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Accueil du site > Actualités > Politique > JJSS, le Macron des années 1970 ?

JJSS, le Macron des années 1970 ?

« Pourquoi notre Kennedillon resterait-il sur sa faim ? Il y restera, je l’en assure. Si loin qu’il ait toujours vécu du peuple, il l’a pourtant approché d’assez près durant la dernière campagne électorale pour mesurer les abîmes qui l’en séparent. » (François Mauriac, "Bloc-notes", 22 février 1963).

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Le 7 novembre 2006, il y a dix ans, est mort à l’âge de 82 ans le journaliste et homme politique Jean-Jacques Servan-Schreiber à Fécamp. J’ai déjà eu l’occasion d’écrire sur lui ici.

Jean-Jacques Servan-Schreiber, souvent appelé JJSS par commodité d’écriture (comme VGE, DSK, NKM …et aussi JFK !), n’a pas été un homme politique avec une brillante carrière. Détenant le record de brièveté à un poste ministériel (il ne fut Ministre des Réformes de Valéry Giscard d’Estaing que du 27 mai 1974 au 9 juin 1974, limogé parce qu’il avait déclaré son opposition aux essais nucléaires), il fut d’abord un homme de presse exceptionnellement brillant, créant le premier "news magazine" français à l’âge de 29 ans (le 16 mai 1953), "L’Express", avec la femme qui a marqué sa vie, Françoise Giroud. Sa formation initiale était pourtant… ingénieur (polytechnicien), et peut-être l’a-t-elle aidé à comprendre les enjeux futur de l’informatique.



Homme d’intuition, on disait de lui qu’il était un "agitateur d’idées", comprenant peut-être avant la plupart l’évolution de la société, en particulier grâce à la lecture minutieuse des nombreux rapports d’experts européens et américains.

Son essai "Le Défi américain" publié en 1968, un grand best-seller, a donné la mesure de ses intuitions. Il voyait la puissance économique américaine comme un rouleau compresseur contre lequel l’Europe ne pouvait lutter efficacement qu’unie et rassemblée au sein d’une Fédération européenne avec une monnaie unique (l’intuition de Maastricht avec quinze ans d’avance).

Dans les années 1950 et 1960, proche de Pierre Mendès France et au contact avec les sociaux-démocrates scandinaves (qui n’avaient idéologiquement rien à voir avec la vieille SFIO puis le PS, et le vieux PCF), JJSS comptait influencer la vie politique au moyen de ses éditoriaux quotidiens et de campagnes de presse très ciblées.

Lors de l’élection présidentielle de 1965, il avait tenté, deux ans auparavant, en vain, de lancer une candidature crédible face au Général De Gaulle, le fameux "Monsieur X" qui était en fait Gaston Defferre. Malheureusement, le rassemblement de la gauche non communiste et du centre droit non gaulliste reste, encore aujourd’hui, une quasi-impossibilité de la Ve République.

En 1965, finalement, la candidature centriste de Jean Lecanuet a pris sa place entre un De Gaulle national et un François Mitterrand soutenu par toute la gauche, y compris communiste. À l’époque, on parlait de Jean Lecanuet comme du "Kennedy français".

"Kennedy français", cela voulait dire jeune leader politique (quadragénaire), intelligent, médiatique, capable de mener un peuple vers des projets politiques novateurs. On a beaucoup reproché à Jean Lecanuet ses dents blanches alors qu’il n’était pas que cela, agrégé de philosophie aux idées humanistes. Jean-Jacques Servan-Schreiber aurait pu aussi se prétendre le "Kennedy français" au début des années 1970 mais ce fut finalement Valéry Giscard d’Estaing, autre "Kennedy français" qui gagna l’élection présidentielle en 1974 et donc, qui marqua seul le paysage politique français.

Peut-être qu’aujourd’hui, l’homme qu’on pourrait le plus rapprocher de JJSS serait Emmanuel Macron, même si le contexte est très différent et que, issu de l’élite républicaine, il est dans une démarche de réforme profonde du système de l’intérieur, un peu comme Bruno Le Maire à droite (chacun, ancien énarque, a démissionné ou va le faire dans les prochains jours, comme l’a annoncé Emmanuel Macron le 2 novembre 2016).

La comparaison pourrait néanmoins se faire entre Emmanuel Macron et JJSS, avec pour chacun une femme essentielle d’un point de vue intellectuel et politique, Brigitte Macron pour le premier et Françoise Giroud pour le second même si les relations entre cette dernière et JJSS furent parfois très tumultueuses (au point d’engendrer une tentative de suicide).

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Revenons à JJSS. C’est après l’échec majeur de son candidat Gaston Defferre mis en "binôme" avec Pierre Mendès France lors de l’élection présidentielle de 1969 qu’il a décidé de s’engager clairement en politique. C’est là que le parcours s’est beaucoup différencié de celui d’Emmanuel Macron. L’influence médiatique de JJSS n’émanait pas du pouvoir en place mais de la base, de ses lecteurs.

