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Accueil du site > Actualités > Politique > L’Homme circonstanciel

L’Homme circonstanciel

L’habit fait probablement le moine tout comme l’occasion fait le larron.

La question demeure : que faire du monstre humain ? Dans quelle case ranger l’assassin de vieilles dames, le salopard à la machette, l’ogre tueur de petits enfants, le pervers assoiffé de la souffrance de ses petites victimes, le dépeceur de jeunes filles en fleur ou celui qui bouffe son colocataire ? Le bestiaire humain est riche de ces figures quasi légendaires qui font pratiquement autant frissonner les grands que les ombres du placard terrifient les petits enfants. Comment expliquer autrement que par la monstruosité de certains êtres la capacité génocidaire sans limites de nos congénères ? Comment supporter qu’Auschwitz ou le Rwanda ou le Kosovo aient pu exister sans tenter de circonscrire les cercles concentriques du mal à un petit foyer d’êtres infrahumains ?
On ne peut durablement disserter sur la condition humaine sans finir immanquablement par buter sur notre propre part de ténèbres. Et aussi étrange que cela puisse paraître, Amiens-Paris dans la voiture de JBB en devisant sur la banalité du mal, c’est passionnant et enrichissant.

Quand on aborde frontalement la problématique du monstre, on se pose forcément la question de savoir ce qui fait de nous ce que nous sommes. L’angle d’attaque le plus confortable consiste à se réfugier illico presto derrière l’idée que le monstre n’appartient pas à la communauté humaine, qu’il en est une sorte de prédateur extérieur et qu’à ce titre, une très large gamme de mesures de rétorsion sont envisageables, dont la mise à mort, laquelle coule alors de source. La figure du monstre fait l’impasse sur sa nécessaire genèse et ne retient finalement que le processus de traque et d’élimination, sans autre forme de procès. Le monstre n’est pas mon alter ego, il n’est pas autre parce qu’il ne me renvoie pas à moi-même, il est l’externalité mauvaise et incontrôlable comme les forces du destin qui, tapies dans l’ombre, sèment leurs embuches sur le plat chemin de l’existence humaine. La figure séculaire du monstre rassure sans rien expliquer et rend nécessaire la justification scientifique de sa non-humanité, de son exclusion de fait.

Dire qu’on est natural born pédophile n’a rien d’anodin. Car le pédophile, c’est le croquemitaine contemporain. Maintenant que le Petit Chaperon Rouge ne risque plus de se faire bouffer par Canis lupus, on lui a trouvé un autre prédateur, autrement plus dangereux et inquiétant, parce que ressemblant outrageusement à notre voisin de palier. Le pédophile est un pervers. La pédophilie, c’est Le Mal ! Il n’est même pas besoin d’avoir des enfants soi-même pour comprendre cela avec ses tripes. Et c’est bien là qu’on devrait commencer à se méfier.

Un gars qui est attiré par les enfants pré-pubères est naturellement mauvais. Et Nicolas Sarkozy exprime bien son sentiment là-dessus :

J’inclinerais, pour ma part, à penser qu’on naît pédophile, et c’est d’ailleurs un problème que nous ne sachions soigner cette pathologie. Il y a 1 200 ou 1 300 jeunes qui se suicident en France chaque année, ce n’est pas parce que leurs parents s’en sont mal occupés ! Mais parce que, génétiquement, ils avaient une fragilité, une douleur préalable. Prenez les fumeurs : certains développent un cancer, d’autres non. Les premiers ont une faiblesse physiologique héréditaire. Les circonstances ne font pas tout, la part de l’inné est immense.

Il incline à penser comme le saule pleureur courbe naturellement sa ramure souple vers la surface ondulante des flots limpides de la rivière. Sarkozy n’a pas besoin de démontrer, de justifier ou de prouver. Il assène sa vérité en sachant qu’elle touchera facilement sa cible alors que les dénégations construites des scientifiques et des experts se perdront dans le brouhaha médiatique. L’essentiel, c’est de toucher les gens, pas de les faire réfléchir.

