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Accueil du site > Actualités > Politique > Histoire et mémoire de l’esclavage : un avenir possible

Histoire et mémoire de l’esclavage : un avenir possible

En cette journée commémorative de l’abolition de l’esclavage, il convient de revenir un instant sur une bataille à la fois législative et éthique dont elle est l’origine et le centre : quid de la loi Taubira, dans le paysage symbolique français ?

Un groupe d’élus nationaux demande l’abrogation de la loi dite Taubira, qui reconnaissait comme crime contre l’humanité l’esclavage et la traite des Africains, cela au titre de l’abrogation récente du texte législatif qui établissait, lui, l’apport positif de la colonisation, afin, selon ces élus, de respecter l’équilibre des symboles historiques.

De prime abord, l’argument est recevable : si la loi, dans une nation démocratique, n’a pas à décréter ni à définir l’histoire, ce n’est, en toute logique, ni dans un sens ni dans un autre. A ce titre, la loi Taubira n’a pas plus lieu d’être que celle qui fut abrogée, toutes deux - parmi d’autres - d’ailleurs critiquées tant par les historiens que par les politiques.

Arrêtons-nous toutefois sur l’inspiration de ces derniers, et interrogeons-nous : ceux qui aujourd’hui réclament l’abrogation de la loi dénonciatrice et justicière, l’auraient-ils réclamée si n’avait eu lieu la suppression de l’article contesté de celle louant les bienfaits de la colonisation ? Ils l’affirment, leur désir est d’équilibre ; ne pouvons-nous en conclure que ce n’est pas tant de légiférer dans le domaine historique qui leur paraît problématique, que l’univocité de cette promulgation ? D’où, inévitable question subséquente : eussent-ils réclamé l’abrogation de la loi reconnaissant les bienfaits de la France, si, à l’inverse, celle-ci étant retenue, c’eût été la loi Taubira que l’on abrogeait ? Autrement dit, le souci est-il vraiment d’équilibre, ou bien idéologique ? On peut même s’interroger plus avant : n’eussent-ils été satisfaits, ceux-là qui aujourd’hui veulent abroger, si la loi retenue, et seule reconnue, eût été celle établissant les bienfaits de la nation colonisatrice ? Non pas procès d’intention, cette interrogation s’intéresse à la motivation de la demande d’abrogation ; l’idéologisation évidente du débat me paraît la rendre pertinente.

Par ailleurs, qu’en est-il du fond ? Cela vaut aussi que l’on s’y intéresse : est-il juste de mettre en parallèle, voire sur un même plan, ces deux textes législatifs ? De quelle nature sont-ils ? L’un, tourné vers autrui, lui reconnaît des droits en admettant un tort, celui d’avoir déporté, tué et rendu esclaves des millions d’Africains, au long de plusieurs siècles. L’autre, tourné vers soi, est une auto-congratulation pour services rendus, notamment et surtout à cette même Afrique. Peut-on comparer ces deux objectifs ? S’il appartient à chacun, reconnaissant ses torts, d’ouvrir la porte à l’autre - en l’occurrence la victime, il paraît plus oiseux de promulguer sa propre justice - et justification, se pardonnant à soi-même du même coup. N’est-ce pas le pardon, précisément, qui est au centre du débat ? Autant la loi Taubira est un premier pas pour que l’agresseur puisse oser demander pardon, autant la loi qui récompensait symboliquement la France de son action colonisatrice, plus encore que de se pardonner elle-même, la dispensait tout simplement de la demande du pardon. Elle constituait un blanc-seing.

Deux textes, donc, qui représentent deux dynamiques opposées : l’une qui ouvre (à l’avenir), l’autre qui ferme (le dialogue).

Si la France, qui s’est voulue, aux temps nouveaux, figure emblématique et tutélaire des droits de l’homme - de leur reconnaissance jusqu’à leur établissement et celui, nécessairement légiféré, de leur respect - désire aujourd’hui rompre avec les multiples trahisons à cette profession de foi, elle n’a d’autre choix que de poursuivre le chemin engagé avec la loi Taubira : assumant ses torts et son passé, elle pourra alors attendre de ceux qu’elle aura libérés enfin, non plus de leurs chaînes d’acier, mais d’autres, symboliques et existentielles, qu’ils reconnaissent aussi les éventuels bienfaits de sa présence sur leurs territoires.

En toute logique, c’est d’eux, et non d’elle-même, que notre nation se doit d’attendre cette reconnaissance, qui ne sera rendue possible qu’en retour d’une main tendue.