Alors qu’Emmanuel Macron a créé, de toutes pièces, un nouveau mouvement, "En Marche", grâce à la magie de l’Internet (et à l’idée un peu facile de rendre l’adhésion gratuite), JJSS, lui, un peu comme, plus tard, Bernard Tapie avec les radicaux de gauche, a décidé de "reprendre" le Parti radical valoisien, le plus vieux parti de France (fondé le 21 juin 1901). Ce parti allait être secoué par le "Programme commun de la gauche" qui obligeait une alliance avec les communistes (les radicaux se sont alors séparés en radicaux de gauche, avec Robert Fabre, et radicaux valoisiens, la maison mère, anticommuniste).

Concrètement, JJSS a été élu le 29 octobre 1969 secrétaire général du Parti radical (au congrès de Nantes) sous la présidence de Maurice Faure (devenu radical de gauche à la suite de sa défaite au congrès de Suresnes du 17 octobre 1971), puis élu président du Parti radical du 17 octobre 1971 au 30 novembre 1975 (en 1975, au congrès de Lyon, il fut mis en minorité sans surprise par un cacique, Gabriel Péronnet, alors membre du gouvernement). Il fut réélu président du parti au congrès de Paris en 1977 face à Edgar Faure, jusqu’en 1979. Pendant dix ans, JJSS a dominé le Parti radical par son charisme et son dynamisme, ses idées nombreuses, son inventivité.

Parallèlement à cet engagement partisan, JJSS s’est lancé tout azimut dans la bataille électorale (après une première tentative infructueuse aux élections législatives des 18 et 25 novembre 1962 en Seine-Maritime, qu'a évoquée François Mauriac dans son "Bloc-notes").

Les 21 et 28 juin 1970, il a réussi à conquérir un siège de député à Nancy, lors d’une élection législative partielle. Le député sortant, qui se représentait, était un gaulliste ancien résistant et avocat très influent, Roger Souchal (plus jeune que JJSS !), il avait démissionné pour protester contre le tracé de l’autoroute A4 Paris-Strasbourg qui ne passait pas par Nancy et pensait se faire réélire sans problème. Appelé par "L’Est Républicain" et d’autres forces vives de Nancy, Jean-Jacques Servan-Schreiber, soutenu par aucun parti, en simple parisien parachuté, a réussi à la surprise générale à obtenir 45,4% des voix au premier tour et 55,4% des voix au second tour dans le cadre d’une triangulaire (le candidat communiste s’étant maintenu avec 19,9% des voix et Roger Souchal, qui est mort le 8 juin 2014, n’avait recueilli que 24,6% des voix, perdant plus de 750 voix par rapport au premier tour). L’échec gaulliste a eu aussi pour cause une récente crise municipale à Nancy (un nouveau maire, le sénateur Marcel Martin, venait d’être élu le 17 février 1970) qui a fait apparaître l’arrivée de JJSS comme une bouffée d’oxygène.

Faisant comme le Général Boulanger, le 20 septembre 1970, JJSS s’est lancé dans une nouvelle élection législative partielle …à Bordeaux, pour affronter le Premier Ministre en exercice Jacques Chaban-Delmas, dont le suppléant, Jacques Chabral est mort. Jacques Chaban-Delmas a triomphé dès le premier tour avec 63,7% des voix (et 61,5% de participation), laissant quelques miettes à JJSS, obtenant seulement 16,6% des voix alors qu’il avait pourtant reçu la bienveillance de la gauche non communiste car Robert Badinter avait finalement renoncé à se présenter pour le compte des socialistes. Jacques Chaban-Delmas fut d’ailleurs réélu triomphalement aux élections municipales de Bordeaux le 14 mars 1971 avec 61,9% dès le premier tour (sans JJSS en face de lui mais une liste d’union de la gauche qui a fait 26,2%).

Pourfendeur du programme commun et de son alliance avec le communiste Georges Marchais, JJSS était peu estimé par les radicaux de l’autre bord, ceux de gauche, dirigés par Robert Fabre qui n’hésitait pas à diagnostiquer, en pharmacien de province, le 29 janvier 1973 dans "Le Nouvel Observateur" : « Voyez Georges Marchais. Il gagne au fond à être connu. Alain Peyrefitte devrait le prendre en autostop pour faire la causette. D’apparence, il est un peu rude, c’est vrai, mais quand on le connaît, il surprend agréablement. C’est exactement le contraire de Jean-Jacques Servan-Schreiber. ».

Pendant toute cette décennie des années 1970, JJSS a ferraillé électoralement contre les gaullistes, réussissant par exemple à conquérir la présidence du Conseil régional de Lorraine de 1976 à 1978 sur …l’ancien Premier Ministre gaulliste Pierre Messmer.

