation situationniste lorsqu’ils étaient étudiants. Mais beaucoup, je crois, ont découverts les situationnistes plus tard à travers les rééditions des deux livres parus en 1967 : La société du spectacle de Guy Debord ; et Le Traité de savoir vivre à l’usage des jeunes générations de Raoul Vaneigem. Ceux-là ont généralement lu avec entrain le livre de Vaneigem et ses pages sur la « subjectivité radicale ». Mais beaucoup ont sans doute parcouru en diagonale le livre plus austère de Guy Debord avant de le ranger dans leur bibliothèque, notant seulement quelques formules afin de briller en société. Pour découvrir les sitautionnistes, je conseillerais plutôt de commencer par la lecture des 12 numéros de leur revue.

 

La revue l’Internationale situationniste (1958-1969)[4]

La lecture des 12 numéros a été pour moi comme une relecture des années de mon enfance. Et ça commençait par une préoccupation de la fin de mon adolescence : « Amère victoire du surréalisme  ». Il y était question de politique et d’art, de littérature et de révolution, et de révolution dans la vie quotidienne. Et un style percutant, je l’ai déjà dit.

Les derniers textes publiés (dans le numéro 12, septembre 1969) sont un échange de correspondances avec les Editions Gallimard.

Entre les deux, des titres comme « Théorie de la dérive » (n°2), « Perspectives de modifications conscientes dans la vie quotidienne  » (n°6) signés Debord. Mais aussi des textes que je trouvais plus savoureux signés Asger Jorn : « Les situationnistes et l’automation  » (n°1), « La fin de l’économie et la réalisation de l’art » et « Originalité et Grandeur » (n°4).

Debord n’a signé que neuf textes dans la revue (Guy Ernest), mais il passe pour être l’auteur de nombreux éditoriaux et de textes politiques « Le déclin et la chute de l’économie spectaculaire-marchande  » (n°10 : sur les émeutes à Los Angeles en 1965) ; « Le point d’explosion de l’idéologie en Chine  » (sur la Révo Cul dans la Chine Pop) et « Deux guerres locales  » (n°11).

Je suivais aussi le feuilleton des exclusions et des insultes. J’avais déjà trouvé ces pratiques chez Lénine (Que faire ? etc…) et chez Breton. Mais là je trouvais aussi une part d’humour. Ceci dit, avec le recul, je crois pouvoir affirmer que Debord a toujours éprouvé un sentiment confus de détestation et d’admiration pour ses deux devanciers (en disant cela, je vais me faire des ennemis chez les debordistes orthodoxes).

 

La société du spectacle (1967)

C’est le titre du livre « culte » de Guy Debord, puis celui de son film. Produits dérivés : le court métrage « Réfutations »[5], puis le livre « Commentaires sur La société du spectacle »[6]. On peut ranger dans cette époque La véritable scission, et les textes politiques déjà cités.

C’est le style qui a fait le succès de Debord : des analyses audacieuses, des formules péremptoires, des jugements définitifs, de détournements[7]. C’est aussi ce style qui peut déplaire, et qui a déplu aux intellectuels de gauche. Il faut dire que ceux-ci étaient ouvertement méprisés et même régulièrement insultés par les situationnistes.[8] Mais certains intellectuels de cette génération avaient une réelle consistance (Castoriadis, Lefebvre, Morin) et il est judicieux de les lire aujourd’hui, même si on les a vu tournés en ridicule par les affreux situs.

 

De In girum imus nocte et consumimur Igni[9] à Cette mauvaise réputation[10]

« Nous tournons en rond dans la nuit et nous sommes consumés par le feu ». Palindrome latin.

A partir de son dernier film et jusqu’à ces derniers livres : les 2 « Panégyriques  »[11], il a cultivé « Cette mauvaise réputation » et sa légende avec un certain succès.

Les intellectuels de gauche, surtout ceux qui n’avaient pas mérité le privilège d’être nommément insultés par les situs, ont pu alors dévoiler le vrai visage de Guy Debord : celui d’un homme de droite qui méprisait le peuple, finalement, puisqu’il les méprisait, eux, les représentants du peuple de gauche. Exception, parmi eux, il y avait Sollers, naguère maoïste de salon, qui, après avoir découvert la papauté réelle dans le personnage de Jean Paul II, découvrait tardivement Debord. Sollers reprochait seulement au « pape des situationnistes » de préférer les bourgognes aux bordeaux. En dehors de ce péché véniel, il lui vouait une admiration qui n’était pas réciproque, cela va sans dire.

