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Accueil du site > Actualités > Politique > Histoire, devoir de mémoire et culte des martyrs

Histoire, devoir de mémoire et culte des martyrs

Le président de la République vient d’ordonner, sans consultation des enseignants et sans débat au Parlement, que, dans chaque classe de CM2, chaque enfant s’identifie à un enfant juif de son âge mort en déportation pendant l’occupation allemande. Remarquons qu’il n’a pas demandé de faire de ce prétendu devoir de mémoire un authentique travail de mémorisation historique, c’est-à-dire de recherche des causes et des responsabilités politiques, y compris celle du régime de Vichy, pourtant en première ligne des rafles anti-juives à l’époque des faits.

Un tel commandement, ou fait du prince, peut être largement approuvé dans son intention première explicite : cultiver la mémoire par identification affective personnalisée aux victimes afin d’éradiquer toute tentation raciste ou antisémite chez les élèves dont certains, issus de l’immigration arabo-musulmane ou autre, pourraient être sujets.

Mais, ce qui est profondément dangereux, aux dires des pédopsychiatres et des enseignants, dans leur très grande majorité, c’est d’imposer un devoir à un enfant de 10 ans de prendre en charge un enfant mort sans qu’il ait aucun moyen d’assumer cette mort autrement que sur un mode pathologique de l’émotion éprouvée devant un mal vis-à-vis duquel il ne peut que se sentir impuissant. En s’identifiant personnellement à cet enfant il ne peut que s’identifier à l’impuissance même de cet enfant mort sans aucun moyen de résister au mal absolu qui lui a été fait. La souffrance que cette identification sera, en de telles conditions et à cet âge, nécessairement accompagnée d’un sentiment de culpabilité sans cause du fait même de cette impuissance et générera des fantasmes mortifères, voire une fascination pour ce mort qui est si proche de lui et qu’il lui faut aimer au point d’en aimer ou désirer inconsciemment cette mort sacrificielle (martyrologie) qui seule pourrait le délivrer d’une culpabilité sans motif, c’est-à-dire sans limite, ni condition et sans autre résolution possible que religieuse. Celle-ci, nous le savons, fait en effet dépendre la délivrance de nos péchés de l’obéissance à Dieu et aux autorités politico-religieuses dont le pouvoir politique prétend traditionnellement se réclamer.

On voit donc que, par-delà l’apparente bonne idée éducative de Nicolas Sarkozy, à savoir lutter contre le racisme et l’antisémitisme dès l’enfance, le moyen qu’il ordonne renvoie à la dimension sacrificielle et religieuse de l’éducation chrétienne traditionnelle : faire du péché infini dont chacun est porteur le ressort essentiel de l’obéissance et de la civilité. Nicolas Sarkozy, nous l’avons vu, est hanté par l’idée fausse et admise comme telle dans nos sociétés laïques et anti-théocratiques, que seul le religieux peut civiliser la société, en oubliant que le religieux divise plus encore qu’il n’unit, sauf à n’admettre qu’une seule religion officielle, sous l’autorité d’une seule Eglise, et à exclure les autres comme attentatoire à l’unité du corps social confondu avec la communauté des croyants. Mais, dans une société pluraliste comme la nôtre, rien en effet ne pourrait alors empêcher chaque communauté de faire valoir ses martyrs et le culte qui leur est dû pour valider la valeur particulière qu’il convient de lui accorder : une surenchère sans fin dans le devoir des mémoires aiguiserait la compétition des mémoires entre les prétentions religieuses ou communautaires, au point de mettre en cause, de la manière la plus radicale, cette civilité que Nicolas Sarkozy, prétend promouvoir. Sans cesse, celui-ci, dans ses discours autour de ce qu’il appelle la « laïcité cité positive », néglige le fait que chaque religion dans sa prétention à l’absolu du sens et de la vérité universelle s’affronte nécessairement aux autres sans compromis possible en ce qui concerne le fantasme rituel qui la fait vivre : le culte des « ses » morts et ses souffrants, de ses martyrs et de ses saints comme condition du salut post-mortem, espérance que Nicolas Sarkozy, reconnaît comme nécessaire à toute morale authentique.

Cette vision religieuse de la politique est confirmée par la manière dont Nicolas Sarkozy ordonne, sans consultation des acteurs, associations et institutions concernés, une pratique pédagogique et morale d’essence religieuse, sans débat parlementaire et sans prendre l’avis des enseignants et, surtout, sans rien du dire de la manière de faire réfléchir les enfants, dans la mesure où ils le peuvent à cet âge (10 ans), aux causes politiques et historiques du génocide, y compris l’implication du gouvernement français de l’époque, qui au nom de la France a collaboré avec l’assentiment d’une partie de la population française à l’entreprise génocidaire nazie. Il se veut donc le monarque élu de droit divin, au-dessus des lois humaines, qui décide seul du contenu d’un enseignement prétendument « civilisationnel » guidé par une vision transcendante et émotionnelle de l’identité nationale qu’il faudrait transmettre hors tout contexte et mise en perspective rationnelle explicative, laquelle nuirait à l’identification émotionnelle exigée.

