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Accueil du site > Actualités > Politique > Jean Lecanuet (4) : la fin de l’illusion centriste ?

Jean Lecanuet (4) : la fin de l’illusion centriste ?

La candidature à la première élection présidentielle au suffrage direct de Jean Lecanuet fut la première tentative de troisième force centriste dans une République de plus en plus bipolarisée, non seulement par ses institutions mais aussi par l’union de la gauche. Après lui et après Jean-Jacques Servan-Schreiber, François Bayrou a tenté, à son tour, bien plus tard et sans succès, à rompre avec ce bipartisme. Quatrième partie, à l'occasion du vingtième anniversaire de la disparition de Jean Lecanuet.

Après une décennie 1960 où il s’est fait connaître des Français et une décennie 1970 où il est arrivé aux responsabilités nationales, Jean Lecanuet a dû gérer le centre dans une opposition frontale contre la gauche au pouvoir, ce qui l’a rapproché mécaniquement des gaullistes.


Changement de génération

Jean Lecanuet abandonna progressivement ses responsabilités au sein de la confédération centriste. Il laissa le CDS à une autre génération au congrès de Versailles le 31 mai 1982 (finalement, le favori Bernard Stasi fut battu par Pierre Méhaignerie partisan d’un centre plus rapproché du RPR).

Lors de la première cohabitation, en mars 1986, le Président François Mitterrand mit son veto pour nommer Jean Lecanuet Ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement de Jacques Chirac.


Dans la logique d’une candidature centriste, Jean Lecanuet a soutenu Raymond Barre au premier tour de l’élection présidentielle du 24 avril 1988 puis Jacques Chirac au second tour.

À la demande de Valéry Giscard d’Estaing, il lui céda la présidence de l’UDF le 30 juin 1988. La réélection de François Mitterrand le 8 mai 1988 renforça la volonté d’indépendance des centristes vis-à-vis des gaullistes. Pierre Méhaignerie et les députés du CDS ont même quitté le groupe UDFde l’Assemblée Nationale pour créer leur propre groupe, l’UDC (Union du centre). En début avril 1989, des jeunes députés considérés comme l’espoir de l’opposition se sont rebellés contre leurs aînés (ce fut l’épisode printanier des rénovateurs, parmi lesquels se trouvaient François Bayrou, Philippe Séguin, Dominique Baudis, Michel Noir et François Fillon).


Le congrès de Lille

J’ai vécu sans doute la dernière intervention politicienne de Jean Lecanuet sur le plan national. C’était au congrès du CDS à Lille le 22 avril 1989. La grande majorité des militants et des élus voulait une liste autonome pour les élections européennes du 18 juin 1989 dirigée par Simone Veil et soutenue par le centre et les éventuels rénovateurs. Le très médiatique Dominique Baudis avait même fait sensation dans la salle des congrès en enlevant sa veste juste avant de parler, comme pour montrer une plus grande proximité avec la salle.

J’ai vu Jean Lecanuet monter à la tribune sans beaucoup d’illusion sur ses capacités à convaincre. Il savait qu’il ne saurait pas retourner la salle. Sa position était de faire une seule liste d’union, la même qu’en 1984. Jacques Chirac avait accepté que Valéry Giscard d’Estaing fût la tête de liste d’une telle union.

Pour Jean Lecanuet, il n’était pas raisonnable d’avoir deux listes dirigées par des personnalités aussi proches que Simone Veil et celui qui l’avait poussée à conduire la liste UDF aux premières élections directes, le 7 juin 1979. Les deux avaient une légitimité européenne indiscutable, l’une pour avoir été la première Présidente du Parlement Européen, l’autre pour avoir décidé, avec le chancelier Helmut Schmidt, ce suffrage direct pour tous les Européens.

Le raisonnement de Jean Lecanuet était plus profond. Après les espoirs suscités par sa propre candidature à l’élection présidentielle en décembre 1965, il avait cru en la possibilité d’une force centrale qui fût indépendante tant de la droite gaulliste que de la gauche socialiste. La stratégie d’union de la gauche depuis 1972 et la bipolarisation des institutions renforcées par le second tour des élections présidentielles l’ont convaincu que l’avenir du centre ne pouvait s’envisager qu’aux côtés des gaullistes et de la droite modérée pour la simple raison que la gauche ne voulait pas gouverner avec les centristes.


Avoir raison ?

Lorsqu’il a prononcé son discours, Jean Lecanuet fut sifflé et hué. Je ne l’ai pas hué moi-même mais je me souviens très bien que je désapprouvais avec force ses propos. Je considérais que les élections européennes étaient l’échéance idéale pour présenter des idées audacieuses sur la construction européenne et éviter la frilosité d’une alliance électorale qui réduisait toutes les ardeurs.

Deux mois plus tard, le 18 juin 1989, ce fut la catastrophe électorale. La liste de Simone Veil n’a obtenu que 8,7%, derrière les écologistes et le FN, tandis que celle de VGE 28,9%. Simone Veil rumine encore aujourd’hui son amertume contre son directeur de campagne de l’époque, François Bayrou. Jean Lecanuet avait eu raison à Lille mais personne ne l’a reconnu. Comme disait un autre centriste, Edgar Faure, « avoir toujours raison, c’est un grand tort ».