André Breton, dans le Second Manifeste, reprochait à Rimbaud d’avoir « permis des interprétations déshonorantes de sa pensée genre Claudel » (je cite de mémoire). On pourrait reprendre la formule à propos de Debord et Sollers. Debord aura donc mérité d’être admiré par Sollers. Mais enfin il lui aura été épargné l’admiration de Gluksmann et de BHL, qui après des parcours assez voisins, ont terminé, l’un sarkozyste critique, l’autre royaliste sévère. Cependant les choses ne pouvaient en rester là. Il y a quelques jours, Frédéric Taddeï a réuni sur son plateau Hervé Le Bras, Emmanuel Todd, Daniel Cohn-Bendit et Alain Finkielkraut. Comme d’habitude, Emmanuel Todd a taquiné ses camarades. Ainsi, comme « ancien stalinien », il a rappelé à Cohn-Bendit que l’émission avait lieu un « 22 mars ». Mais Finkielkraut n’était pas en reste puisqu’il n’a pas hésité à citer Guy Debord. 

Guy Debord dont une légende disait qu’il s’était fait gifler par Daniel Cohn-Bendit lors d’une assemblée générale en 1968.

 

Je crois en avoir dit assez pour cette fois sur Debord. Je reviendrai plus tard sur ses complices, ses opposants, etc…

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In memoriam

[1] Christophe Bourseiller : Vie et mort de Guy Debord (1999)

[2] La véritable scission dans l’Internationale (1972). La couverture grise est un fac-similé détourné des Prétendues scissions dans l’Internationale des Travailleurs (1872)

[3] On ne peut pas dire que ces successives positions politiques tiennent lieu d’action dans l’histoire.

[4] Rééditée aux Editions Champ Libre, mais en cours de publication en ligne également.

[5] Réfutation de tous les jugements, tant élogieux qu’hostiles, qui ont été jusqu’ici portés sur le film « société du spectacle « (1975)

[6] 1988

[7] De nombreuses thèses de La société du Spectacle sont des détournements (de Feuerbach, Marx, Hegel, Lautréamont)

[8] Voyer et Raspaud : L’internationale situationniste (1972) avec la liste des noms cité et insultés

[9] Le texte est sorti en librairie en 1978 dans Les Œuvres complètes cinématographiques. Mais le film n’est sorti en salle qu’en 1981, comme pour fêter l’arrivée au pouvoir d’un Parti socialiste que Debord trouvait risible.

[10] 1993

[11] Panégyrique 1 (1989) et Panégyrique 2 (1997 : posthume)

 


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4 réactions à cet article    


  • Nuccia Nuccia 30 mars 2013 10:46

     

           Je ne résiste pas à l’envie de citer un de ses détournements , lisible et fécond :

    « le spectacle est une guerre de l’opium permanente pour faire accepter l’identification des biens aux marchandises ; et de la satisfaction à la survie augmentant selon ses propres lois . 
     Mais si la survie consommable est quelque chose qui doit augmenter toujours , c’est parce qu’elle ne cesse de CONTENIR LA PRIVATION .
     S’il n’y a aucun au-delà de la survie augmentée , aucun point où elle pourrait cesser sa croissance , c’est parce qu’elle n’est pas elle-même au delà de la privation , mais qu’elle est la privation devenue plus riche » 

    • slipenfer 30 mars 2013 12:07

      Debord au musée

      mort de rire

      n’allez pas à cette expo (de chambre)


      • Aita Pea Pea Aita Pea Pea 30 mars 2013 18:49

        « Le spectacle organise avec maitrise l’ignorance de ce qui advient et ,tout de suite après, l’oubli de ce qui a pu quand meme en etre connu » ....Qu’ajouter .....


        • Conventionnel 19 avril 2013 14:34

          Quelques points :

          1) on ne peut pas se re’fe’rer a` Marx et en me^me temps dire « Ne travaillez jamais ! » Donc pluto^t artiste libertaire que meneur de projet social, contrairement a` ce qu’il soutenait e^tre lui-me^me. Le travailleur non-travailleur, c’est une contradiction dans les termes. Or, chez Marx les deux vraies sources de toute richesse sont la terre et le travail (fin du Premier Tome du Capital), pas la...critique.

          2) J.-P. Voyer a raison quand il dit que le « spectacle » debordien n’est que la propagande du mode capitaliste de production, pas son essence aussi, comme le soutient Debord ; il est le tapage publicitaire autour du Coca-Cola, pas le Coca-Cola lui-me^me (cf. les The`ses sur l’Urbanisme Unitaire de l’IS).

          Sa « critique » de l’alie’nation touche quelquefois le comique, surtout la` ou`, dans la Socie’te’ du Spectacle, il esquisse une arche’ologie de l’alie’nation qui va du toucher a` la vue, et ce venant de quelqu’un qui a tant parle’ de LUCIDITE’ (il est vrai que la « vieille taupe qui creuse » est aveugle...)

          Donc, re’volutionnaire, oui, pluto^t anarchiste. Marxiste ? non, ni hegelien, malgre’ ses efforts, ses lectures, ses de’tournements et son talent d’e’crivain. Et tre`s volontariste : « Je veux, donc je peux ». Presque un individualiste (il les conside’rait pourtant « de’risoires », v. SdS).

          Pour le co^te’ narcissique, j’en passe....

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