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11 réactions à cet article    


  • Sylvain Reboul Sylvain Reboul 11 mai 2006 11:40

    Excellent article auquel il convient d’ajouter une distinction fondamentale entre une loi qui assigne aux historiens et aux professeurs d’histoire le devoir de réhabiliter le colonialisme pourtant reconnu internationalement, y compris par la France, comme un crime contre l’humanité et celles qui exigent que ces crimes qu’étaient l’esclavage et le nazisme soient reconnus comme tels et que ces faits ne soient pas oubliés ou pire niés (négationisme).

    Les faits historiques sont une chose et dès lors que leur réalité est établie, ils doivent être enseignés. Quant au jugement de valeur sur ces faits, dès lors qu’il sont jugés comme contraire aux principes même de la république, c’est autre chose ; c’est l’affaire des politiques et donc du légilateur de dire ce qui est condamnable et non pas d’excuser le crime dont le colonialisme s’est rendu coupale, sous le faux prétexte que les aspects prétendument positifs étaient dûs à la domination coloniale en tant que telle : il est en effet d’autres formes d’aides au développement que la colonisation dont on peut percevoir les effets pervers aujourd’hui quant aux capacités pour ces populations de se développer pour et par elles-mêmes.

    Et c’est le rôle des historiens d’apprendre que ces crimes ont été déclarés comme tels, car ces jugements politiques deviennent alors des faits historiques d’une très grande importance pour l’avenir de l’humanité.

    La loi et l’histoire


    • Cyril Sauvenay (---.---.126.188) 11 mai 2006 12:32

      Merci du commentaire, auquel je souscris sans réserve, tant il est nécessaire d’énoncer clairement et de sérier les problématiques, tant il est nécessaire de lutter contre confusions et dérives de toutes sortes.


    • marc p (---.---.224.225) 11 mai 2006 13:09

      Bravo à tous les 2, il fallait le dire et c’est très bien dit...

      Plus prosaïquement, aurions nous des réactions aussi « réactionnaires » (ultimes soubresauts de la bête, souhaitons-le...) de la part de nos élus, précisément si comme on l’entend ici et là, ils ne comptaient parmi leurs électeurs ceux qu’on nomme les Pieds Noirs, eux mêmes au nombre des victimes de toutes ces tragédies... mais pas tous sensibles à des analyses comme celles de M Reboul et Mr Sauvenay...

      Enfin je me demande si les « éventuels » bienfaits ne demeureront pas « éventuels » à tout jamais, ce qui ne serait pas une catastrophe... puisqu’on ne refait pas l’histoire (enfin ... hum), c’est bien la réconciliation avec soi-même, son passé et la vérité, la sortie du déni, qui permettra de rendre la dignité aux uns comme aux autres et d’avancer.

      Librement vôtre (on se plaît à le croire...)et merci à tous les 2.

      Marc P


    • MDV (---.---.74.227) 11 mai 2006 12:56

      Bonjour.

      Il me semble qu’on a parlé de supprimer l’article 2 de la loi Taubira et non la loi dans son intégralité. Ce qui pose déjà une sacrée nuance !

      Cet article dit ceci :

      « Les programmes scolaires et les programmes de recherche en histoire et en sciences humaines accorderont à la traite négrière et à l’esclavage la place conséquente qu’ils méritent ».

      L’adjectif « conséquente » est ici aussi lourd d’implications que le « positif » d’un autre article, dans une autre loi, un peu plus récente ... smiley Si l’on a supprimé le second, il n’y a pas de raison pour ne pas faire subir le même sort au premier.

      L’esclavage et la traite négrière occidentale ayant toujours eu droit de cité dans nos programmes scolaires, on peut s’interroger en effet à bon droit sur ce que signifie cet article. On peut néanmoins le traduire de la façon suivante : la place conséquente = culpabilisation outrancière de l’Occident (et de la France en l’espèce) dans un phénomène où tous deux ne furent que des acteurs tardifs.

      Bien entendu, s’il était question d’évoquer également dans son détail la traite négrière arabe, puis musulmane en Afrique noire ... 1200 ans d’un côté contre trois siècles de l’autre ... Curieux que l’on taise dans « nos » programmes ces 1200 ans qui firent des ravages et qui virent notamment apparaître les premiers catalogues de marchandises humaines (Cf. « La Traite négrière en terre d’islam » - Jacques Heers - Chez Perrin).

      Peur de heurter certaines sensibilités sans doute ? Mais pourquoi prendre des gants avec ces sensibilités-là et bafouer les autres ?