Le pédophile est donc né monstrueux.
La messe est dite.
Nul besoin de se poser de questions, de chercher à comprendre.
Il est un nuisible qu’il convient de neutraliser efficacement et de manière définitive.
Le mal existe.
Il est inscrit dans les gènes.
Notre place dans la société ne dépend pas de nos efforts, de notre mode de vie, de notre conduite. Elle est inscrite dès le départ. C’est marqué au fer rouge au cœur de la machinerie génétique. Ce n’est plus Dieu qui nous assigne un destin. Ce sont les gènes !

Et maintenant que l’on applique avec aisance le déterminisme aux violeurs d’enfants et aux suicidés, le reste ne sera qu’un fil logique que l’on déroule : tout est déterminé. Il n’y a donc rien à corriger.

Nous sommes tous des pédophiles ! 10 avril 2007


L’explication génétique satisfait à bon compte tous ceux qui ne s’attardent guère sur la question ou qui sont dévoués corps et âme au corpus idéologique de la prédétermination des êtres humains, mais supporte assez mal une quelconque mise en perspective, comme l’épineuse question de l’enfance des pédophiles ou la manière dont une population jusque-là fort civilisée peut brutalement plonger dans la barbarie. La figure du monstre suffit à peine à évacuer la question des déviances individuelles et reste totalement inadaptée comme grille de lecture des mouvements collectifs, de la saloperie sans bornes de la foule en colère. Comment se satisfaire de la présupposée monstruosité de quelques-uns quand l’Histoire nous enseigne que la barbarie est éminemment collective, qu’elle transcende mieux que tout les différences sociales, unissant l’esprit collectif des foules dans un immense raptus démentiel.

Chaque fois que je réfléchis à la question de la monstruosité humaine, je suis toujours frappée par les récits de guerre civile. Voilà donc des sociétés humaines organiques qui ressemblent terriblement à la nôtre, avec des villages, des familles, des amis, des collègues, toute une petite humanité qui se côtoye, vit, travaille, nait et meurt ensemble. Voilà le frère qui fait sauter tes gosses sur les genoux et les regarde grandir, voilà le voisin qui fait péter l’apéro avec toi, le soir, à la fraîche, voilà ta femme qui a porté vos enfants en son sein, voilà le docteur qui a soigné les petits bobos comme les grandes douleurs. Et puis, presque soudainement, ce sont tes ennemis. Voilà maintenant le barbare qui surgit de la nuit, qui explose ta porte d’un coup de pied fracassant, qui tire tes gosses par les cheveux dans la cour avant de leur exploser le crâne contre l’arbre auquel tu avais accroché la balançoire avec laquelle il compte te pendre. Voilà le monstre qui va violer ta femme et ta fille sous tes yeux. Voilà ta mort immonde et inimaginable, avec laquelle tu jouais à la pétanque, il y a encore quelques semaines.
Comment tous ces gens parfaitement normaux, tellement semblables à nous ont-ils pu faire cela ? Comment pouvons-nous nous faire cela à nous-mêmes ? Et comment, toi-même, en entendant le hurlement animal de ceux que tu aimes en train de mourir de façon ignoble, comment toi-même, quand tes yeux ont débordés de toute cette saloperie, quand tes oreilles ont sifflé de trop de fracas, comment toi-même as-tu pu devenir cet exécutant froid et monstrueux qui a semé la mort et le désespoir autour de lui sans aucun état d’âme ?
Il n’y a pas de monstres naturels planqués au milieu des justes, il n’y a que notre part d’ombre qui attend, tapie au fond de chacun d’entre nous, les circonstances qui seront propices à son éclosion.
Ni meilleur, ni pire que les autres.

