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Accueil du site > Actualités > Politique > Jacques Chaban-Delmas, un héros national (3)

Jacques Chaban-Delmas, un héros national (3)

Des sourcils épais, une voix nasillarde, un dynamisme d’action et de réflexion : « Croire en l’homme et préférer cette croyance aux fascinations du progrès, de l’argent, de la science ou de la technique (…). Croire en l’homme, le respecter et lui faire confiance. » (1993). Troisième partie.

Résistant, gaulliste historique, Jacques Chaban-Delmas fut un grand Président de l’Assemblée Nationale (première partie) et un Premier Ministre d’ouverture vers une nouvelle société (deuxième partie). Sa démarche ne put qu’aboutir à une candidature à l’élection présidentielle.

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Candidat à l’élection présidentielle de 1974

Retiré sur ses terres bordelaises depuis vingt et un mois, Jacques Chaban-Delmas était décidé à se présenter à l’élection présidentielle en 1976. Son expérience à la fois de résistant, de gaulliste historique, de Président de l’Assemblée Nationale et de Premier Ministre, et son projet déjà bien ficelé de nouvelle société constituaient des atouts non négligeables pour un homme tourné vers l’avenir, plutôt consensuel dans la forme. Dynamisme, intelligence, talent de séduction, tout aurait dû avantager Jacques Chaban-Delmas.

La mort accélérée de Georges Pompidou le 2 avril 1974 créa un électrochoc dans la classe politique : malgré les sous-entendus, tout le monde savait Pompidou gravement malade mais personne n’imaginait qu’il allait mourait si vite.

Le "timing" avantagea nettement François Mitterrand qui avait réussi à conclure en 1972 l’union de la gauche et le programme commun entre socialistes, radicaux (de gauche) et communistes. Les élections législatives de mars 1973 furent la première expérience de cette nouvelle union qui montrait l’efficacité des reports de voix dans la "discipline républicaine" de désistement au second tour et de soutien au candidat le mieux placé. Toute son attention visait à rester un homme indépendant des communistes en refusant toute négociation.

Georges Marchais, secrétaire général du parti communiste français, n’ayant eu aucune envie de comptabiliser les voix communistes, la candidature unique de gauche de François Mitterrand était garantie. Il pouvait donc se consacrer totalement à combattre le pouvoir gaulliste sans se soucier de ses alliés.

De l’autre côté de l’échiquier, trois personnalités mouraient d’envie de se présenter : Chaban-Delmas (qui se déclara le 4 avril 1974, quelques minutes même avant la fin de l’éloge funèbre à l’Assemblée Nationale), Edgar Faure (le 5 avril 1974) et Valéry Giscard d’Estaing (le 8 avril 1974).

Encouragé par Jacques Chirac, le Premier Ministre sortant Pierre Messmer se proposa sans conviction le 9 avril 1974 d’être le candidat de rassemblement à condition du renoncement des autres candidats potentiels. Giscard d’Estaing l’a pris au mot et a accepté de renoncer si ses deux autres rivaux renonçaient. Un engagement sans beaucoup de risque car il savait que Chaban-Delmas était trop déterminé pour abandonner.

La tentative Messmer échoua donc, et Edgar Faure en profita pour renoncer aussi. Chaban-Delmas a obtenu dès le 7 avril 1974 le soutien de l’UDR (les députés UDR étaient dirigés par Roger Frey et l’UDR par Alexandre Sanguinetti, deux proches de Chaban) et le 9 avril 1974, le soutien du CDP (centristes pompidoliens) de Jacques Duhamel. Messmer lui apporta finalement un timide soutien le 21 avril 1974.

Sous la conduite de Jacques Chirac, Ministre de l’Intérieur, quarante-trois députés et ministres UDR (dont Olivier Stirn) ont publié le 13 avril 1974 (veille de Pâques) un texte de défiance vis-à-vis de la candidature de Jacques Chaban-Delmas, soutenant implicitement celle de Giscard d’Estaing. Ce dernier a bénéficié dès le 10 avril 1974 du soutien du Centre démocrate de Jean Lecanuet et des indépendants d’Antoine Pinay.

