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Jacques Chaban-Delmas, un héros national (2)

Des sourcils épais, une voix nasillarde, un dynamisme d’action et de réflexion : « Croire en l’homme et préférer cette croyance aux fascinations du progrès, de l’argent, de la science ou de la technique (…). Croire en l’homme, le respecter et lui faire confiance. » (1993). Deuxième partie.

Dans la première partie de l’article, il a été évoqué la jeunesse, le passé de résistant ainsi que le parlementaire exceptionnel qu’a été Jacques Chaban-Delmas.

Bien qu’ayant participé à la marge aux gouvernements de la IVe République, il n’a pas eu l’occasion d’agir pendant les deux mandats du Général De Gaulle.

Faisant activement campagne pour le référendum du 27 avril 1969 (notamment à Nantes), Jacques Chaban-Delmas se retrouva "orphelin" de De Gaulle et soutint la candidature de Georges Pompidou contre Alain Poher à l’élection présidentielle anticipée.


Matignon

Le choix de Georges Pompidou de nommer à Matignon le gaulliste Jacques Chaban-Delmas se basait de façon rationnelle : représentant le gaullisme historique, émanant de la majorité parlementaire, doté d’une grande envergure politique.

La nomination de Jacques Chaban-Delmas comme Premier Ministre a eu lieu formellement le 20 juin 1969 et celle de son gouvernement le 22 juin 1969. Le gouvernement fut composé de personnalités de grand talent : Michel Debré, Valéry Giscard d’Estaing, René Pleven, Maurice Schumann, Olivier Guichard, François-Xavier Ortoli, Jacques Duhamel, Robert Boulin, Edmond Michelet (qu’il avait nommé au Conseil Constitutionnel en 1962), Joseph Fontanet, Jacques Chirac, Albin Chalandon, André Bettencourt… et aussi Pierre Messmer à partir du 15 mai 1972.

Contrairement à l’accélération du temps politique dans les années 2000, aucune session parlementaire extraordinaire n’avait été décidée pour commencer l’action gouvernementale dès le début de l’été, ce qui a donné près de trois mois à Jacques Chaban-Delmas pour préparer son discours de politique générale.


La "nouvelle société"

Exercice habituellement terne et sans surprise, le discours du Premier Ministre Jacques Chaban-Delmas prononcé devant les députés le 16 septembre 1969 fut sans doute le mieux réussi de tous les discours de ce type sous la Ve République. Ce fut son fameux discours sur la "nouvelle société", une variante française des "nouvelles frontières" proposées par John Kennedy au début de la décennie.

Il a défini plusieurs grands objectifs : la modernisation de l’État jugé trop tentaculaire et trop inefficace, l’autonomie de l’information et de l’ORTF, l’amélioration de la compétitivité nationale, le rajeunissement des structures sociales qui implique notamment une revalorisation de la condition ouvrière (mensualisation des salaires et réduction du temps de travail) et une redéfinition de la solidarité.

Pour justifier le changement qu’il proposa, il déclarait : « Je suis certain que nous devons aujourd’hui nous engager à fond dans la voie du changement. (…) Si nous ne le faisions pas, nous nous exposerions à un avenir qui ne serait guère souriant. (…) Notre existence en tant que nation serait elle-même menacée. Nous sommes, en effet, une société fragile, encore déchirée par de vieilles divisions et, faute de pouvoir maintenir notre équilibre dans la routine et la stagnation, nous devons le trouver dans l’innovation et le développement. La seconde raison, la raison positive, c’est que la conquête d’une avenir meilleur pour tous justifie à elle seule tous les efforts, tous les changements. ».

Jacques Chaban-Delmas donnait ainsi une belle perspective : « Nous commençons (…) à nous affranchir de la pénurie et de la pauvreté qui ont pesé sur nous depuis des millénaires. Le nouveau levain de jeunesse, de création, d’invention qui secoue notre vieille société peut faire lever la pâte de formes nouvelles et plus riches de démocratie et de participation, dans tous les organismes sociaux comme dans l’État assoupli, décentralisé, désacralisé. Nous pouvons donc entreprendre de construire une nouvelle société. ».