Devant le tollé suscité par un tel commandement, le (son) ministre de l’EN M. Darcos s’est vu contraint de rectifier le tir en affirmant que ce devoir de mémoire devait être entrepris par les enseignants dans le cadre de leur enseignement de l’histoire en faisant faire aux élèves un vrai travail de recherche historique sur les conditions de vie et de mort de l’enfant auquel chacun est invité de s’identifier personnellement ; mais une telle mise au point ne règle rien quant au fond : la contradiction demeure entre une vision émotionnelle et cultuelle de l’histoire transformée en histoire sainte des martyrs de la République, et un authentique savoir générateur d’une prise de conscience active indispensable pour permettre à chacun d’agir sur lui-même pour combattre les réflexes communautaires et religieux d’appartenance exclusive.

Reste que les réactions critiques et tout à fait lucides de Simone Weil, des historiens, des pédopsychiatres, des enseignants et d’un grand nombre d’intellectuels sont telles que les propos de NS risquent fort de n’être rien d’autre que l’expression d’un délire personnel de puissance, de nature religieuse, qu’il n’aura aucun moyen (et on doit tout mettre en oeuvre pour cela) de faire passer tel quel dans les classes. Il faut refuser avant tout comme l’exige S. Weil, toute identification personnelle, pédagogiquement perverse, des enfants bien vivants à des enfants morts. C’est la condition de la libération de la pensée critique des futurs adultes-citoyens en vue de leur permettre d’assumer l’histoire passée en vue d’un avenir plus responsable, plus actif et moins « serviliste » de soi et des autres.

Refusons tout enracinement politico-religieux

Un président de droit divin



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13 réactions à cet article    


  • gül 18 février 2008 11:26

    Excellente analyse. Merci.


    • Lairderien 18 février 2008 12:13

      Très bonne analyse, j’apprécie particulièrement votre conclusion, tout est dit sur le ’’délire personnel de puissance’’ que je qualifierais pour ma part de faussement religieux, car venant d’un personnage à mon avis sans foi ni loi, mais prêt à utiliser tous les moyens dans sa quête de pouvoir mégalomaniaque.


      • Bulgroz 18 février 2008 12:20

        Voila ce que le professeur reboul nous confessait dans son dernier article :

        http://agoravox.fr/commentaire_static.php3?id_article=35223&id_forum=1609178

        "Je n’admets tout simplement pas d’être, sans me demander mon avis, embrigadé, parce que français, par un président de la république garant de la neutralité religieuse de l’Etat, dans un quelconque enracinement religieux duquel devrait découler ma pensée, mes choix et mes comportements politiques, d’autant moins que cela est affirmé comme un projet par le pape en personne à qui je ne dois aucune obéissance puisque je ne suis pas chrétien."

        Voila, Reboul n’est pas chretien, c’est a ce titre qu’il milite pour que nous chions sur nos racines chretiennes.

        je serai curieux de savoir ce que Reboul, ce grand non chretien, a pu enseigner toute sa sainte vie professionnelle  : les grands philosophes ouallofs, peuls et bantous, les lumieres de la peninsule arabique et de la corne de l’afrique ?

        Oui, Monsieur Reboul, dites nous ce que vous avez pu enseigner a nos cheres tetes blondes et chretiennes ?


        • Zalka Zalka 18 février 2008 13:41

          Vu le niveau de votre réflexion (qui a plus sa place chez les white power de stormfront que sur agoravox), je pense qu’il y a un paquet de bantou ou autre "négros" (pour reprendre votre idéologie) dont la pensée vaut plus que la votre. Ensuite, vous ne m’en voyez absolument pas désolé, mais je vais casser votre illusion sur le monopole de la pensée chez les chrétiens : la totalité des penseurs de l’antiquité ne sont pas chrétiens. Par ailleurs, vous avez en Chine, de nombreux penseurs respectés : Sun Tzu, Lao Tseu etc... Pourquoi pas chez les africains ? C’est simplement que ces pensées (de tradition orale) ne nous sont pas forcément parvenus. De la même manière que nous ignorons à peu près tout des philosophe celtes ou germains de l’antiquité...

          Mais je doute que vous ayez la capacité intellectuelle suffisante pour comprendre ceci.


        • bernard29 candidat 007 18 février 2008 12:32

          Oui votre analyse est bonne, sauf sur les intentions Présidentielles. Vous prêtez au président "Zébulon Premier" des intentions éducatives, et de tolérance ( lutte antiracisme etc..) dans les deux phrases suivantes :

          1) "On voit donc que par delà l’apparente bonne idée éducative de Nicolas Sarkosy, à savoir lutter contre le racisme et l’antisémitisme dès l’enfance,....

          2) "Un tel commandement ou fait du prince, peut être largement approuvé dans son intention première explicite......"