JBB trouve ma vision de l’humanité particulièrement noire.
  • Si chacun de nous peut devenir un monstre au gré des circonstances, alors comment espérer améliorer l’humanité ?
Il préfère penser que l’éducation, la culture, la volonté peut-être aussi, sont des remparts suffisants, des préalables nécessaires qui rendent le cœur des hommes insensible à la possibilité de la barbarie.
  • Mais dans ce cas, il n’y aurait eu que des abrutis incultes chez les nazis, chez les dictateurs, les tortionnaires ou les tueurs en série. Or, tu sais très bien que ce n’est pas le cas. De la même manière que les sectes recrutent dans l’ensemble de la société, la saloperie s’épanouit sur tous les terreaux. Et l’erreur suprême, c’est de te croire à l’abri, toi-même, de ne jamais devenir le monstre de quelqu’un.
  • Ben non, je le sais, je ne pourrais jamais sombrer dans la barbarie.
  • Facile à dire, ici et maintenant, au moment où tu ne risques rien ou pas grand-chose, dans une vie confortable où tu as le vital, l’essentiel et quand même pas mal de superflu. Tu as vu The Mist, à propos ?
  • Heu non.
  • Et bien, c’est un film de genre qui raconte justement comment, plongée dans des circonstances exceptionnelles, une petite communauté humaine glisse en quelques heures dans la barbarie.

Quand les repères normaux ne sont plus là, quand la routine stabilisante et fiable du quotidien vole en éclat, quand une menace terrifiante et inconnue rôde juste à côté, des gens ordinaires, complètement ordinaires, peuvent se transformer en meute assoiffée de sang tout aussi dangereuse que les pires créatures lovecraftiennes. C’est le propos de ce film, hors normes, qui prend un à un tous les poncifs du film américain pour leur tordre le cou et montrer que l’horreur n’est pas qu’à l’extérieur : elle vit aussi dedans, et ne demande qu’à sortir.
The Mist, CSP, 3 avril 2008.

Parce que finalement, Hannah Arendt ou Milgram n’ont jamais rien dit d’autre : attention, le monstre est en nous, il suffit d’un environnement favorable pour qu’il sorte. La différence entre le bourreau et le résistant est tellement infime que bien malin celui qui pourra prédire qui deviendra quoi.
  • Ce que l’on sait, c’est que quand ça chie, en gros, tu as trois profils qui sortent du bois : la grosse majorité silencieuse et passive qui rentre la tête dans les épaules, regarde ailleurs et attend que l’orage passe, chronique de la lâcheté humaine ordinaire, la grosse minorité active qui s’épanouit dans le merdier et qui voit dans le chaos une formidable opportunité de se goinfrer et de dominer tous les autres et une toute petite minorité riquiqui de gens exceptionnels qui refusent tout ça, relèvent la tête et deviennent des héros. On a tous envie d’être des héros, mais en vrai, on a nettement plus de chances de finir dans la peau d’un salaud qu’autre chose quand l’Histoire bascule.
  • Oui, mais tu ne nies pas qu’il y a des justes.
  • Non, heureusement d’ailleurs. Ce que je trouve aussi fascinant, c’est qu’ensuite, tu te rends compte que les justes, ce ne sont jamais les gens que l’on pouvait attendre au tournant. Ce sont souvent des gens terriblement ordinaires, eux aussi, pas spécialement forts, courageux ou intelligents, des comptables, des instit’, des boulangers, exactement comme les mecs d’en face. Ce sont juste les circonstances qui nous révèlent à nous-mêmes. Tant que ça ne chie pas, tu ne peux pas savoir ce que tu as vraiment dans le bide.
  • Je crois qu’on sera dans les justes.
  • Personnellement, j’espère juste faire partie des lâches, ce ne serait déjà pas si mal s’en tirer... Parce que je connais ma part de sauvagerie, parce que je la sens, là, bien au fond, mais toujours prête à sortir, en fonction des circonstances.
    Quand tu te retrouves avec les genoux derrière les oreilles à pousser comme un animal pour sortir un enfant de ton ventre, tu prends la juste mesure du prix à payer pour donner la vie, tu fais connaissance avec ta part d’animalité et tu comprends soudain que tu pourras être capable du pire pour sauvegarder cette petite étincelle de vie que tu viens de mettre au monde. Ça te rend plus humble, quelque part, quant à ta propre humanité et ta part de monstruosité.
  • Quel pessimisme !
  • Ne crois pas ça. Je suis au contraire une incurable optimiste. Je parlerais plutôt de lucidité.
    Si la société peut flatter les plus bas instincts, nous pousser à l’avilissement, faire sortir de qu’il y a de pire en nous, alors, cela signifie aussi qu’avec une autre construction sociale, on peut également tirer l’ensemble des gens vers le haut, valoriser le meilleur en chacun de nous, museler le monstre qui dort et nous pousser au dépassement de soi. C’est en ça que je crois vraiment. Non pas en un monde meilleur, mais dans la volonté commune de faire un monde qui nous rend meilleurs.
Et c’est pour cela que je ne baisse pas les bras.

