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Il faut se méfier des banques...

Le numéro de mars du ’Monde Diplomatique’ lance une diatribe contre le néolibéralisme. Derrière la rhétorique pompeuse des auteurs, se glisse surtout une attaque convenue contre les puissances de l’argent. Celle-ci n’est ni originale, ni infondée. La question relève cependant plus du politique que de l’économique.

 Le Monde Diplomatique de mars 2010 assume à longueur de pages cette exclamation : l’argent corrompt ! Il la répète sur tous les tons. Cela ne m’empêche pas de recommander chaudement sa lecture. Chacun appréciera le format, la longueur des articles qui permettent à l’auteur de développer sa pensée, l’enquête de Jérémy Droy sur la rétention de sûreté pour les prédateurs sexuels aux Etats-Unis, ou encore les cartes lumineuses de Philippe Rekacewitz. Il faut rendre à César les honneurs qui lui sont dus. Thomas Deltombe enquête fort opportunément sur ces Français prêts à toutes les compromissions avec le régime de Paul Biya. Journalistes très en vue, ou bonimenteurs tarifés se pressent en effet à Yaoundé. Ils caressent dans le sens du poil le dictateur camerounais désireux à soixante-dix-sept ans de se maintenir au pouvoir après 2011. Celui-ci dépense sans compter pour soigner son image de marque. L’argent aiguise les appétits.

A Dubaï, Ibrahim Warde fait également le point [Dubaï a cédé]. Le récit des événements est synthétique. Il se clôt sur une interrogation. L’émirat d’Abu Dhabi a émis un emprunt pour secourir son voisin ruiné, en particulier le complexe de Dubai World. Mais nul ne sait si le (presque) sauvé devra rembourser la somme. Le prêt (don ?) a permis fin 2009 de payer 3,5 milliards de dollars d’obligations islamiques (sukuk), tout en couvrant les dépenses courantes jusqu’au printemps prochain. Mais le 4 avril, une fois inaugurée, la tour de huit cent vingt-huit mètres continuera à coûter cher. Les bureaux et logements se négocieront-ils au prix envisagé au début des années 2000, condition probable pour un équilibre financier du projet ? Depuis l’été 2008, le prix du baril a fléchi et plusieurs projets immobiliers ont été simplement abandonnés (Palm Islands). L’argent déçoit.

Serge Halimi sonne le clairon. Les banquiers sont des bandits de grand chemin. Encore épargnera-t-il ceux qui gèrent les comptes de particuliers. Pour acheter des logements défiscalisés, des voitures subventionnées ou des biens de consommation fabriqués en Asie, il tolère les prêteurs. Pour les professionnels des fonds spéculatifs, en revanche, Serge Halimi ne trouve pas de mots assez sévères. Mais l’éditorialiste ne précise guère les solutions de remplacement. Peut-on se passer des banques ? L’argent le révulse, et il prend pour le dire les mots de Barack Obama. « Comme la plupart des Américains, je ne médis pas du succès et de la fortune. Cela fait partie de l’économie de marché.  » La condamnation de l’argent date d’avant le Monde Diplomatique, mais Serge Halimi se garde de dénoncer un matérialisme triomphant. Il ne condamne pas par exemple les publicitaires pousse-au-crime, c’est-à-dire à la consommation. Est-ce parce qu’ils financent la presse, y compris la plus hostile au néolibéralisme ?

De son côté, Frédéric Lordon réinterprète une thèse déjà recyclée, celle de la Stratégie du choc que seuls les Béotiens n’ont pas comprise. Naomi Klein dans son livre fait le procès du néolibéralisme, sans annoncer la fin du capitalisme [La fin du capitalisme attendra un peu]. Frédéric Lordon commence par instruire à charge : le contribuable a sorti de l’ornière les banquiers. Ceux-ci ont depuis versé leur écot, mais font mine de répéter les erreurs passées, tout en demandant avec toupet l’apurement des comptes publics. Frédéric Lordon omet de rappeler qu’il n’existait aucune alternative au sauvetage des banques, quoi qu’on pût en penser à l’époque. Passons. L’heure est aux coupes budgétaires. Sur ce point, il ne tourne pas autour du pot, et applique de froids calculs. Faute d’argent, l’Etat et les collectivités devront restreindre leurs dépenses. Au lieu de poser simplement la question des choix de politiques publiques, Frédéric Lordon botte en touche. On dénonce la tyrannie de l’économique, sans oser prononcer le mot politique.

