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L’Europe a-t-elle loupé un coche ?

 

Son absence de vision géopolitique pourrait lui coûter cher

La crise économique que subit aujourd’hui l’Europe est l’un des facteurs à l’origine des votes récents de protestation. Il s’y ajoute une menace de crise politique, susceptible de remettre en cause un demi-siècle d’efforts d’intégration au sein d’un espace géographique et culturel commun. Quelle que soit la renégociation du futur traité européen, le discours dominant, qui subordonne le Politique à l’Economique (un terme plus adapté que celui « d’obéissance à la loi des marchés ») ne permettra pas d’apporter de solutions autres que douloureuses, voire dangereuses. Mais qu’en aurait-il été si le Politique, en tant que projet structurant, avait repris le dessus ? 

 

Au niveau régional, l’Europe politique ne peut se limiter à sa définition géographique (de l’Atlantique à l’Oural). L’évolution du monde ne lui permet pas d’ignorer ses frontières et ses marches. Entre 1989 et 2011, deux acteurs essentiels, la Russie et la Turquie, n’ont pas été réellement pris en compte, faute d’un recours à une grille de lecture autre que transatlantique. Une analyse a posteriorilaisse malheureusement penser qu’il est aujourd’hui trop tard : l’histoire ne repasse pas les plats…


Les vingt années entourant l’orée du XXIe siècle (1991-2010) offraient une rare opportunité à l’Europe de perdre son statut de nain politique pour devenir autre chose qu’un simple espace économique. Malgré les changements survenus en Russie et en Turquie, certes aux marches du vieux continent, mais partie prenante à son histoire depuis près d’un millénaire, cette opportunité n’a pas été saisie.
 
A l’Est, le mur de Berlin s’écroule en 1989. Dans l’année qui suit, la réunification de l’Allemagne est réalisée grâce à la vision de deux hommes d’Etat lucides, Mikhaïl Gorbatchev et Helmut Kohl. En 1991, la signature du traité de Minsk marque la fin de l’Union Soviétique. L’Occident y voit d’abord une victoire et la fin de la Guerre froide, état d’esprit renforcé par le succès de la guerre du Golfe, laquelle démontre sa supériorité militaire. De 1999 à 2009, si plusieurs nations d’Europe orientale sont intégrées à l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord [OTAN], la Russie est ignorée. 
 

L'Europe de l'Atlantique à l'Oural
 
L’Europe, sans aucune vision politique à long terme, restreint ainsi les opportunités résultant de la dissolution de l’empire soviétique. Ses ressources naturelles, sa façade maritime vers l’Arctique, sa frontière sud au contact de populations musulmanes, notamment turcophones, en font pourtant le complément naturel de la péninsule européenne.
 
Au Sud, la crainte d’un futur choc des civilisations (et de leurs religions) est évoquée, dès 1993, dansForeign Affairs. Si les Etats-Unis, à l’occasion de la guerre du Golfe, avaient réuni une large coalition dépassant les traditionnels clivages, l’article controversé, signé par Samuel P. Huntington, a cependant un grand retentissement. En Turquie, Recep Tayyip Erdoğan devient le premier maire islamiste d'Istanbul. Moins de dix années après, il est le Premier ministre de la Turquie, passerelle vers l’Orient et vers les zones turcophones situées au Sud de la Russie. 
 
En Israël, Yitzhak Rabin est assassiné par un extrémiste juif ; après sa mort, le processus entamé par les accords d’Oslo périclite : la question de la Palestine persiste et nourrit le ressentiment des peuples musulmans d’Orient. Les attentats du 11 septembre 2001 sont d’abord lus par l’Occident comme des actes terroristes, et non pas comme des actes politiques. Les interventions de l’OTAN qui en résultent, tant en Irak qu’en Afghanistan, malgré un succès militaire, sont dès lors vouées à l’échec. Une décennie plus tard, les lendemains du printemps arabe confirment le retour de l’Islam dans la sphère du Politique.
 
Qu’a fait l’Europe pendant ces vingt années ? 
 
Rien, absolument rien. Dans une phase critique de sa reconstruction, la Russie aurait souhaité un rapprochement marqué avec l’OTAN, ne serait-ce que pour des raisons de défense. Les Etats-Unis ne l’ont pas voulu et les Européens n’en n’ont pas perçu l’importance. Les Russes retournent donc à leur tradition slavophile ; ils rendent les honneurs à leur dernier tsar et s’appuient sur l’Eglise orthodoxe. Aujourd’hui, la Russie garde ses doutes. Car, il faut reconnaître que l’Europe ne lui a guère apporté de garanties. Nul ne peut dire ce que va être son orientation. 
 

Hommage en Oural aux enfants du dernier tsar par l'église orthodoxe
 
Dans un monde où l’accès aux matières premières sera un gage de survie, elle ne peut ignorer le fait que la Sibérie, un espace vide mais riche en ressources, puisse devenir un enjeu. Une seule chose est sûre. Faute d’arrimage à l’Ouest, elle devra trouver, fût-ce à notre détriment, un motus vivendi à l’Est. Car la Chine, elle, a su allier puissance politique et économique grâce à la révolution orchestrée par un remarquable homme d’Etat, Deng Xiaoping.
 