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13 réactions à cet article    


  • Pendragon 13 juillet 2009 10:59

    Quand vous citez d’autres personnes et Sarkozy, mettez donc des guillemets ! Car sans les guillemets, on pense qu’il s’agit de vos propres propos.


    • tonton raoul 13 juillet 2009 12:02

      Dac avec l’article.

      A ce propos, chez les psys, on a même « scientifisé » le concept de « monstre » en le nommant « psychopathe ». Concept tout-à-fait arbitraire dont le « diagnostic » repose même sur certains critères de valeur « morale »... carrément.... Et auquel on n’a, bien sûr, jamais pu trouver la moindre trace de corrélation avec un dysfonctionnement cérébral quelconque.
      En clair, n’importe qui pètant un plomb un jour, pourrait se faire « diagnostiquer » psychopathe avec internement à la clé si un délit a été commis.
      Un conseil : refusez tout interrogatoire de psy dans un contexte judiciaire, car dans ce contexte, ce sont de vrais charlatans n’ayant pas + d’efficacité objectivement vérifiable que les astrologues ou cartomanciennes. Leur inefficacité tant dans les prévisions que la prévention est notoire. Ce qui est la preuve scientifiquement objective de leur incompétence.
      La majorité des magistrats n’accorde d’ailleurs qu’un crédit très limité aux rapports psys. Sur ce point, il faut par contre se méfier des jurys populaires qui sont par définition des clubs de beaufs.

      • Loule 13 juillet 2009 12:27

        à tonton raoul,
        je n’aurais su dire mieux, tant sur le fond que sur la forme, bravo !


        • Croa Croa 13 juillet 2009 13:07

          Les cultures humaines ont été et sont presque toutes manichéenne car l’homme est un animal grégaire et qu’il y a toujours eu des clans avant que ne soient inventés les nations. Notre culture, soit disant civilisée, ne fait pas exception.

           Il y a aussi la vie qui n’est pas manichéenne, juste imparfaite.

           Il y a 2000 ans les braves gens craignaient ceux qu’ils appelaient « barbares », peut-être parce qu’au cirque les romains (de braves gens, vraiment ?) occupaient les gradins. Il y eu dans l’Histoire une parenthèse grâce à la notion de pêché, notion qui n’engageait, hélas, que les crédules !
          Il n’y a plus aujourd’hui qu’un méchant dans les arènes, une bête ayant la tête de l’emploi, un « fauve » herbivore (quoique ;o) ) et un danseur averti mais la bonne conscience du beauf reste inchangé et conforme aux leçons d’immuables propagandes.

          Lire cette histoire de la tauromachie, ces spectacles emblématiques de la connerie humaine !


          • dom y loulou dom 13 juillet 2009 13:45

            bel article. Oui.

            C’est Marie, la tendresse féminine dans l’aom, qui écrase de son talon la tête du dragon de nos propres abysses instinctifs et nous donne la mesure.


            • plancherDesVaches 13 juillet 2009 15:12

              Trés bon article, Monolecte. Comme d’hab’, note.