      Bref, on en revient au poids unique qui donne deux mesures, selon qu’il concerne les uns ou les autres.

      Il se trouve que, en France, une foule de personnes qui sont bien loin de voter toutes à l’extrême-droite, en ont assez. Et ce n’est qu’un début, Messieurs.

      Cordialement :

      MDV smiley


      • Cyril Sauvenay (---.---.126.188) 11 mai 2006 13:50

        Il est bon de préciser, et je vous en remercie. Cela permet d’évaluer avec justesse les divers éléments auxquels nous sommes confrontés. Toutefois cette précision n’enlève en rien, me semble-t-il, la différence de nature entre les deux textes de lois, tout particulièrement sur le plan moral ou éthique. Ceci dit, je suis tout-à-fait en accord avec le fait que toute forme de négation, voire d’oubli, est malhonnête ou mensongére. Ce qui m’intéresse à titre personnel, c’est de balayer devant ma porte : il me semble que la nature démocratique et républicaine de notre société nous impose de reconnaître nos torts (non pas à titre individuel, mais en tant que nation, que corps), ce qui ne constitue pas vis-à-vis d’autrui une omission des siens, mais au contraire lui permet - voire implique - d’envisager leur reconnaissance.


      • Youpi (---.---.186.86) 11 mai 2006 18:01

        « L’un, tourné vers autrui, lui reconnaît des droits en admettant un tort, celui d’avoir déporté, tué et rendu esclaves des millions d’Africains, au long de plusieurs siècles. »

        Un petit bémol tout de même :

        - les plus grands esclavagistes des africains noirs furent les arabo-musulmans - ce qui ne disculpe pas les blancs ou la France - et cela ne s’est jamais vraiment arrété (cf. le Soudan) : on attend toujours à la fois l’arrêt de cet esclavage et leur repentance

        - la plupart des esclaces noirs vendus aux européens l’ont été par les noirs eux-mêmes et souvent par des membres de leurs propre famille (ce qui n’excuse pas les acheteurs).


        • Cyril Sauvenay (---.---.126.188) 11 mai 2006 19:02

          Je vous rejoins sur ces deux points, qui par ailleurs ne me paraissent pas relever du bémol, mais de la précision : elle s’avère tout à fait utile. Ce à quoi je m’attachai, ne prétendant pas à l’exhaustivité, c’était à notre responsabilité, en tant que nation - ce qui n’exonère personne de la sienne, nous en sommes d’accord. Sans être un spécialiste de la question, il me semble certain que l’esclavage ne s’est pas limité à la traite négrière, et au commerce triangulaire. Il me semble toutefois que dans l’histoire récente (des derniers siècles) elle a revêtu une importance considérable, et qu’il est de notre devoir de ne pas l’occulter, afin, et c’est cela qui importe, d’envisager l’avenir avec plus de sérénité. Je crois que le fait d’assumer sa responsabilité, en tant que groupe et héritier culturel comme social d’un groupe, est une nécessité non seulement morale mais aussi absolument vitale. Par contre, il me semble ridicule et dangereux de porter une culpabilité exagérée ; tout au contraire, le chemin auquel je pense est un chemin de déculpabilisation, et, j’en suis certain, le seul possible : l’aveuglement renforcera inévitablement un sentiment collectif de culpabilité. Ne serait-ce pas précisément ce sentiment confus de culpabilité qui nous pousse à prendre des décisions contraires à nos intérêts vitaux, et à ne pas les assumer ensuite ? Ne serait-ce pas encore ce sentiment qui nous rend confus (politiques, médias, individus) face à des événements comme le « soulèvement » des banlieux, et incapables de gérer une crise autrement que d’une manière violente ? Il me paraît urgent d’en sortir, et pour ce faire, nécessaire de reconnaître nos torts, y compris historiques.


        • MDV (---.---.26.65) 11 mai 2006 19:21

          « Un sentiment confus de culpabilité ? »

          Pour vous, je ne sais pas mais je ne me sens vraiment pas coupable en ce qui concerne la traite atlantique.

          Pas plus que je ne me sens coupable pour les dérives hitlériennes ou encore le conflit arabo-israélien.

          Maintenant, pour les événements de novembre, vous avez raison : pour les parents incapables qui laissent leurs enfants baguenauder dans les rues et faire n’importe quoi n’importe comment, c’est certain qu’il y a beaucoup de culpabilité à assumer.

          Je ne crois pas d’ailleurs que ces gens-là l’aient fait : on l’aurait su.