La Turquie, membre de l’OTAN, avait déposé une demande d’adhésion à l'Union européenne en 1987. Il avait déjà fallu de longues années avant qu’elle soit reconnue officiellement comme candidate. Depuis, les choses stagnent, bien que le parti pour la justice et le développement [AKP] ait maintenu son intérêt à cette adhésion. De 1922 à 1937, les réformes kémalistes avaient fait de ce pays un état laïc orienté vers l’Occident. Face aux réticences européennes renaît, sous la forte direction de Recep Tayyip Erdoğan, sa volonté de puissance régionale. Craignons qu’il ne faille qu’une quinzaine d’année pour défaire ce qui avait été fait. Cette tendance de l’Europe à avoir laissé dériver, volontairement ou non, des Etats ou des peuples, à caractère laïc, vers l’Islam témoigne, à la fois, de son angélisme et de son manque de prospective.
 
Quel est donc aujourd’hui le poids de l’Europe ? Au niveau mondial, une forte masse critique devient indispensable à l’existence des acteurs. La Corée du Nord, bien que nucléarisée, ne pèse guère en comparaison du Brésil, qui ne l’est pas. L’Inde et la Chine exercent déjà leur poids démographique et économique. L’Europe étendue, avec sa richesse, aurait pu, à terme, rivaliser avec de tels ensembles, et faire ainsi face aux redoutables défis l’attendent…
 
Coincée par sa vassalité envers les USA 
 
Le premier défi serait de reconsidérer la situation de vassalité envers les Etats-Unis d’Amérique, lesquels avaient repris au lendemain de la Seconde guerre mondiale la tradition britannique visant à éviter l’émergence de toute puissance continentale européenne. Récemment, le président américain a cependant pris acte du fait que la menace n’était plus à l’Est de l’Europe, mais dans le Pacifique.
 
Dans le domaine économique, la crise financière de l’Europe est majorée par le rôle que joue le dollar US comme seule monnaie internationale. Les liens développés entre les places boursières de New York et d’Europe ne pouvaient aller dans le sens des intérêts des Etats européens. Si voici encore quelques années, certaines nations émergentes auraient voulu que l’Euro joue aussi ce rôle de monnaie internationale, il n’en est plus question aujourd’hui.
 
Un second défi résulte des conséquences du réchauffement global de la planète, encore largement inconnues. Sans être pessimiste, trois points majeurs méritent un examen attentif. D’abord la transformation de l’Arctique, en une mer intérieure pourrait jouer un rôle unificateur à l'exemple de ce qu’a été la Méditerranée pour l’empire romain. Cet océan pourrait être, aussi, un champ de conflits si Européens, Russes et Nord-Américains manquaient de sagesse… Ensuite, la persistance de l’étroite zone de climat tempéré, qui a favorisé dans l’hémisphère nord le développement de l’Europe et des Etats-Unis reste incertaine. Enfin, les migrations démographiques, qui ont déjà commencé sur une échelle réduite, vont s’accélérer.
 
Pour résoudre les crises à venir, un pilotage planétaire, fût-il « onusien », serait certes préférable à la lutte des civilisations envisagée par Samuel P. Huntington. Il est illusoire d’y voir une solution d’avenir proche, au vu des difficultés rencontrées par l’Organisation des Nations-Unies, qui affronte des problèmes complexes, amplifiés par la divergence des Etats. Il aurait donc du être de l’intérêt de l’Europe, sans renier son rôle de pilier de l’OTAN, de développer une sphère politique, culturelle et économique de semi-autarcie, étendue à la Russie et à la Turquie. Ce qui aurait aussi renforcé la puissance de l’ONU. 
 
Cette occasion se sera présentée dans les années ayant suivi la chute du rideau de fer. En 2012, vingt ans après, l’Europe, en crise, ne peut que constater la fermeture de la fenêtre qui lui avait été offerte. Francis Fukuyama développait, en 1992, le concept, probablement erroné, de la fin de l’Histoire, en raison d’un consensus mondial sur les valeurs démocratiques. En fait, à trop vouloir de démocratie, et faute d’une langue commune ou véhiculaire, ce sont nos nations européennes qui s’apprêtent à sortir de l’histoire. Oui, les cavaliers de l’apocalypse galopent vers nos portes. Oui, les civilisations sont mortelles, mais plus par le manque d’audace de leurs élites que par la faiblesse de leurs peuples... Car ce n’était pas moins d’Europe qu’il aurait fallu, mais plus d’Europe.
 

