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Accueil du site > Actualités > Politique > Jean Lecanuet (2) : le premier centriste de la Ve République

Jean Lecanuet (2) : le premier centriste de la Ve République

La candidature à la première élection présidentielle au suffrage direct de Jean Lecanuet fut la première tentative de troisième force centriste dans une République de plus en plus bipolarisée, non seulement par ses institutions mais aussi par l’union de la gauche. Après lui et après Jean-Jacques Servan-Schreiber, François Bayrou a tenté, à son tour, bien plus tard et sans succès, à rompre avec ce bipartisme. Deuxième partie.

Le MRP venait de faire une cure de rajeunissement accéléré pour réagir face à la renaissance du gaullisme. Ce fut le prélude à une candidature éclair à l’Élysée.


Vers un front antigaulliste ?

Le MRP ne pouvait plus fonctionner comme sous la IVe République, car il se faisait systématiquement laminer au second tour entre le gaullisme et la gauche modérée. Les militants avaient décidé d’accepter la fin du MRP en tant que parti indépendant, lors d’une résolution d’orientation adoptée le 30 mai 1962.

L’idée était de créer un rassemblement qui irait de la droite non gaulliste à la gauche non communiste : « Une large union est possible entre les hommes décidés à promouvoir la démocratie politique, économique et sociales, et les États-Unis d’Europe. Cette large union ne peut se réaliser par un simple regroupement des partis actuels. Elle exige la création d’une formation entièrement nouvelle, capable d’assurer le pouvoir et d’être le recours de la France contre les menaces de vide ou d’aventure. ».

Par "aventure", on pourrait certainement comprendre le gaullisme. C’était juste avant l’instauration de l’élection présidentielle au suffrage universel direct. Le MRP a fait campagne pour le non au référendum du 28 octobre 1962.

La résolution se poursuivait ainsi, selon un ton qui ressemble étrangement assez bien aux déclarations d’intention bien plus tard, en mai 2007, lors de la création du MoDem : « La naissance de ce mouvement politique neuf et dynamique offrirait une chance décisive aux élites nouvelles animatrices de la vie civique, économique, sociale et culturelle. ».

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Et dans ces "élites nouvelles", il y avait évidemment le nouveau président du MRP, Jean Lecanuet, qui a très habilement compris les conséquences de l’élection du Président de la République au suffrage universel direct, à savoir que la vie politique allait être rythmée par ces élections présidentielles, rares (tous les sept ans) mais cruciales dans la recomposition du paysage politique.

François Mitterrand aussi avait bien compris ce changement essentiel alors que des personnalités comme Pierre Mendès France, Guy Mollet, Edgar Faure, et aussi Gaston Defferre, candidat pressenti par le centre gauche au cours de l’année 1964 (le fameux "Monsieur X" du journal "L’Express"), n’avaient pas encore bien compris la nature nouvelle du régime.


Dents blanches

L’idée des centristes, qu’ils fussent de gauche ou de droite, c’était de présenter un candidat à l’élection présidentielle du 5 décembre 1965 contre le candidat gaulliste (la candidature de De Gaulle n’était pas encore certaine, cela aurait pu être Georges Pompidou), une personnalité qui aurait pu gagner face également à un candidat communiste (mais les communistes ne souhaitaient pas se compter).

Après les tergiversations de Gaston Defferre durant une année et l’habileté de François Mitterrand à parvenir à reprendre le dessus comme candidat unique de la gauche y compris communiste et cela sans négocier avec le PCF (François Mitterrand se présenta officiellement le 9 septembre 1965), le MRP ne pouvait plus soutenir une candidature issue certes du centre gauche mais soutenue par les communistes.

Jean Lecanuet n’a alors pas hésité à présenter sa propre candidature le 19 octobre 1965. On peut le voir sur une vidéo de l’INA au cours d’une conférence de presse le 12 novembre 1965 à la Maison de l’Amérique Latine (occupée aussi par François Hollande lors de sa victoire de la primaire socialiste le 16 octobre 2011).

