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Accueil du site > Actualités > Politique > L’agriculture européenne piégée par le libre-échange

L’agriculture européenne piégée par le libre-échange

Dans un point de vue publié par le quotidien économique « La Tribune » le 17 avril sous le titre « Renoncer à la PAC : une faute politique »1, M. Michel Barnier, actuel ministre de l’Agriculture et de la Pêche, se lance dans un grand plaidoyer pour le maintien des aides directes accordées par l’Union européenne au secteur agricole. Et prend le parti de ne pas lésiner sur l’argumentation.

Ainsi, « la suppression des aides [...] banalise l’activité agricole en niant sa dimension de bien public, c’est-à-dire sa capacité à créer ou à détruire notre environnement. Elle met à mal nos entreprises agroalimentaires qui valorisent 70 % de notre production agricole et sont le deuxième employeur de main-d’œuvre ».

Ou bien encore, « l’alimentation ne peut être laissée à la seule spéculation financière, au moins-disant sanitaire et environnemental ou aux simples lois du marché ».

Pourtant ― et nous pouvons le regretter ― notre homme n’a pas brusquement pris conscience de l’impasse dans laquelle nous mène un néo-libéralisme qu’il s’est toujours appliqué à promouvoir. Cet exercice obligé de défense de la Politique agricole commune (PAC) s’apparente bien plus à un numéro d’équilibriste, qui utilise les contrevérités et ne craint pas les incohérences.

Première contrevérité : la PAC permet de favoriser une agriculture respectueuse de l’environnement et du tissu social. Car, d’après le ministre, « il est urgent de renforcer les soutiens aux systèmes de production durables ». S’il n’est pas question de nier qu’avec un budget de 50 milliards d’euros par an la PAC pourrait servir à cela, force est de constater qu’il n’est est rien. Cette somme bénéficie toujours outrageusement aux agriculteurs les plus productivistes, taxés seulement à hauteur de 3 % pour financer le deuxième pilier du développement rural. Quant à l’éco-conditionnalité2 introduite en 2003 avec les Accords de Luxembourg, elle consiste quasi exclusivement à subordonner le versement des aides au respect d’une réglementation assez dérisoire. En d’autres termes, les politiques agricoles de l’Union européenne portent une lourde responsabilité dans la destruction de l’environnement, et il semble que cette situation soit amenée à durer.

Deuxième contrevérité : la PAC permettrait d’éviter la dépendance alimentaire de l’Europe vis-à-vis du monde. Argument éculé, mais toujours pratique, l’indépendance sert décidément à tout justifier, du maintien des subventions à l’acceptation des organismes génétiquement modifiés (OGM)... Il s’agit pourtant d’un monumental attrape-nigaud. Dès les débuts du GATT3, en 1962, l’accord de Dillon a fixé les bases du commerce de produits agricoles entre les Etats-Unis et l’Union européenne. Il intervient dans la foulée du Plan Marshall, qui prévoit que les Etats-Unis viendront en aide aux pays européens… à condition de pouvoir y écouler leurs surplus agricoles. Or, les Etats-Unis ont fortement développé leur production de soja pendant la guerre. L’Europe s’engage donc à produire des céréales et à importer le soja américain. Un second accord est négocié fin 1992 à Blair House4, qui plafonne à un peu plus de cinq millions d’hectares les cultures européennes de colza, tournesol, soja et autres graines oléoprotéagineuses. Ce faisant, l’Europe s’interdit de produire plus de 30 % de sa consommation en oléoprotéagineux, qui constitue la matière première de l’alimentation du bétail. Elle se place en situation de totale dépendance vis-à-vis du continent américain, qui pèse à lui seul 80 % de la production mondiale. Et jamais la PAC n’a eu pour ambition de changer cet état de fait, bien au contraire.

