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L’étrange Martin Hirsch

Je vais commencer ce billet par une méchanceté.

Martin Hirsch est tellement incolore, inodore et sans saveur que je ne m’étais même pas aperçu qu’il ne faisait plus partie du gouvernement.

Je nuance immédiatement.

J’ai sans doute su un jour que Martin Hirsch avait quitté le gouvernement, mais je l’ai très vite oublié.

Il y a des ministres ou assimilés qui disparaissent comme des passants qui passent…

Pour en prendre vraiment conscience, il a fallu qu’une amie m’offre le livre de l’ancien Haut commissaire aux solidarités actives. Celui-ci s’intitule « Secrets de fabrication. Chroniques ». Il est publié aux éditions Grasset.

Je l’ai lu non sans réticence, peut-être au fond parce que je craignais d’entrer dans une pénible auto justification de trois cents pages.

De l’auto justification, il y en a bien sûr. Beaucoup même. C’est inévitable. Mais le livre est intéressant.

L’auteur se devait d’expliquer en toute urgence la raison pour laquelle il avait accepté l’invitation pressante de Nicolas Sarkozy à intégrer le gouvernement Fillon. En effet, Hirsch a quitté le gouvernement en mars 2010. Deux mois plus tard, son bouquin était dans les librairies.

La raison de cette collaboration inattendue, c’est évidemment le revenu de solidarité active (RSA).

Au fil des pages, Martin Hirsch explique très bien le contexte et le processus qui ont abouti à la loi du 1er décembre 2008 instaurant le RSA.

Cependant, sa sincérité ne parvient pas à dissiper les interrogations liées à sa participation aux gouvernements Fillon I et II.

Sur ce point, Hirsch ne convainc pas. Je devrais plutôt dire qu’il ne m’a pas convaincu.

Il indique (je souligne) :

« Le reproche principal qui m’a été adressé à mon entrée au gouvernement est d’avoir contribué à brouiller les frontières entre la droite et la gauche, d’avoir pu accréditer la thèse selon laquelle il n’existerait pas de différence entre l’une et l’autre. C’est là une question fondamentale et l’un des points les plus délicats de la politique, que je continue d’aborder avec un idéalisme que certains qualifieront de naïveté. »

Naïveté ? Oui bien sûr, notamment quand il rappelle les débats sur le bouclier fiscal en 2007 :

« Je me retrouvai donc aux côtés de Christine Lagarde à défendre cette loi devant l’Assemblée [...] Je n’avais pas anticipé que mon discours suivrait immédiatement celui de Christine Lagarde, qui avait choisi ce que la droite appelle le « registre décomplexé ». Christine Lagarde prononça un plaidoyer flamboyant sur la libération de la valeur travail, dans un pays qui pense trop et doit se pencher sur les immigrés du Thalys et de l’Eurostar, obligés de vivre à Londres ou à Bruxelles pour fuir l’enfer fiscal français. Au fur et à mesure qu’elle prononçait son discours, telle une muleta sous le museau des députés de gauche, je me liquéfiais sur mon banc. L’effet de contraste allait être dévastateur et ridicule. Pour la première fois de ma vie, je montai donc les marches de la tribune de l’Assemblée nationale. L’exercice, est déjà, en temps normal, intimidant. Dans ce contexte, c’était comme gravir l’escalier pour l’échafaud [...] Les mots choisis, que je ne pouvais plus changer, étaient totalement décalés et provoquèrent l’effet attendu : les lazzis de la gauche, entraînée par Henri Emmanuelli et Jean-Pierre Brard. « 13 milliards pour les riches, 30 millions pour les pauvres. » [...] J’avais beau expliquer que les 30 millions ne concernaient que l’expérimentation et allaient se transformer en milliards au moment de la généralisation ; qu’à l’inverse, sur les 13 milliards, moins de un milliard concernait le bouclier fiscal proprement dit, tout cela n’était pas rattrapable, même si l’argument était juste. »

Il écrit aussi (je souligne) :

« Je suis entré au gouvernement avec la peur au ventre. La peur de ne pas réussir, de servir de simple alibi sans la moindre marge de manoeuvre, peur de trahir mes idéaux, peur de donner raison à tous ceux qui m’avaient déconseillé d’y aller. La peur de me faire manger tout cru. La peur de ne pas être à la hauteur. Cette peur ne m’a jamais quitté.