Le coeur du problème se situe à ce niveau. « Les salariés du secteur public irlandais, à qui l’on a proposé des baisses nominales de salaire de l’ordre de 10 %, savent déjà à quoi s’en tenir ; pour le même motif, leurs homologues grecs sont promis à la même punition (avec en prime le chaleureux soutien de la Commission européenne) ; quant aux Français, ils mettront bientôt bout à bout la réforme des retraites, les projets de licenciement des fonctionnaires et l’idée (insensée) d’une constitutionnalisationde l’équilibre budgétaire pour avoir une vue plus claire de la destruction de l’Etat social qui les attend ; avec peut-être pour effet que, dans tous ces pays, rompant avec le prudent gradualisme des décennies antérieures, la violence concentrée inhérente au choc même ne laissera pas cette fois les corps sociaux sans réaction.  »

Tout se mélange ici. L’exemple donné de l’Irlande – à confirmer – constituerait une base de discussion. Il illustrerait la propension de la haute administration à se préserver des effets de la crise en se défaussant sur la base : on ne peut en effet mettre au même niveau 10 % d’un gros salaire et 10 % d’un bas salaire. Dans un cas, la perte touche le budget chaussure de golf, dans l’autre le budget chaussure de ville. Faire payer à tous la facture, cela revient à refuser de hiérarchiser, c’est mettre au même niveau les dépenses de communication et les dépenses d’enseignement. Malheureusement, Frédéric Lordon opte pour un contre-choc mou : dire du mal de l’hebdomadaire The Economist parce que ce dernier plaide pour la diminution des déficits, s’émouvoir à l’évocation de la taxe Tobin, justifier la chasse aux traders au nom d’une sorte de droit au châtiment pour l’exemple. Et puis, le jour où le système craquera, le peuple se redressera pour châtier les vilains.

Un autre économiste a reçu pour charge d’incarner concrêtement le développement précédent. Laurent Cordonnier s’interroge. Un pays peut-il faire faillite ? Il s’agit bien entendu de la Grèce [El Zapatero]. Non, un pays ne peut faire faillite. Oui, Athènes pourrait s’en sortir en faisant payer les riches. Manque de chance, ceux-ci ne s’empressent pas à payer leurs impôts. L’argent fuit l’argent. L’Etat grec peut-il moins dépenser ? Laurent Cordonnier réplique que la France a d’ores et déjà précédé la Grèce dans cette voie. Cela étant, la baisse de la TVA pour la restauration ou le paquet fiscal ont fait perdre à l’Etat bien plus qu’il n’en a gagné à l’occasion de la diminution de la masse salariale. C’est une bonne illustration mais l’économiste se contente de l’image du cadeau aux riches. L’argent va à l’argent.

Pour sauver la Grèce, le lecteur découvrira ses deux recettes hétérodoxes. La première consiste à taxer les banques européennes pour renflouer les caisses publiques vides. Il faut prendre l’argent là où il est. « Mais une telle mesure (qu’il faut raisonnablement situer à l’extrême centre droit de l’échiquier politique) aurait en définitive peu de chances d’aboutir, pour une foule de raisons assez éloignées de la logique économique : procédé jugé inflationniste et donc incompatible ave l’orthodoxie monétaire ambiante ; réticence des rentiers face à la perspective de leur propre euthanasie ; divergences d’intérêts entre les pays du nord et du sud de l’Europe, etc.  » Ainsi, les rentiers envoyés à l’abattoir ne s’enthousiasmeraient pas de cette mesure de salubrité publique ? Laurent Cordonnier propose une autre recette qui consiste à annuler purement et simplement la dette. Que n’y avait-on pas pensé plus tôt ? Il y aurait certes un avantage pour un Etat grec soudain soulagé de sa dette. Pressé cependant d’éviter un blocage en quelques jours du pays, le gouvernement emprunterait à 10 % ou à 15 % d’intérêt, là où auparavant il empruntait à 4 ou 5 % (simple ordre de grandeur donné ici au hasard). Les banquiers soudain diligents se chargeraient d’avancer les sommes. Evidemment, l’argent ne fait pas le bonheur, même s’il y contribue.