Soyons clairs. S’ils souhaitent vraiment œuvrer en faveur de l’autonomie alimentaire du continent et du développement durable, les ministres européens en ont les moyens. Ils peuvent dénoncer les accords de Blair House et utiliser l’argent de la PAC pour amorcer la désintensification de l’élevage, la conversion aux cultures protéagineuses et la réduction de l’empreinte écologique de la production. Ils peuvent réclamer une taxe aux frontières pour éviter, comme le souligne M. le ministre, que « les exportations des puissances agricoles [du Sud] entrent sur le marché européen, sans entraves » et ne créent une concurrence profondément faussée, qui ne tient compte ni des conditions environnementales ni des conditions sociales de production. Les Etats membres pourraient sortir du néo-libéralisme, mais ils ne le veulent évidemment pas. Dès lors, il ne reste plus d’autre choix à M. Barnier que de défendre les subventions publiques pour éviter que les agriculteurs ne mettent le pays à feu et à sang. Et pour que l’industrie agroalimentaire française continue à fonctionner.

Cette schizophrénie apparente d’un ministre très libéral pose une question bien plus globale. Pourquoi ce qui serait valable pour l’agriculture ne le serait-il pas pour l’industrie ou les services ? Pourquoi les salariés devraient-ils se faire licencier au nom de la concurrence internationale alors que les fonds publics sont utilisés pour maintenir la production agricole artificiellement viable ? Reprenons les termes exacts de M. Barnier, et remplaçons simplement le mot « alimentation ». « L’industrie ne peut être laissée à la seule spéculation financière, au moins-disant sanitaire et environnemental ou aux simples lois du marché ». Voilà une phrase qui a tout autant de sens que l’originale.

Face à un marché qui montre en permanence sa totale incapacité à réguler l’économie, les Etats doivent tirer les conséquences du libre-échange. La sortie de l’OMC est devenue incontournable, tout comme l’introduction de nouvelles barrières douanières basées sur des critères socio-environnementaux, une relocalisation de la production agricole et industrielle, de même qu’un strict conditionnement des aides publiques. Il s’agit ni plus ni moins de remettre l’économie et la finance sous contrôle démocratique. Y renoncer serait, pour le coup, la plus grande faute politique jamais commise.

 

2L’écoconditionnalité consiste à subordonner le paiement d’aides publiques au respect de normes environnementales.

3Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce, signé le 30 octobre 1947 pour harmoniser les politiques douanières des parties signataires. Cet accord multilatéral de libre-échange entra en vigueur en janvier 1948 et aboutira en 1994 à la création de l’Organisation mondiale du commerce.

4Blair House est la maison où résident les invités présidentiels de la Maison-Blanche lorsqu’ils doivent séjourner à Washington DC, la capitale des Etats-Unis.


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6 réactions à cet article    


  • alberto alberto 16 mai 2008 12:56

    Bien d’accord avec votre article, le problème c’est que la commission de Bruxelles s’evertue à mettre en musique les règles établies par l’OMC, et que les états, dont le nôtre, ne peuvent que s’y soumettre...

    Ceci dit, le ministre Barnier est bien consentant !

    Bien à vous.


    • Emmanuel W 16 mai 2008 14:46

      Bon décryptage, merci.

      « la suppression des aides [...] banalise l’activité agricole en niant sa dimension de bien public, c’est-à-dire sa capacité à créer ou à détruire notre environnement. Elle met à mal nos entreprises agroalimentaires qui valorisent 70 % de notre production agricole et sont le deuxième employeur de main-d’œuvre ».

      Quel aveux de la part de Barnier...Effectivement, la PAC permet principalement à l’industrie agro-alimentaire de faire des très gros bénéfices en achettant bas sans tuer complétement les agriculteurs....

      Pour l’accord de Blair House, pouvez-vous me dire s’il est limité dans le temps ? Parce qu’on sait bien que l’on peut assurer en Europe la production de protéagineux, notamment avec les sélections de lupins pauvres en lupinine, amarantes, et d’autres....
       


      • karg se 16 mai 2008 16:14

        Article intéressant, mais je vais faire quelques précisions :

        Sur la forme, les accords de partage du marché avec le USA sont tous sauf libéral, c’est clairement une entrave au marché.

        Sur la dépendance au soja, elle a explosé avec l’interdiction des farines de viande, utilisé depuis plus d’un siècle sans problème, jusqu’a qu’un anglais décide de changer de protocole pour réduire ces couts. Merci Tatcher d’avoir viré tous les véto d’état, les contrôles sanitaires ça sert à rien.