Je suis d’ailleurs sorti du gouvernement avec la peur au ventre. La peur d’avoir moins de marge de manoeuvre en renonçant aux fonctions gouvernementales, de disposer de moins de leviers, de voir se défaire une partie de ce que, avec mon équipe, nous avions essayé de construire contre vents et marées. »

Bref, on ne peut pas dire que l’ancien Haut commissaire aux solidarités actives brille par un enthousiasme particulier, comme s’il était en définitive très conscient de l’étrangeté de sa démarche.

Il dit très bien d’ailleurs qu’il n’est pas un homme politique, mais plutôt un homme de dossiers, un conseiller d’Etat qui, à côté de ses activités professionnelles, a consacré l’essentiel de son engagement au monde associatif et notamment à Emmaüs.

C’est bien là le problème : Hirsch raisonne en technocrate réticent à toute forme de politisation des problèmes.

Cela se sent nettement lorsqu’il rappelle que lui, homme de gauche, a été directeur adjoint du cabinet de Jacques Barrot, ministre des affaires sociales, pendant 24h00 en novembre 1995.

Hirsch fait également songer à ces chrétiens qui éprouvent du plaisir à souffrir au nom d’une cause qu’ils croient juste.

Le RSA peut-il justifier ce masochisme qui a consisté à siéger au sein d’un conseil des ministres présidé par Sarkozy avec autour de la table des Hortefeux, Besson, Morano, Estrosi, Devedjian, etc. ?

Hirsch semble le penser.

Si l’auteur est donc prolixe sur son parcours, le RSA, les rapports droite/gauche, la politique sociale, il demeure en revanche évasif, voire carrément silencieux sur les dérives sécuritaires, racistes et xénophobes du gouvernement auquel il a appartenu.

A quoi imputer ce silence sinon à un profond malaise ?

Je n’ose en tout cas imaginer la réaction de l’abbé Pierre s’il avait pu voir l’un de ses protégés se commettre dans un gouvernement qui passe une grande partie de son temps à caresser l’extrême droite dans le sens du poil et à se ridiculiser devant le monde entier.

J’ai commencé ce billet par une méchanceté.

Je vais donc le terminer par une gentillesse que je vais m’empresser toutefois de temporiser.

Martin Hirsch peut se targuer d’avoir rempli la mission qu’il s’était assignée. Le RSA est désormais une réalité quoi que l’on en pense.

Sans doute cette réussite est-elle à mettre sur le compte de son opiniâtreté et de son dynamisme.

Je crois cependant qu’elle doit beaucoup en fait à l’habileté manoeuvrière de Nicolas Sarkozy qui n’a pas voulu se mettre à dos celui qui, aux yeux des Français, apparaît encore un peu comme le successeur de l’abbé Pierre.

Hirsch n’est pas n’importe qui non plus.

C’est un pur produit de l’élite française : le fils de Bernard Hirsch, ancien directeur de l’École nationale des ponts et chaussées et le petit-fils d’Étienne Hirsch, ancien commissaire général au Plan.

Le fait d’être issu d’une dynastie de grands commis de l’Etat, ça peut quand même faciliter le règlement des dossiers.

Il se démarque de Fadela Amara, venant comme lui du monde associatif « médiatique », mais fille d’un ouvrier du bâtiment d’origine algérienne.

Où en sont d’ailleurs les dossiers de la secrétaire d’Etat chargée de la politique de la ville ?




par Gabale (son site) vendredi 27 août 2010 - 10 réactions
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