Le déplacement en République populaire de Chine de Ségolène Royal a permis à la France de se divertir bruyamment. Les médias français ne semblent en effet avoir voulu retenir du voyage de la candidate socialiste que la liste qu’ils ont eux-mêmes dressée de ses soi-disant « gaffes » : la couleur paraît-il offensante de son manteau sur la Grande Muraille, son inventivité verbale (bravitude, droits humains) et ses appréciations pour le moins ambiguës sur la « rapidité » de la justice chinoise. Les médias officiels chinois, quant à eux, ont un autre son de cloche : Ségolène Royal, en réaffirmant que le Parti socialiste français « continuerait d’adhérer à la politique de la Chine unique » a fait ce que le Parti communiste chinois attendait d’elle à l’occasion de cette visite (1). Il s’agit en effet d’un rituel bien établi : tout dignitaire étranger en voyage officiel en Chine se doit de réaffirmer son attachement au principe de la Chine unique, confortant ainsi le régime chinois dans la certitude qu’il sera dans son bon droit le jour où il décidera d’attaquer Taiwan. Cette différence d’approche entre médias français et médias chinois est révélatrice de l’existence d’un prisme dans notre appréhension de la Chine, qui déforme notre vision de la réalité de la situation politique et diplomatique en Extrême-Orient. Les Français ne voient dans la Chine contemporaine que modernité insolente, capitalisme débridé et (parfois) droits de l’homme bafoués, pendant que beaucoup d’Asiatiques (à commencer par les Japonais et les Taiwanais) s’inquiètent avant tout de la montée en puissance militaire de l’empire du Milieu.
En effet, pendant que la France se complaît dans l’illusion qu’elle n’a plus d’ennemis, la Chine procède depuis quelques années à une transformation en profondeur de sa défense nationale. Les moyens mis à la disposition des militaires chinois ne cessent d’augmenter. La croissance officielle du budget de la défense est en effet beaucoup plus rapide que la croissance de son produire intérieur brut, ce qui n’est pas peu dire (14,7% en 2006, contre 10,5% de croissance économique). Selon une évaluation relativement prudente de la Rand corporation (2), si l’on ajoute au budget officiel chinois un ensemble de dépenses qui ne sont semble-t-il pas prises en compte (les importations d’armes notamment), les dépenses militaires chinoises, calculées en parité de pouvoir d’achat, auraient atteint, en 2003, 69 milliards de dollars, deux fois celles de la France et une fois et demi celles du Japon. La Chine procède en outre à la modernisation rapide de ses systèmes d’armes et de sa stratégie militaire. Il s’agit pour le pouvoir chinois de s’assurer rapidement de la maîtrise de moyens de projections de force, sinon comparable à celle de l’US force, au moins capable de rivaliser avec la VIIe flotte américaine qui a vocation à « tenir » le Pacifique. L’effort militaire consenti par la Chine est d’autant plus remarquable qu’officiellement le régime chinois a d’autres priorités. Le caractère inégalitaire du développement du pays a amené le nouveau leadership chinois à promouvoir un concept de « société harmonieuse ». Il s’agit de tenter d’intégrer dans le système économique moderne qui se met en place dans certaines régions chinoises les immenses segments de la société qui lui restent extérieurs. Une telle politique demanderait théoriquement une mobilisation générale des moyens humains et financiers à la disposition de l’Etat. Or, force est de constater que la priorité affirmée d’un développement harmonieux n’est que relative. Les moyens mobilisés en faveur de la modernisation de l’appareil militaire chinois sont au moins aussi grands que ceux mobilisés en faveur d’un rééquilibrage de la croissance. En outre, officiellement pacifiques (3), les intentions chinoises sont rien moins que claires. La Chine, en détruisant grâce à un tir de missile, le 11 janvier dernier, un de ses vieux satellites météo, a non seulement pris le risque de relancer une « guerre des étoiles » dont le risque paraissait s’éloigner depuis la chute de l’URSS, mais, en ne reconnaissant ce tir de missile que sous la pression américaine, a également relancé les spéculations sur la nature du contrôle (ou de l’absence de contrôle) par les politiques des activités de l’Armée populaire de libération (APL).
Pourquoi la Chine est-elle à ce point soucieuse d’accroître ses capacités militaires ? Pour avancer une réponse satisfaisante à cette question, nous devons nous défaire de nos préjugés. Vue de France, la Chine se serait tout entière convertie au capitalisme. D’un point de vue occidental et « progressiste », capitalisme et individualisme vont de pair. Ce n’est qu’une question de temps : l’émergence de nouveaux modes de vie induite par l’évolution de l’organisation de l’économie, associée au développement international des nouveaux médias (Internet notamment), contraindra la Chine à s’ouvrir politiquement, comme la faillite du maoïsme l’a contrainte à s’ouvrir économiquement. Or, il est temps de l’admettre, il n’existe aucune contradiction entre la conversion de la Chine au capitalisme et le régime autoritaire aujourd’hui solidement en place à Pékin. La « Nouvelle Chine » créée par les communistes à Pékin en 1949 avait pour objectif déclaré d’effacer les humiliations subies au XIXe et au XXe siècles. La puissance économique de la Chine est conçue, du point de vue du régime, comme un vecteur de la puissance chinoise. De même, la puissance militaire chinoise doit permettre à terme de laver les affronts que les forces occidentales ont fait subir à l’empire du Milieu jusqu’à sa dislocation au début du XXe siècle. Eviter la fragmentation du territoire,constitue même, selon la rhétorique étrange de la constitution de la République populaire de Chine (un pays pourtant officiellement athée) le « devoir sacré » du peuple chinois. Et ce devoir sacré consiste avant tout à empêcher que Taiwan ne déclare son indépendance. La montée en puissance de l’appareil militaire chinois a donc pour but d’imposer, de gré ou de force, l’intégration de Taiwan, un pays démocratique, et de fait indépendant depuis l’installation à Taipei du gouvernement nationaliste chinois en 1947 après ses revers sur le continent, à l’entité politique qui dépend du régime dictatorial de Pékin.
(1) http://news.xinhuanet.com/english/2007-01/07/content_5575573.htm
(2) http://www.rand.org/pubs/monographs/2005/RAND_MG260-1.pdf
(3) La Chine, sous l’impulsion d’un conseiller de Hu Jintao, Zheng Bijian, a développé depuis quelques années la théorie de son « émergence » ou de son « développement » pacifique.

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