Je n’ai pour ma part aucune munition pour fusiller l’ultralibéralisme. Ma question porte seulement sur l’inconséquence de l’homme politique. Le maire d’une banlieue de Thionville attire justement à lui les feux de la rampe. Il demande de l’argent aux banques qui ont prêté de l’argent à sa commune : l’argent, toujours l’argent. En 2001, l’année de l’élection, 2,8 millions (de francs ?) sur 3 millions partent dans le remboursement de la dette. Mais dans la dernière décennie, la gestion semble ne guère s’améliorer à Terville. La chambre régionale des comptes pointe en 2006 des irrégularités dans la gestion. Ailleurs, le maire aurait demander des comptes à son prédécesseur. Ici, il se retourne contre la banque en réclamant des dommages et intérêts. Et la presse lui sert la soupe. En 2008, les habitants le réélisent triomphalement à 80 % [Le Monde]. La commune voit grand. Il y a des dépenses incompressibles, avec deux maternelles et deux écoles primaires [En pays briochin, les merveilles n’existent pas], les espaces verts et les associations. Mais Terville a aussi financé une grosse salle de concert (le 112), un quotidien municipal gratuit en papier glacé, une équipe de volley professionnelle (Terville-Florange), et enfin une équipe de footballeurs américains : les Gueules Jaunes [photo], à ne pas confondre avec les pièces jaunes, celles qui font tant défaut à la commune.

Décidément, il faut se méfier des banques…

 

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Les réactions les plus appréciées

  • Par Et hop ! (xxx.xxx.xxx.196) 15 mars 2010 20:58
    Et hop !

    Une décision du IIIe concile de Latran excomunie les usuriers (prêteurs à intérêt), les privant de sacrements et de sépulture religieuse ; les dons qu’ils peuvent faire aux églises ne sont pas reçus.

    Auparavant, les conciles de Nicée, de Carthages, de Vienne,

    Encore plus avant, Aristote condame la chresmatique, Platon l’usure.
    À Athènes, la Constitution de Solon rétablit la paix publique en annulant toutes les dettes financières (intérêt et capital), banit les usuriers de la Cité, et interdit le peêt à intérêt. En effet, tous les citoyens étaient accablés de dettes, et à cette époque, le débiteur insolvable qui ne pouvait pas rembourser pouvait être vendu comme esclave.

    Encore avant, la Bible dans le deuteronome XXIII versets 19 et 20, Ezechiel, et ausi Saint Luc VI verset 34, interdisent le prêt à intérêt.

    Plusieurs capitulaires de Charlemagne, les ordonnances de Saint Louis en 1244, de Philippe IV en janvier 1311, de Louis XII en juin 1510, de François Ier en 1535, de Charles IX en 1567, de l’Ordonnance de Blois article 202. Ce sont les prêts à intérêt correspondant aux prêts à la consommation, qui étaient interdits, pas les intérêts pour les sommes investies dans le capital d’une affaire commerciale, industrielle ou dans la construction.

    Philippe le Bel bannit les juifs parce qu’ils pratiquaient l’usure, ainsi que les Templiers qui étaient devenus une puissance financière menaçante et qui sont tous arrêtés le matin du Vendredi 13 octobre 1307 (il pratiquaient le prêt dit mortgage et l’escompte de traites).

    Une autre série d’ordonnances royales interdit d’acheter aux agriculteur leur récolte sur pied, et en dehors des marchés où toutes les récoltes doivent être portées en même temps et proposées publiquement à la vente (pour empêcher les accaparements, la spéculation et pour qu’il puisse se former un cours public).

    De nombreux ministres des finances ont été condamnés à la confisaction, à la pendaison, ou à la prison à vie, pour avoir surendetté l’État auprès de compères qui percevaient les intérêts.

    La libération du prêt à intérêt est une des premières mesures prises par l’Assemblée nationale en 1789.