              J’aurais « tendance » à penser, pour ma part mais ça n’engage que moi et nul n’est obligé de penser la même chose que moi, ce qui me gènerait face à une possible audience autant qu’un intérêt quelconque qui ne serait absolument pas mérité face à une majorité d’avis contraires qui risqueraient d’appuyer encore une tendance à la dévalorisation que je développe assez facilement.
              J’ai dû oublier de vous dire ce que je pensai, je pense.

              Bon, Raoul : effectivement, tu as raison.

              Et, en plus simple : l’humain est capable du meilleur..... COMME DU PIRE.

              Ce qui me rassure est tout de même que les plus grands criminels soient paranos. Ils se sentent pas sûrs, les gars...
              Y’se protègent....
              Vivent avec des gardes du corps. Des armées perso....

              Y’a même des obama qui ont des gouteurs.... te dire. Pharaon, va.


              • herbe herbe 13 juillet 2009 17:20

                Juste pour signaler cet exemple qui a fait parti des humains :

                http://fr.wikipedia.org/wiki/Albert_Fish

                Il pourrait être utilisé comme figure de croquemitaine idéal pour faire passer encore quelques mesures de rétorsion du genre : aujourd’hui il pourrait être sur le net ! vous vous en rendez compte il faut hadopi force 24 ! ( ou autre loopsi).

                Et surtout ne baissons pas les bras :

                http://www.planetpositive.org/v3/index.php?option=com_content&task=view&id=5652&Itemid=77


                • ZEN ZEN 13 juillet 2009 19:02

                  Bon article, qui donne à penser , Monolecte

                  Comme je suis pessimiste/optimiste, je retiendrai la fin :
                  "Si la société peut flatter les plus bas instincts, nous pousser à l’avilissement, faire sortir de qu’il y a de pire en nous, alors, cela signifie aussi qu’avec une autre construction sociale, on peut également tirer l’ensemble des gens vers le haut, valoriser le meilleur en chacun de nous, museler le monstre qui dort et nous pousser au dépassement de soi. C’est en ça que je crois vraiment. Non pas en un monde meilleur, mais dans la volonté commune de faire un monde qui nous rend meilleurs.

                  Un si fragile vernis d’humanité:Michel Terestchenko : un livre qui stimule la réflexion Sur cette question difficile


                  • ZEN ZEN 13 juillet 2009 19:07

                    Dans Une saison de machettes, Jean Hatzfeld montre bien que la mécanique génocidaire était en gestation depuis une trentaine d’années, donc que tout était évitable


                    • Annie 13 juillet 2009 19:12

                      Ce que Milgram a prouvé, est que personne ne peut prédire pouvoir échapper à la fatalité de devenir un monstre, puisque l’exercice consistait à justement à trouver ce qui ferait réagir ces « cobayes ». On peut être moralement opposé à la torture et la justifier quand même, s’il s’agit de sauver la vie de son enfant. Pour les étudiants, il s’agissait de trouver les arguments intellectuels pour les convaincre d’infliger des tortures à un inconnu pour le bien de la science. 
                      Dans cette équation, un facteur a été oublié, qui n’est pas des moindres, celui de l’autorité, ou plutôt de la résistance à l’autorité, en groupe ou individuellement. C’était également l’objet de l’expérience de Milgram. 
                      Je suis également optimiste, ne serait-ce que parce que nous n’avons pas encore banalisé le mal. 


                      • Lucien Denfer Lucien Denfer 13 juillet 2009 23:38

                        MAL :
                        1 a : moralement répréhensible : péché, méchant < une mauvaise pulsion>
                        b : provenant d’un réel ou attribué mauvais caractère ou conduite 2 a archaïque : inférieur b : causant malaise ou répulsion : choquant c : désagréable 3 a : causant du tort : pernicieux b : marqué par le malheur : malchanceux (Merriam-Webster en ligne)

                        Les éditions Pilule Rouge ont récemment publié [en français] le livre du psychologue Andrew M. Lobaczewski Ponérologie Politique, dans lequel l’auteur expose ses observations durant ses années de travail clinique en Pologne sur la corrélation élevée entre des actes que la plupart considèrent « mauvais » et diverses pathologies.