Chabanisation et effet des sondages


Au fur et à mesure de l’avancée de la campagne, les sondages furent de plus en plus catastrophiques pour Jacques Chaban-Delmas. Les polémiques depuis deux ans sur ses fiches d’impôts (l’avoir fiscal lui permettant de ne pas payer d’impôts ; ironie du sort : c’était Giscard d’Estaing qui créa cette disposition fiscale rue de Rivoli), son divorce et le remariage récent à la suite du décès de sa deuxième épouse, et de nombreuses maladresses ont handicapé sa candidature.

Parmi les maladresses, celle de mobiliser le vieil écrivain gaulliste André Malraux, en fin de vie, rempli de tics d’élocution, peu compréhensible, qui donna une image très passéiste de sa candidature.

Ce fut Lionel Stoléru qui géra les sondages pour Giscard d’Estaing et Jacques Chirac, contrôlant les Renseignements généraux, était à la manœuvre, notamment en laissant fuir le 20 avril 1974 l’information selon laquelle au second tour, Mitterrand pourrait battre Chaban-Delmas mais serait battu par Giscard d’Estaing (déjà l’argument du "vote utile").

Assurant l’intérim de la Présidence de la République, Alain Poher demanda à Henri Amouroux, directeur de "France Soir", de ne pas publier un sondage le 3 mai 1974, avant-veille du premier tour pour préserver la sincérité du scrutin (la loi n°77-808 du 19 juillet 1977 interdit désormais la publication de sondage pendant la semaine précédent le scrutin).

Les résultats du premier tour du 5 mai 1974 furent sans surprise par rapport aux sondages : Jacques Chaban-Delmas avec 15,1% fut nettement distancé par Giscard d’Estaing avec 32,6% et François Mitterrand avec 43,2%. Valéry Giscard d’Estaing fut élu d’extrême justesse Président de la République le 19 mai 1974… à seulement 48 ans.

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Un contributeur très actif de la vie démocratique

Malgré ses "espérances blessées", Chaban-Delmas restait pour encore longtemps un personnage éminent dans le débat politique.

Après son échec présidentiel, Jacques Chaban-Delmas se rapprocha de Valéry Giscard d’Estaing au moment au Jacques Chirac s’en éloigna (vers 1977).

Favorable à la construction européenne, il n’hésitait pas à se confier à Michèle Cotta à propos des premières élections européennes (7 juin 1979) : « Je suis sûr qu’il faudrait que les gaullistes fassent campagne en disant : nous sommes les premiers Européens, les seuls, les vrais. Mais cela exclut la possibilité de laisser Michel Debré prendre la tête de la liste RPR ! ».

Le 25 janvier 1980, François Mitterrand ironisa sur Chaban-Delmas qui a été chargé par Giscard d’Estaing de se rendre à Moscou pour améliorer les relations franco-soviétiques et qu’il quitta rapidement après l’annonce de l’envoi en relégation du dissident Andreï Sakharov : « Imaginez que ce soit moi qui sois parti à Moscou et qui en sois revenu de cette façon : que n’aurait-on pas dit sur mon inféodation aux Soviétiques ! ».

Son amitié très ancienne pour François Mitterrand avait fait de Chaban l’un des candidats plausibles à Matignon en mars 1986 (avec René Monory et Alain Peyrefitte), en cas de cohabitation. Cependant, Jacques Chirac refusait toute autre hypothèse que sa propre nomination en cas de victoire du RPR.

Le 17 janvier 1988, Jacques Chaban-Delmas, laissant "la rancune à la rivière", apporta un soutien sans réserve à la candidature de Jacques Chirac à l’élection présidentielle (de 1988).

D’octobre 1988 à 1997, il présida le Comité d’action pour l’Europe (résurgence du Comité Jean Monnet) qui regroupe les anciens Présidents et Premiers Ministres des pays européens et que le Président François Mitterrand avait reçu à l’Élysée le 19 janvier 1988.

Un des personnages les plus appréciés de la classe politique

Premier homme politique imité par Thierry Le Luron, ce qui lança le jeune homme (18 ans) dans la carrière d’imitateur très célèbre, Chaban-Delmas avait une voix très particulière : « Remonté comme une pendule, avec, de temps en temps, une curieuse inflexion de sa voix dans les aigus, quelques rugissements sonores étonnants », selon la description de Michèle Cotta dans ses cahiers au 5 juillet 1978.