        Vous dénoncez les accords avec les américains, mais le même genre de magouille existe au niveau de la PAC : la production de poix chiche ne reçoit aucune subvention, les agriculteurs des zones "humides" font pression pour empêcher cette concurrence par les agriculteurs des zones méditerrannéennes. Il a d’autre exemple, par exemple autour du blé dur.

        Pour moi la PAC est une calamité, si il faut payer les paysans pour qu’ils entretiennent le paysage ça nous couterai bien moins cher, idem si on leur paye le surcout de la lutte biologique ou du raisonné. L’Europe va pas dans ce sens, les lobby des gros céréaliers veuillent au grain.

         

         


        • Abolab 18 mai 2008 15:08

          @l’auteur,

          « Face à un marché qui montre en permanence sa totale incapacité à réguler l’économie »

          Je note une incompréhension notoire de ce qu’est le libéralisme économique : un marché n’existe pas pour réguler l’économie, il existe pour développer cette économie.

          L’idée de régulation n’est pas applicable aux marchés dans une économie libérale. L’idée de régulation n’est pas libérale.


          • Abolab 18 mai 2008 17:38

            Pas grand monde pour rectifier cette erreur économique fondamentale, à croire qu’Agora Vox est devenu un repaire de promotion idéologique de campagnes anti-néo-libérales dignes d’associations comme ATTAC !


          • Aurélien Bernier abernier 20 mai 2008 16:07

            Bonjour,

            Je sais qu’Adam Smith est mort depuis longtemps, mais les néolibéraux n’ont pas oublié la fameuse main invisible du marché.

            Extrait de Wikipédia : (http://fr.wikipedia.org/wiki/Adam_Smith)

            "Le marché et la main invisible

            Comme dans la Théorie des sentiments moraux, Smith se demande dans la Richesse des nations comment survit une communauté où chaque individu se préoccupe avant tout de son intérêt égoïste. Il va toutefois avancer une explication nouvelle et différente de celle proposée dans son ouvrage précédent.

            En fait, les actions des individus sont coordonnées et rendues complémentaires par le marché et ce qu’il appelle la « main invisible. » Selon Smith, les « lois » du marché, associées au caractère égoïste des agents économiques, conduisent à un résultat inattendu : l’harmonie sociale. La confrontation des intérêts individuels mène naturellement à la concurrence, et cette dernière amène les individus à produire ce dont la société a besoin. En effet la forte demande provoque l’envolée des prix, cette dernière amène donc naturellement les producteurs avides de profits à produire le bien recherché. L’égoïsme d’un individu seul est nuisible, mais la confrontation des égoïsmes mène à l’intérêt général. Si un producteur tente d’abuser de sa position et fait monter les prix, des dizaines de concurrents tout aussi avides de profit en profiteront pour conquérir le marché en vendant moins cher. La main invisible oriente donc le travail vers l’usage le plus utile à la société car c’est aussi celui qui est le plus rentable. Elle règle avec justesse aussi bien les prix, que les revenus et les quantités produites.

            Adam Smith avance donc l’idée d’un marché « autorégulateur » que n’avaient pas eue les physiocrates. Paradoxalement ce mécanisme, paradigme du libéralisme économique, est très contraignant pour l’individu qui se voit imposer aussi bien son activité que sa rémunération. Il ne s’agit pas de faire ce que l’on veut, car le non-respect des recommandations du marché mène à la ruine. En fait, « l’individu est conduit par une main invisible à remplir une fin qui n’entre nullement dans ses intentions[29] ».

            L’idée que l’économie puisse être régulée par des mécanismes amoraux n’est pas nouvelle. Bernard de Mandeville l’avait déjà fait remarquer dans sa Fable des Abeilles, où il expliquait comment les vices privés, c’est-à-dire la consommation de richesses, se révélaient être des vertus collectives, susceptibles de stimuler l’activité économique[30]."

            Vous avez dit "incompréhension notoire" ?

            Cordialement,

             

            AB

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