                        Le diagnostic le plus juste de ces individus [atteints des diverses pathologies] en jargon psychologique moderne pourrait être la sociopathie, dont la caractéristique la plus importante est le manque apparent de conscience, ou d’empathie, pour les autres êtres vivants. Lobaczewski et certains de ses collègues d’Europe de l’est, travaillant sous le gouvernement soviétique, ont décidé de mener cette étude aux niveaux les plus hauts et de rechercher comment la sociopathie se déroule dans le gouvernement, dans les affaires, et dans d’autres groupes sociaux.

                        La ponérologie politique (du grec ’ poneros ’ signifiant ’ mal ’) est une science sur la nature du mal adaptée à des fins politiques, qui provoque en définitive à plus grande échelle une pathocratie. La recherche indique que des sociopathes se trouvent parmi toutes les races, ethnies et croyances, et qu’aucun groupe n’est immunisé contre eux. Les sociopathes constituent, selon l’auteur, environ 6% de la population de tout groupe donné. L’éditeur de Pilule Rouge déclare que « Ponérologie Politique est un livre qui présente un aperçu horrifiant de la structure sous-tendant nos gouvernements, nos plus grandes sociétés, et même notre système de loi. » Après avoir lu le livre, un certain nombre de questions harcelantes au sujet des politiques et des pratiques du gouvernement et de responsables de sociétés ont commencé à s’éclaircir, du fait que l’analyse de Lobaczewski va au cœur de pourquoi le gouvernement des États-Unis est devenu une entreprise criminelle infernale résolue à dominer le monde et à anéantir un très grand nombre d’êtres humains dans le monde et à l’intérieur du pays.

                        Quand j’ai commencé la première fois le livre j’étais plus que déconcerté par le style européen de l’écriture de Lobaczewski — sa verbosité et sa concision —, provoquante dans son approche. Néanmoins, comme j’ai poursuivi la lecture, et je dois l’admettre, en me démenant avec ses phrases, ma reconnaissance a de plus en plus grandi envers le livre et l’ami qui me l’a donné. En conséquence, quelques uns des concepts essentiels de l’auteur exigent d’être partagés, et cet article est simplement la tentative de le faire.

                        Lobaczewski signale d’abord que les sociétés sont plus vulnérables au mal pendant les bons moments. « Pendant les bons moments, » écrit-il, « les gens perdent de vue progressivement le besoin de réflexion profonde, d’introspection, de connaissance des autres, et de compréhension des lois compliquées de la vie. » (p.85) Certes, dans ma vie, je n’ai pas été spectateur d’une société étasunienne voulant réfléchir et lutter contre les complexités de l’existence depuis la guerre du Viêt-nam. Bien qu’une grande partie de la protestation et de l’activisme des années 60 ait été naïvement peu perspicace, la tension et le sentiment d’anxiété de l’époque ont conduit une majorité d’étasuniens à regarder plus profondément en eux qu’ils l’auraient fait autrement.

                        Bien entendu, talonnant la guerre est venu le Watergate, et davantage de preuves que les gouvernements trahissent toujours leurs propres citoyens et nient toujours le faire. Alors, quand la génération des années 70 nous a offert les tromperies de la paix et du gouvernement honnête, le travail préparatoire pour les horreurs actuelles était posé dans le pays et mondialement. Les USA était lassés de la guerre, et la douleur cuisante des blessures du Watergate, expriment l’affirmation de Lobaczewski que « pendant les bons moments, la recherche de la vérité devient inconfortable parce qu’elle révèle des faits gênants. » (85) D’autre part, il déclare, « La souffrance, l’effort, et l’activité mentale pendant des périodes de rigueur imminente mène à une progressive, généralement intensifiée, régénération des valeurs perdues, qui a pour résultat le progrès humain. » (p.87) Réciproquement, « Le cycle des moments heureux et paisibles favorise un rétrécissement de la vue du monde et une augmentation de l’égotisme.... » Bien, Jung l’a dit longtemps avant Lobaczewski : L’analyse consciente de la douleur produit la croissance tandis que ne rien laisser se dérouler excepté les bons moments produit la stagnation et l’illusion. (87)