    Les différentes règles qui encadraient l’activité bancaire (interdiction d’être assureur et banquier, d’être banque de détail et banque d’affaire, règles sur le dépôt de bilan et la faillite,..), obligation pour les assureurs de placer la moitié de leurs reserves dans l’immobilier (physique), interdiction de pratiquer une activité banquaire en France depuis l’étranger, etc.., ont commencé à partir de M. Balladur, ministre des finances dans le gouvernement de cohabitation, ce qui était terminé en 1998. La crise financière et du crédit n’est qu’une conséquence prévisible de cette dérèglementation. Elle est donc très facile à résoudre : il suffit de remettre toutes ces règles en vigueur.

  • Par ffi (xxx.xxx.xxx.3) 15 mars 2010 17:20
    ffi

    La monnaie scripturale est de l’argent (unités des compte électronique)
    Les banques en créant la monnaie scripturale à volonté ont le pouvoir de créer de l’argent et d’en demander des intérêts.
    C’est-à-dire que les entités politiques (nations) ont délégué aux banques privées une partie de leur droit de seigneuriage (en ce qui concerne la monnaie scripturale).
    Une banque est un détaillant de l’argent. Son travail consisterait normalement à emprunter des grosses sommes à long terme pour prêter au détail à court ou moyen terme.
    Elles devraient fonctionner comme un détaillant de bois qui achète de grosses quantités de bois et les revend au détail.
    Or, par cette remise aux banques du pouvoir de créer de l’argent pour faire de l’argent, c’est comme si l’état fournissait gratuitement de grosses quantités de bois aux détaillants de bois, afin qu’ils puissent se faire une marge supérieure par leur vente au détail.

    C’est une subvention déguisée que l’état fait aux banques. Et cette subvention cachée coûte au bas mot 50 milliards d’euros tous les ans.

    De plus, l’argent étant ce qui permet de faire (c’est un peu une mesure de la quantité de droit : SDF n’en ayant aucun, le milliardaire ayant quasiment tous les droits), cette capacité donnée aux banques de créer des unités de compte monétaire, leur permet in fine d’avoir une puissance de gouvernement économique supérieure aux Etats.

    La création monétaire doit être remise intégralement aux institutions. Tout l’argent émis dans le système doit être mis uniquement au compte de l’état et celui-ci doit l’orienter vers des politiques publiques, dans des investissements dont le but est de garantir les droits de la population tels que définis par la constitution de la République.

    La défausse politique de tous les instruments financiers disponibles depuis les années 1970 est l’élément essentiel de la faillite contemporaine :

    - Les banques gouvernent, leurs investissement sont sans cohérence avec une perspective d’amélioration des niveaux de vie, du fait d’une conception féodale de l’économie
    - Les états ne gouvernent plus et limitent par eux-même leur intervention à une bureaucratie tatillonne.

    Y a-t-il un seul parti politique qui évoque cette subvention déguisée aux banques ? Aucun !

    Heureusement, la solution qui fait unanimité à droite comme à gauche :
    - L’illusion écologiste visant à faire croire qu’en introduisant des technologies du moyen-âge (moulins à vent) le sort de la population pourrait s’améliorer !

    Une tendance au Malthusiano-Tatchéro-Stalinisme en quelque sorte.

    Un enfer bureaucratique sans droits sociaux ni capacité de production.

    Et comme, de toute façon, sans capacité de production, il ne peut y avoir de droits sociaux, et que le meilleur moyen de faire accepter l’absence de droits sociaux, c’est de soumettre chaque citoyens individuellement à une bureaucratie tatillonne et culpabilisante afin d’atomiser toute résistance...

  • Par Papybom (xxx.xxx.xxx.117) 15 mars 2010 15:37
    Papybom

    Bonjour.

    Il faut également se méfier des" Branques !"

    Cordialement.

  • Par Lisa SION 2 (xxx.xxx.xxx.65) 15 mars 2010 18:19
    Lisa SION 2

    Bonjour, face à un problème semblable, voici ce qui s’est passé il y a exactement mille ans...

    Peut-être devrions nous engager un nouveau concile...

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