 



Candidat tardif… et surtout inconnu de 83% des Français. Mais avec l’aide de la télévision et d’une campagne dynamique et moderne, efficacement conseillé en communication politique par Michel Bongrand, Jean Lecanuet allait se faire rapidement connaître.

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Candidat le plus écouté des téléspectateurs, interrogé régulièrement, à sa demande, par la star des présentateurs, Léon Zitrone, Jean Lecanuet a surtout voulu imiter l’effet JFK (Kennedy), une campagne présidentielle dynamique basée sur l’apparence. Sa brochure électorale parle même du "Kennedy français" et lui-même s’est dit « un homme parmi les hommes », très antigaulliste : « L’Élysée ne doit pas être la maison de la solitude, de l’orgueil, du machiavélisme » et tourné vers son projet : « une France moderne dans une Europe puissante ». Son opposition à De Gaulle était essentiellement sur sa politique européenne qu’il trouvait trop timide.

Le candidat centriste s’est ainsi présenté en « homme jeune, élégant, à l’allure sportive et au sourire éclatant » (selon les termes de Christian Delporte, maître de conférences à l’Université de Tours, en 1997). Ce sourire un peu trop surfait a même vite agacé et suscité bien des ironies auprès de ses contradicteurs (« Dents blanches et haleine fraîche »), même plusieurs décennies après !

Mais l’effet médiatique est cependant immédiat dans une société où près d’un ménage sur deux possédait déjà un téléviseur : au bout de quelques semaines de campagne télévisuelle, un électeur sur cinq était prêt à voter pour lui ! Ses plans en trois parties : "je" (intime), "nous" (solennel), "vous" (vif), ne passaient pas inaperçus de la part d’un agrégé de philosophie.


Un programme solide et bien préparé

Jean Lecanuet ne voulait pas se montrer superficiel malgré ses sourires affichés et il avait construit un projet politique solide pour montrer à la fois sa sincérité et son sérieux politiques, et éviter les procès en légèreté. Il a séduit tout de suite "L’Aurore" et même certains journalistes pourtant de bord opposé lui ont trouvé beaucoup de talent. Pierre Viansson-Ponté a décrit ainsi dans "Le Monde" du 22 novembre 1965 : « M. Lecanuet a frappé par l’équilibre, la modération et pourtant la vigueur de son exposé. Sympathique, il a su trouver le juste milieu dans sa façon de se présenter lui-même aux électeurs. ».

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Christian Delporte notait en 1997 : « Tandis qu’il brisait un mythe [celui de De Gaulle], Lecanuet participait à en bâtir un autre, bien plus robuste et durable celui-là, selon lequel une élection peut se gagner ou se perdre à la télévision. ».

Finalement, Jean Lecanuet a obtenu au premier tour seulement 15,6% des suffrages exprimés, pas assez pour se maintenir au second tour dans un duel contre De Gaulle mais assez pour entraîner le ballottage du héros du 18 juin 1940. Raymond Barre le 24 avril 1988 et François Bayrou le 22 avril 2007 ont retrouvé cette même audience du centrisme politique avec respectivement 16,5% et 18,6%.


Du MRP au Centre démocrate

Fort de ses près de quatre millions d’électeurs, Jean Lecanuet en profita pour refonder le mouvement centriste en créant le Centre démocrate le 2 février 1966 (la création du MoDem semble suivre ainsi ce parallélisme historique).

Il observa : « Je constate que la mort du MRP a des causes accidentelles : la renaissance du gaullisme, le courant indépendant de l’époque avec Antoine Pinay… mais en profondeur, le MRP est peut-être mort, comme un fruit qui s’est accompli, de sa réussite. ».

Dans un prochain article, j’évoquerai la difficile construction d’un centrisme de moins en moins dans l’opposition.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (22 février 2013)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
"Lecanuet en 1965 : l’effet télévision ?" par Christian Delporte ("Matériaux pour l’historie de notre temps", 1997, N.46, pp. 32-35).
La famille centriste.
À qui appartient l’UDF ?
L’union de la gauche renforce les clivages.
La bipolarisation de la vie politique.
Les rénovateurs de 1989.
Où vont les centristes aujourd’hui ?

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