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5 réactions à cet article    


  • Jean-Pierre Llabrés Jean-Pierre Llabrés 16 juin 2012 09:52

    À l’auteur :
    « Au niveau régional, l’Europe politique ne peut se limiter à sa définition géographique (de l’Atlantique à l’Oural). L’évolution du monde ne lui permet pas d’ignorer ses frontières et ses marches. Entre 1989 et 2011, deux acteurs essentiels, la Russie et la Turquie, n’ont pas été réellement pris en compte, faute d’un recours à une grille de lecture autre que transatlantique. Une analyse a posteriori laisse malheureusement penser qu’il est aujourd’hui trop tard : l’histoire ne repasse pas les plats… »

    Non, il n’est pas trop tard. À la condition que l’Europe n’explose pas à cause de la crise franco-allemande, dans laquelle la France a tort, et qu’elle prenne enfin conscience du fait que sa force économique, quoi qu’on en dise, doit la contraindre à assumer un rôle géopolitique mondial.

    Les USA semblent n’avoir pas tiré toutes les conclusions de la chute du Mur de Berlin, du Rideau de Fer et de la disparition de l’URSS.
    Géopolitique & Géostratégie : Europe, Russie & USA



    • jef88 jef88 16 juin 2012 11:00

      L’Europe, sans aucune vision politique à long terme,

      Et cela durera tant que nous aurons une commission bruxelloise non représentative des peuples et à la botte des USA


      • soimême 16 juin 2012 12:41

        L’Europe c’est endormie dans les bras des démons, sa mission est devenue une coquille vide, Elle erre somnambule à retrouver un sens à sa destiné.
        Les gardiens veillent à ce que personne la réveille et lui renomme espoir à son idéal perdue !

        L’Europe est devenue une gueux, ses trésors sont dilapider, son originalité pasteurisé, de ses essarts purulente ont attend qu’elle renonce !
        Les gardiens veillent à ce que personne la réveille et lui renomme espoir à son idéal perdue !

        L’Europe pourtant elle n’est pas pour autant morte, si elle décide de chasser l’étreinte des démons. Cela ne peut que ce faire par un deuil librement acceptée.
        Pour cela elle doit chasser les gardiens démoniaques qui veillent à ce que personne la réveille et lui renomme espoir à son idéal perdue !

        Rien est perdue si elle le veut, tous est possible !

          


        • xray 16 juin 2012 17:05


          L’Europe est une machine au service de la finance. 
          Elle ne peut que broyer les populations. 

          Dès l’instant où l’on a parlé de construire l’Europe, on pouvait observer que les plus acharnés à « construire l’Europe »  étaient les plus incompétents en tous domaines. On aurait dû se méfier. 

          L’EUROPE  des curés
          http://mondehypocrite.midiblogs.com/ 



          • Anaxandre Anaxandre 17 juin 2012 15:11

             « Car ce n’était pas moins d’Europe qu’il aurait fallu, mais plus d’Europe. »

            L’homme à l’écharpe rouge et tous nos éditorialistes vedettes, ces petits maîtres de l’oxymore employés par les banques et les grands groupes du CAC 40, n’auraient pas écrit meilleur papier pour égarer les esprits impressionnables. Qu’on lise un ouvrage de géopolitique sérieux et toutes les belles constructions de l’article s’écroulent. Car que nous propose-t-on ici ? Une grande Europe comprenant la Russie et la Turquie suffisamment forte pour se défaire ou s’émanciper de l’influence américaine... Revenons au faits :

            En réalité l’histoire récente nous montre que plus l’Europe s’est élargie, plus ses positions atlantistes et son alignement sur la politique de Washington se sont renforcés. Sinon, pourquoi toutes les administrations américaines sans exception poussent-elles très officiellement à l’élargissement de l’Europe ? Peut-on croire un instant que l’UE parlerait demain « d’une seule voix » si la Russie et la Turquie en faisaient partie ? Poser la question clairement, c’est déjà y répondre.

            Le monde est complexe metamag, et votre rêve de grands blocs me fait furieusement penser à un monde orwellien faisant fi des peuples, de leur histoire et de leurs aspirations. Votre projet est de plaquer une construction intellectuelle préfabriquée sur des réalité géographiques, économiques, démographiques, culturelles, etc... complexes, sans comprendre que « trop tirer rompt la corde ». Cette construction européenne à marche forcée montre déjà ses limites et ses contradictions et quels sont vos remèdes sinon ceux d’un Diafoirus ?

            Je me moque bien d’être demain un hilote habitant dans votre grand bloc antidémocratique ! Laissez-moi espérer devenir un jour le citoyen d’une vraie République, d’une vraie démocratie souveraine et indépendante capable par l’exemple d’entraîner toujours plus de pays vers d’avantage de justice et de bien-être dans le monde. Voilà le combat auquel on devrait s’employer, voilà, monsieur, ce qui, à mon sens, serait un beau projet conforme aux aspirations des peuples et qui n’est rien de moins que celui de grands pionniers de notre Révolution comme Rousseau, quand le vôtre n’aboutirait au mieux qu’à la domination toujours plus grande d’une élite déconnectée de l’Homme. Non merci.

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