Il resta député de Nancy du 28 juin 1970 au 24 septembre 1978 (il fut réélu en mars 1973 et en mars 1978 mais sa dernière élection fut invalidée et il fut battu par le socialiste Yvon Tondon le 24 septembre 1978). Il participa à la fondation de l’UDF en 1978 (en fut l’un des vice-présidents), pour réunir toutes les composantes centristes (républicains indépendants, démocrates sociaux et radicaux) dans un même mouvement pour faire face au nouveau parti gaulliste, le RPR.

À l’origine du départ de JJSS du gouvernement, Jacques Chirac a dit de lui, le 9 septembre 1977 sur France Inter : « Je me suis fait une règle absolue d’ignorer les foucades de tel ou tel et de ne pas engager de polémiques qui ne pourraient être que stériles avec les turlupins de la politique. ».

Alors qu’il s’était enrichi avec l’aventure de "L’Express", Jean-Jacques Servan-Schreiber s’est ruiné dans ses tentatives électorales, dilapidant sa fortune dans ses nombreuses campagnes électorales, au point de devoir vendre son magazine.en 1977 à Jimmy Goldsmith.

L’échec cuisant des élections européennes de juin 1979 (il avait constitué une liste avec Françoise Giroud en concurrence avec celle, giscardienne, de Simone Veil), où il n’a obtenu que 1,8% des voix, a achevé une carrière politique en dents de scie, désordonnée et sans objectif précis sinon se faire entendre du plus grande nombre pour donner de l’écho à ses idées. Il ne s’est donc présenté à aucune élection présidentielle, ce qui aurait pu être la meilleure occasion de faire entendre sa voix.

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Jean-Jacques Servan-Schreiber retrouva son rôle de conseiller et d’éclaireur d’idées, d'aiguillon et de "poil à gratter" politique, avec un nouvel essai à succès, "Le Défi mondial", publié en 1980, et la création du Centre mondial informatique et ressource humaine qui n’a pas eu l’efficacité ni l’utilité escomptées (entre 1981 et 1986). Il s’installa ensuite aux États-Unis pour accompagner ses enfants dans leurs études.

Après Jean Lecanuet, après Gaston Defferre, après Alain Poher, et avant Raymond Barre, avant Michel Rocard, avant Jacques Delors, avant François Bayrou, Jean-Jacques Servan-Schreiber a échoué dans le projet politique de réunir centre gauche et centre droit dans le cadre d’un gouvernement de raison et de progrès. Aujourd’hui, ce projet est "repris" par Emmanuel Macron sans référence à JJSS mais la logique des institutions de la Ve République laisse très fortement deviner l’échec futur d’une telle démarche à cause de ce si clivant second tour de l’élection présidentielle au suffrage universel direct…

Quant à "L’Express", son dernier patron, "éditocrate" connu, Christophe Barbier, directeur général du groupe, vient de quitter la direction de la rédaction le 10 octobre 2016 à la demande du nouveau propriétaire, Patrick Drahi, après l’avoir dirigé pendant plus de dix ans (en crise comme toute la presse écrite, l’hebdomadaire est passé de 530 000 exemplaires vendus en 2006 à seulement 300 000 en 2016)…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (07 novembre 2016)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
JJSS, météorite politique des années 1970.
Françoise Giroud.
La vie de Jean-Jacques Servan-Schreiber.
Jean Boissonnat.
Emmanuel Macron.
Jean Lecanuet.
L’occasion ratée…
François Bayrou.
Jacques Delors.
Gaston Defferre.
Pierre Mendès France.
Michel Rocard.
Maurice Faure.

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3 réactions à cet article    


  • lautrecote 7 novembre 12:42

    "Il voyait la puissance économique américaine comme un rouleau compresseur contre lequel l’Europe ne pouvait lutter efficacement qu’unie et rassemblée au sein d’une Fédération européenne avec une monnaie unique"

    Oh ben il voulait parler de quoi JJSS ? D’une Europe unie pouvant lutter efficacement contre les Etats-unis ?

    TAFTA, CETA, ça vous dit quelque chose ?

    J’ai arrêté là ma lecture....


    • zygzornifle zygzornifle 7 novembre 15:50

      Va falloir qu’il se trouve rapidement une autre idole notre fringant Macron , qu’il regarde bien avant sa date de naissance autrement son budget va passer en Chrysanthèmes .....


      • mmbbb 8 novembre 08:56

        en effet tres belle intuition, les grands intellos me surprendront toujours en France. JSS est a la droite ce que Sarte fut a la gauche, ils se sont trompes bien qu ’ayant un QI 185 ! Cette europe a ete bâtie contre les peuples et explosera. C’est un bordel indescriptible et l Allemagne est devenue une grande puissance economique ( guerre econonique pays tourne vers les USA ) et a asservi les pays dont la France. Resulat montee du populisme, pays eclate disloqué en crise profonde et est devenu le vassal de Bruxelles. Le president de la republique, un president de la 4 eme qui brille dans les oraisons funèbres les commémorations ! Comme le dit de Villiers, tous ces presidentiables sont des guignolos point barre  

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