Avec sa définition personnelle : « Cette nouvelle société, quant à moi, je la vois comme une société prospère, jeune, généreuse et libérée. » et répétant ainsi : « C’est la transformation de notre pays que nous recherchons, c’est la construction d’une nouvelle société, fondée sur la générosité et la liberté. ».

Au-delà du slogan, Jacques Chaban-Delmas voulait remettre au goût du jour ce que certains appellent le "gaullisme social" et que d’autres considèrent comme une "économie sociale de marché", à savoir rechercher une efficacité économique parallèlement à une justice sociale, ce que la plupart des gouvernements depuis les quatre dernières décennies ont cherché à mettre en œuvre, qu’ils soient de centre droit ou de gauche.


Trois années de gouvernement

Pendant ses trois années aux affaires, Jacques Chaban-Delmas axa son action selon deux priorités : le renforcement de la politique contractuelle, aidé de son conseiller Jacques Delors, et le maintien de l’ordre, avec la loi anticasseurs votée au printemps 1970 qui fit autant polémique que les lois sur la sécurité des "années Sarkozy". Un équilibre à la fois de centre gauche et de droite qui mécontenta les deux camps (l’UDR qui trouvait le gouvernement trop progressiste et la gauche, trop préoccupée par l’alliance socialo-communiste).

L’une des mesures phares du gouvernement Chaban-Delmas fut la réforme de l’ORTF et son autonomie : « L’Office appartient à la nation tout entière. (…) Comment le mettre au service de tous sans le mettre au service de chacun ? ». Mais elle provoqua beaucoup de mauvaise humeur et d’inquiétude parmi les parlementaires de la majorité qui voyaient d’un mauvais œil cette liberté de ton (notamment lors de la nomination de Pierre Desgraupes).

Dès le 10 août 1969, Jacques Chaban-Delmas et son Ministre des Finances Valéry Giscard d’Estaing décidèrent de dévaluer le franc de 12,5%. Une mesure hautement contestée par Jean-Marcel Jeanneney et d’autres économistes, comme Raymond Barre, qui avaient réussi à dissuader De Gaulle de dévaluer en novembre 1968. Pompidou et Chirac étaient au contraire partisan de la dévaluation préférant le risque de l’inflation au risque du chômage.

Jacques Chaban-Delmas se révéla être un excellent lanceur d’initiatives sociales auprès des partenaires syndicaux mais resta très médiocre dans ses rapports avec les parlementaires. Jacques Baumel fit remarquer : « Aucun Président de l’Assemblée Nationale ne s’est promené aussi peu que lui dans les couloirs. » (discussion avec Michèle Cotta du 28 juillet 1970).

Un épisode montra cependant la bonne popularité de Chaban-Delmas. En raison du décès de son suppléant devenu député, une élection partielle fut organisée à Bordeaux le 20 septembre 1970. Jacques Chaban-Delmas se représenta par coquetterie.

Jean-Jacques Servan-Schreiber, bouillonnant leader du vieux parti radical, venait d’être élu député de Nancy le 28 juin 1970 face à Roger Souchal, député UDR sortant qui avait démissionné pour protester contre le tracé de l’autoroute A4 (qui avantageait Metz dont le maire était le Ministre des Transports, Raymond Mondon). JJSS a voulu faire de cette partielle en Gironde une élection nationale. Après avoir encouragé la candidature de Robert Badinter ou d’Alain Savary, il se présenta lui-même contre Chaban-Delmas, jouant un peu au général Boulanger, mais échoua lamentablement dès le premier tour : le Premier Ministre était réélu avec 68,6% face à JJSS qui ne recueillait que 16,6%.

À la mort de De Gaulle apprise avec émotion tôt le matin du 10 novembre 1970, Pompidou a demandé à Chaban-Delmas, Roger Frey, Olivier Guichard et Jacques Chirac de rester déjeuner à l’Élysée après un court Conseil des ministres. À part Chirac, ces invités étaient ainsi considérés comme des gaullistes très proches de De Gaulle. Michel Debré était déjà parti à Colombey-les-Deux-Églises.