          C’est sans doute respectueux vis a vis de la fonction présidentielle mais c’est, à mon avis un peu rapide et généreux de votre part. Il est vrai que vous expliquez aussi qu’il s’agit "...... ....d’un délire personnel de puissance , de nature religieuse....." C’est un peu réduire ce délire présidentiel. Car, plus trivialement Zébulon Premier brosse dans le sens du poil les communautarismes, pratique le clientèlisme électoral, envenime les relations sociales, saute d’une provocation à une autre pour faire oublier la précédente, pour occuper le terrain et créer une boullie verbeuse et médiatique, pour faire oublier ses réformes qui n’en sont pas, pour déguiser sa fausse rupture qui est une simple agitation. Mais à trop secouer la marmite, le couvercle est peut être en train de tomber.

          Cependant, je comprends votre explication puisque même Ségo et Hollande dans un premeir mouvement se sont faits prendre. et c’est ainsi que vous ne pouvez pas citer le personnel politique d’opposition dans votre phrase ; 

          "Reste que les réactions critiques et tout à fait lucides de Simone Weil , des historiens, des pédo-psychiatres, des enseignants et d’un grand nombre d’intellectuels sont telles...."

          Ainsi, de mon point de vue, cet article est fait pour excuser en quelque sorte le pataquès du premier mouvement positif de Ségo.

          Bien sûr ce n’est qu’une appréciation dictée par le fait que l’article n’apporte rien de nouveau par rapport à toutes les critiques entendues ça et là depuis quelques jours. et donc ce commentaire n’est du, qu’a la surprise et à "l’effroi", pour parodier Madame Veil, ressentis à l’écoute des premières réactions de nos chefs de file gauche ( Ségo et Hollande). Depuis ils ont changé d’avis il me semble.

           


          • Sylvain Reboul Sylvain Reboul 18 février 2008 16:04

            Ce qui est particulièrement scandaleux dans les propos de NS c’est qu’il n’ait parlé que des juifs français et non pas des enfants juifs étrangers réfugiés en France qui ont aussi été déportés en nombre, reprenant ainsi à son compte l’infâme distinction de Vichy entre juifs français non-déportables et juifs non-français déportables . Ce qui du reste à abouti à la déportation de tous les juifs, français ou non, vivant sur le sol français avec la collaboration de Vichy !

            Ministère de l’identité nationale ? On voir alors précisément d’où vient cette idée nauséabonde..

            Je ne comprends pas comment cela n’a pas été relevé par les historiens de la Shoah très au courant du sens à donner à l’expression de "juifs français" à l’époque de Vichy !!

             En complément de mon article !


            • Avatar 18 février 2008 19:21

              Analyse fort pertinente, merci à l’auteur.


            • Avatar 18 février 2008 19:32

              D’ailleurs je ne comprends pas pourquoi votre article n’est pas placé en haut de page.


            • Zalka Zalka 19 février 2008 09:48

              Non666 : C’est sûr que le terme "pétainiste" s’appliquerait plus à vous en particulier pour ce qui est de combattre les juifs...


            • non666 non666 19 février 2008 10:01

              Tiens la censure a encore frappé ?

              Quel est le pretexte ce coup ci ?


              • vinvin 19 février 2008 22:11

                Bonjour.

                 

                Cette décision du président Sarkosy est ignoble.

                Ce qui c’ est produit pendant la Soha est affreux je suis d’ accord, mais les adultes, et a fortiorie la politique, ne doit pas imposer un quelconque devoir de mémoire a des jeunes enfants envers des atrocités commises par des adultes, il y a plus de 60 ans.

                Nous vivons dans un monde de vivants, et nos enfants doivent vivre dans un monde de vivants et avec les vivants.

                ne faisons pas de nos enfants des "vanpires" d’ autres enfants morts depuis des lustres.

                Moi qui suis adulte je vis avec les vivants, et non avec les morts, donc il est d’ autant plus primordial que TOUS les enfants vivants, vivent avec les vivants, et non dans des souvenirs macabres dont ils n’ ont que faire de par leur innocence.

                Nous ne devons pas rendre nos enfants responsables psychologiquement des actes des adultes aussi graves qui’ ils puissent etres avec des devoirs de mémoires quelconques.

                 

                Et puis pour finir, a ce compte-là, pourquoi pas intaurer un devoir de mémoire envers les enfants indiens d’ amérique, des enfants du Rwanda, les kurdes, etc, etc........

                 

                 

                Et le fils de Sarko, il a le devoir de mémoire de quoi ?

                De la sinistre débilité et de la connerie de son père ?

                 

                Arretez de faire chier les enfants avec les conneries des adultes, et foutez leur la paix.

                 

                 

                Bien cordialement.

                 

                 

                VINVIN.

                 

                 


                • Dolores 20 février 2008 17:51

                   J’ajouterai seulement que NS peut très bien obtenir le résultat contraire à celui qu’il paraît souhaiter : le dépositaire de la mémoire d’un enfant mort pourrait en venir à le haïr pour la charge trop lourde que cela représente et étendre son ressentiment à tous les juifs.


                  • vinvin 21 février 2008 13:54

                    Bonjour.

                     

                    Tout a fait, Dolorès, c’ est exactement ce qui risque de se produire !

                     

                    Bien cordialement.

                     

                     

                    VINVIN.

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