Un Lecanuet bis ?

François Bayrou a pourtant repris le flambeau du jeune agrégé de philosophie (lui-même est agrégé de lettres et fut professeur de philo) dès le 16 septembre 1998, élu président de l’UDF par 88,9% des adhérents (première élection directe).

Il a suivi la voie de l’autonomie du centre voulue par Jean Lecanuet en 1965, en passant par la fusion de toutes les composantes de l’UDF pour en faire un vrai parti, puis par une présence indépendante à chaque élection nationale : par une liste centriste aux élections européennes du 13 juin 1999 (9,3%), du 13 juin 2004 (12,0%) et du 7 juin 2009 (8,5%), et par sa propre candidature aux trois dernières élections présidentielles le 21 avril 2002 (6,8%), le 22 avril 2007 (18,6%) et le 22 avril 2012 (9,1%).

Au printemps 2002 puis au printemps 2007, l’UDF a subi de nombreuses divisions avec son éclatement lors de la création de l’UMP puis lors de la création du MoDem. La stratégie du centre autonome de François Bayrou a montré ses limites dès 2007, celles de la logique institutionnelle qui nécessite de faire alliance dans l’un des deux "camps présidentiels".


Un Européen jusqu’au bout

Depuis l’épisode du printemps 1989, Jean Lecanuet fut absent des congrès politiques et plus généralement, de la scène nationale sauf pour des sujets qu’il considérait comme essentiels.

Au cours du débat sur la monnaie unique au Sénat le 2 juin 1992, Jean Lecanuet avait effectivement défendu avec vigueur le Traité de Maastricht : « Je défends la cause de l’Europe depuis mon entrée au Parlement en 1951. (…) Ce traité s’inscrit dans la droite ligne des accords qui ont jalonné la construction communautaire, depuis le Traité de Rome jusqu’à l’Acte unique européen, dont les conséquences sont considérables. (…) Les "pères fondateurs" de la Communauté (…) ont voulu construire l’Europe pour relever un triple défi : celui de l’impérialisme soviétique, celui de la reconstruction de l’Europe après la guerre, et celui, à l’époque le plus difficile à plaider, de la réconciliation entre vainqueurs et vaincus. Sur ces trois points, le but visé a été atteint. ». Ce fut sa dernière intervention en tant que parlementaire.

Jean Lecanuet se reconnaissait comme un disciple de Robert Schuman dont il vantait l’intégrité : « Il marchait devant son époque d’un pas tranquille. Robert Schuman annonçait un monde nouveau. Nous sentîmes qu’avec lui, nous pourrions commencer à surmonter les fatalités de l’histoire. ».

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Il prononça le 10 septembre 1992 un ultime discours en faveur du oui au référendum sur Maastricht, en présence de Valéry Giscard d’Estaing.


La disparition

Il s’est éteint cinq mois plus tard, après un combat acharné contre la maladie qui ne lui a laissé aucun répit.

Pour rendre hommage à son président fondateur, le CDS a organisé son 9e congrès à Rouen les 22 au 24 avril 1994, un congrès qui aurait dû faire élire une nouvelle direction et qui a finalement repoussé de huit mois ce changement crucial (le 11 décembre 1994 à Vincennes, François Bayrou fut élu président du CDS avec 665 mandats contre Bernard Bosson, secrétaire général, 490 mandats).

La guerre de succession à Rouen à la mort de Jean Lecanuet et la "perte" de la ville par la municipalité sortante en juin 1995 ("reprise" en 2001 et "reperdue" en 2008) ont montré que Jean Lecanuet n’avait pas du tout préparé sa succession. L’ancien maire UMP du Havre, Antoine Rufenacht, a ainsi constaté : « Jean Lecanuet ne s’est pas occupé de sa succession, parce qu’il considérait que dans son entourage immédiat, personne n’avait les qualités pour le remplacer. (…) Je le voyais hésitant, avec personne dans la peau du successeur. C’est hélas classique, quand on se raccroche au pouvoir. Regardez Chaban-Delmas, Guichard, Defferre… ».

Jean Lecanuet a été inhumé très exceptionnellement dans un lieu public (sur autorisation préfectorale), à l’abbaye Saint-Georges de Boscherville, le 25 février 1993. Son épouse l’y a rejoint.

Promoteur de l’idée européenne, Jean Lecanuet, toute sa vie, avec talent, celui du verbe, celui de la conviction et celui de la fidélité, se retrouvait dans cette double exigence : « moraliser l’économie qui ne saurait être livrée aux seules lois du marché, moraliser la politique qui ne saurait être réduite au seul rapport des forces ».


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (22 février 2013)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
"Lecanuet en 1965 : l’effet télévision ?" par Christian Delporte ("Matériaux pour l’historie de notre temps", 1997, N.46, pp. 32-35).
La famille centriste.
À qui appartient l’UDF ?
L’union de la gauche renforce les clivages.
La bipolarisation de la vie politique.
Les rénovateurs de 1989.
Où vont les centristes aujourd’hui ?

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1 réactions à cet article    


  • Pyrathome Pyrathome 26 février 2013 15:19

    Lecanuet, un vrai avenir pour la France........ smiley...

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