Le couple Pompidou/Chaban-Delmas

Dans son discours du 16 septembre 1969, Jacques Chaban-Delmas n’avait pas cité une seule fois Georges Pompidou et une seule fois De Gaulle. Il donnait le ton sur sa volonté de mener la politique gouvernementale depuis Matignon même s’il a utilisé une formulation prudente : « C’est aussi parce que j’ai la conviction que nous entrons dans une époque nouvelle, où de grands changements sont possibles, et qu’en accord avec le Président de la République, avec gouvernement tout entier et, je l’espère, avec votre appui et votre soutien, j’a la volonté d’entreprendre ces grands changements. ».

Une telle pratique ne pouvait qu’agacer Pompidou et créer des tensions sur la manière de fonctionner au sein de l’Exécutif.

Après le référendum du 23 avril 1972 sur l’entrée de la Grande-Bretagne à la Communauté économique européenne, dont les résultats furent très mitigés (abstention très élevée), Chaban-Delmas a dû faire face à une fronde de la majorité.

Face à des députés UDR hostiles, en début mai 1972, Chaban-Delmas aurait demandé à Pompidou ainsi son soutien : « Soutenez-moi ou mettez-moi à la porte ! ». Pompidou lui aurait répondu : « Demandez donc un vote à l’Assemblée. On verra bien, vous n’avez rien à perdre. ». Le 24 mai 1972, Chaban-Delmas reçut alors un vote de confiance massif des députés (368 voix contre 96), mais Pompidou mit tout de même fin à ses fonctions de Premier Ministre le 5 juillet 1972.

Pierre Messmer lui succéda à Matignon afin de préparer les élections législatives de mars 1973 qui pouvaient devenir difficiles avec l’union de la gauche.

Chaban expliqua son sentiment sur cette période : « Je suis devenu Premier Ministre sur un double malentendu. Pompidou me croyait gentil, je le croyais gaulliste. ».

Pompidou confia à Françoise Giroud le 5 octobre 1972 un appréciation très sévère sur Chaban-Delmas : « Jamais il n’a pris de décision. Il a fait des feux d’artifice, voilà tout. » (cité par Michèle Cotta).


Dans la troisième partie de l’article, sera évoquée la succession incertaine de Georges Pompidou.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (10 novembre 2010)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :

Le gaullisme après De Gaulle.
Radioscopie du 21 octobre 1975.

La plupart des informations de cet article proviennent du fond de documentation de l’Assemblée Nationale sur Jacques Chaban-Delmas accessible ici et des cahiers de Michèle Cotta.



Documents joints à cet article

Jacques Chaban-Delmas, un héros national (2)

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4 réactions à cet article    


  • Sylvain Rakotoarison Sylvain Rakotoarison 11 novembre 2010 15:29

    Erratum : La dévaluation a eu lieu en été 1969 et pas en 1970.


    • Kalki Kalki 11 novembre 2010 15:50

      Comment dire : ca fait un peu grand quand ca vient d’une personne qui croit au pouvoir, surtout au pouvoir de la finance


      • ZEN ZEN 11 novembre 2010 16:12

        On l’attend encore cette fameuse « Nouvelle Société »...


        • Rough 11 novembre 2010 22:04

          @Rakoto

          T’as qu’à voir comment chaban a mis Bordeaux..Une ville de merde aux façades lépreuses et noires..pas de transport en commun, pas d’équipements collectifs, un néant de gestion pendant près de 40 ans... Comme dit ZEN la nouvelle société on l’attend encore !..
          Un petit détail pour moi qui cherche une maison à Bordeaux avec un budget plus que conséquent...même à 1,5 millions d’euros la plupart des hôtels particuliers des boulevards (Wilson, Georges V, Ornano...) n’ont pas le tout à l’égout et les chiottes sont au fond du jardin....Chaban c’est la bourgeoisie dans ce qu’elle de plus ranci...à l’image de ces gros bourgeois qui chient dans les begonias...

          T’imagines que c’est juppé, le meilleur d’entre nous, le débile profond qui a dissous l’assemblé nationale alors que Chirac avait 75% des sièges, qui a revigoré la ville....Cela a au moins prouvé une chose c’est que juppé a atteint son niveau de compétence..maire d’une ville de 235000 habitants..et pas premier ministre !

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