Le 26 décembre 1991, Chaban-Delmas était présent lors de la réception présidée par le Président du Sénat, Alain Poher, pour fêter le centenaire d’Antoine Pinay, le fameux homme du franc fort devenu une sorte de sage pour toute la classe politique au fil des décennies (voir la photo ici).

Grand sportif (champion de tennis, rugbyman en international), Chaban-Delmas avait dû accepté les conséquences de la vieillesse en quittant la mairie de Bordeaux à 80 ans et le Palais-Bourbon à 82 ans.

Le 12 novembre 1996, pour le cinquantième anniversaire de sa première élection, Jacques Chaban-Delmas a été désigné par acclamations des députés Président d’honneur de l’Assemblée Nationale, un titre attribué à un seul de ses deux cent quarante-cinq homologues jusqu’à maintenant, Édouard Herriot.

Cet hommage avait été initié par le Président de l’Assemblée Nationale de l’époque, Philippe Séguin, chabaniste en 1974, qui déclara : « Ces fonctions, il les a marquées de la forte empreinte de sa personnalité. Il les a exercées pleinement, jusqu’à littéralement les incarner. C’est pourquoi, cet après-midi, c’est avant tout à notre ancien président que doit s’adresser l’hommage de notre assemblée. L’hommage de notre respect et de notre affection. ».

Chaban-Delmas répondit avec une grande sensibilité : « Monsieur le Président, mon émotion est extrême et je suis comme écrasé par la décision que vous avez proposée à notre assemblée et qu’elle a prise. Je savais, depuis longtemps, qu’il existait une grande famille parlementaire. Aujourd’hui, elle se manifeste et son existence n’est pas discutable. J’y appartiens avec honneur, avec fierté et avec cette chance inouïe de me sentir soutenu par chacun et chacune d’entre vous. (…) Lorsque je cesserai de travailler, j’emporterai comme le plus grand et le plus précieux trésor cette communion d’esprit et de cœur qui nous réunit encore aujourd’hui et je vous remercie du fond du cœur. ».

Quelques jours après sa disparition, le 22 novembre 2000, son successeur Raymond Forni lui rendit ainsi hommage : « [Il] connut ce déchirement intime lorsqu’il faut mettre en balance certaines convictions et la fidélité à l’homme admiré. Il sut se confronter à lui, s’en écarter pour mieux le rejoindre, mais jamais il ne supporta qu’on puisse ne pas le respecter, ou pis, qu’on ose le trahir. C’était là son exigence et sa fidélité. Toute sa vie, Jacques Chaban-Delmas batailla, avec panache, pour la présence du gaullisme. L’Histoire, en 1958, lui donna raison. Alors qu’on enterrait la IVe République et qu’avec la Ve naissait un nouvel espoir, il s’illustra dans une permanente défense de la politique d’un Président de la République qu’il avait tant souhaité voir revenir au pouvoir. Ce qui ne l’empêcha pas de continuer d’entretenir des liens, parfois intimes, toujours solides, avec d’anciens compagnons d’armes, devenus des adversaires politiques ; témoignant, par ses amitiés et son comportement, de sa tolérance et de sa volonté d’ouverture. L’amitié aussi résume sa vie. Ce fut certainement sa force, peut-être sa faiblesse, assurément son grand mérite. ».

Quant au Premier Ministre de l’époque, Lionel Jospin, il affirma : « Jacques Chaban-Delmas ne pouvait m’être étranger car il était familier à tous les Français. (…) Il s’était forgé une morale pour la vie, pour sa vie, et pour la vie politique en particulier. Jusqu’au bout, Jacques Chaban-Delmas a conservé cette stature. Jusqu’au bout, il fut un combattant, face à la maladie, face à la douleur. Car Jacques Chaban-Delmas avait en lui, selon ses propres mots, un "immense appétit de vivre". Cette ardeur, [il] l’a mise au service de la France. ».


Jacques Chaban-Delmas aura bien mérité de la République. Il repose désormais parmi les héros de la démocratie française dans le grand livre de l’Histoire. 


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (10 novembre 2010)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :

Le gaullisme après De Gaulle.
Radioscopie du 21 octobre 1975.

La plupart des informations de cet article proviennent du fond de documentation de l’Assemblée Nationale sur Jacques Chaban-Delmas accessible ici et des cahiers de Michèle Cotta.


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