          Cordialement :

          MDV ;o)


          • MDV (---.---.26.65) 11 mai 2006 19:26

            Je rajoute ces deux liens :

            1)sur les banlieues :

            http://www.communautarisme.net/Violence,-subjectivites-immatures-et-ideologies-victimistes_a641.html

            et

            2)sur le danger des lois mémorielles :

            http://www.communautarisme.net/Cessez-de-jouer-avec-les-memoires_a753.html

            Cordialement :

            MDV ;o)


          • Cyril Sauvenay (---.---.126.188) 12 mai 2006 11:51

            Il convient de clarifier : mon propos n’est pas de réfuter l’intervention des historiens à laquelle fait référence votre second lien ; quant au premier, il renvoit à une réalité qu’il ne s’agit pas de nier. Ce dont je parle, c’est de dialogue, et de comment il est possible de l’engager : la culpabilité à laquelle je fais référence n’est pas d’ordre individuel, et je précise qu’elle doit éviter la caricature, mais je soutiens qu’elle existe, confusément, et que cette existence est collective - de l’ordre de ce que l’on nomme l’inconscient collectif, quelles que soient les critiques que l’on puisse faire à l’encontre de l’expression. Pour dialoguer, il me paraît nécessaire de sortir de cette culpabilité. C’est un point de vue, et j’admets qu’on puisse ne pas le partager. Ainsi, il me semble capital que Jacques Chirac ait enfin reconnu l’implication de la France, sous Vichy, dans l’horreur du nazisme ; capital aussi que la vérité soit dite concernant les exactions commises en Algérie - tant lors de la colonisation (cf Bugeaud) que lors de la guerre qui y mit fin, ou celles commises au Rwanda - et caetera, les exemples abondent. La pensée collective existe, et dépasse la somme des pensées individuelles ; tout comme pour l’individu, la vérité, reconnue et déclarée, est libératrice pour la communauté. Elle seule permet d’avancer. Pour conclure, si je ne me sens coupable de rien en tant qu’individu des exactions que vous décrivez, je n’en reconnais pas moins une responsabilité collective ; cette attitude me paraît inévitable, afin entre autres de ne pas fermer - à l’avenir, et collectivement - les yeux devant une réalité à laquelle nous devons nous confronter, évitant ainsi, je l’espère, d’autres Vichy, d’autres Vel d’Hiv, d’autres Kigali, dont le risque est permanent.


          • UnivCsgd94120 (---.---.95.225) 4 juin 2006 23:52

            Société d’Histoire 94120 Saint-George & Dalayrac (Csgd94120) Présidente : Alexis Marise Bique

            La Société d’Histoire de Fontenay-sous-Bois prépare depuis 3 ans une université d’été qui se tiendra du 13 au 30 juillet 2006 à la Maison du Citoyen et de la vie Associative. Durant 2 semaines, chaque matin de 10 à 12 heures une visioconférence permettra d’échanger sur les questions de l’histoire de la Planète et particulièrement celle des colonisations, des traites et des esclavages à l’époque moderne. Cette visioconférence sera suivie de débats entre 14 et 16 heures.

            L’UnivCsgd94120 « off » proposera des activités toujours en relations avec l’histoire de la Planète et la question sociale en France.

            Le 10 mai 2006 au eu lieu une cérémonie de commémoration à l’Hôtel de Ville de Fontenay-sous-Bois. L’arbre à sucre offert par Csgd94120 le 23 août 2004 a été officiellement inaugurée (au bout de 2 ans !) et l’association a reçu la médaille de bronze de la Ville.

            Csgd94120 a offert trois ouvrages à la médiathèque de la ville, à l’occasion du 10 mai 2006. Ces ouvrages concernent la vie et l’œuvre du Chevalier de Saint-George et sont rédigés par (ou avec la collaboration de) Monsieur Marciano qui sera l’invité de l’UnivCsgd94120 le 22 juillet 2006.

            A l’occasion de la première commémoration du 10 mai, Csgd94120 met en place l’opération « Carré de doléances© ». Elle consiste à créer une archive pour se souvenir. Des Œuvres de 21 x 21 cm sur textile de 25 x 25 cm qui deviendront des costume-mémoire du Carnaval des Nouveaux Mondes (29-30 juillet 2006). http://www.valinfo.org/listcalass.php?ass=947912

            Les programmes complets seront consultables sur http://www.valinfo.org/listcalass.php?ass=947912

            Au plaisir de vous rencontrer entre le 13 et le 30 juillet à Fontenay-sous-Bois.

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