                        Peut-être qu’aucune génération de l’histoire étasunienne n’a jamais été aussi vulnérable à l’égotisme que celle des années 70. Elle est devenue notoire en tant que « MA Génération » pour une raison — non seulement parce que les étasuniens sont devenus plus narcissiques personnellement, mais aussi parce que mondialement, en dépit de la perte de notre premières guerre et de l’érosion du scandale du Watergate, nous avons continué à démontrer notre supériorité pendant que nous continuions à mettre en scène divers coups autour du monde et à faire la guerre économique contre les pays en voie de développement, dressant la scène pour l’ascension de Reagan au pouvoir dans les années 80 et pour notre radicalisation comme sauveur par contraste « à l’empire du mal » de quiconque osant être en désaccord.

                        C’est exactement à ces moments d’auto-délire que les nations se rendent elles-mêmes sourdes, muettes, et aveugles aux sociopathes amoraux qui les séduisent par des politiques et des pratiques qui sont mortelles pour elles et pour le reste du monde. Le manque de réflexion produit par définition des êtres humains dénués de discernement.

                        Un énorme problème, que j’ai avec l’élucidation de la théorie de Lobaczewski, est son usage de « normal » pour décrire les gens qui ne sont pas sociopathes. J’aurais souhaité qu’il utilise un terme différent car « normal » est aussi amorphe et chargée de la naïve supposition qu’il existe une chose comme un être humain sans au moins un dysfonctionnement dans un aspect de sa vie. Néanmoins, il souligne que les soi-disant individus « normaux » ne peuvent pas comprendre l’esprit ou le comportement du sociopathe, et qu’ils sont ainsi particulièrement vulnérables à subir leurs nuisances — d’où la principale raison de l’écriture du livre sur la ponérologie, c’est-à-dire, l’instruction des non-sociopathes sur cette pathologie. L’auteur emploie l’expression « orateurs captivants » pour décrire les charmeurs de serpent psychologiques qui semblent être des sauveurs, des penseurs ou des politiciens éclairés, même des activistes qui se présentent comme possédant des intuitions basées sur une recherche effectuée uniquement par eux-mêmes ou sur des informations obtenues au travers de voies extraordinaires auxquelles personne d’autre n’a accès. Cela pourrait aussi s’appliquer aux chefs de culte comme Warren Jeffs et Jim Jones.

                        Cependant, l’auteur avertit le lecteur que nos propres processus inconscients peuvent empêcher de passer les « drapeaux rouges » qui peuvent surgir en ayant affaire aux sociopathes. « Les processus psychologiques inconscients surpassent le raisonnement conscient, dans le temps et dans les possibilité, rendant de nombreux phénomènes psychologiques possibles. » (152) Ainsi le déni qui interdit à quelques individus de voir les vérités les plus sombres sur ce qu’un sociopathe tente de promouvoir, c’est-à-dire, « Notre gouvernement ne nous nuirait pas ; notre gouvernement a nos meilleurs intérêts au cœur ; aucun président ne pourrait s’en tirer avec ça ; l’autorité de la loi est toujours au travail aux USA ; le fascisme ne peut pas arriver ici ; le gouvernement US ne pourrait pas vraiment avoir orchestré les attaques du 911 ; si le 911 étaient orchestré par le gouvernement US, trop de gens auraient été impliquées pour que cela reste secret », et ainsi de suite ad infinitum.

                        Lobaczewski affirme que chaque société devrait enseigner à ses membres des techniques de pensée appropriées et comment détecter les drapeaux rouges de la sociopathie. L’enseignement des techniques de pensée critiques dans le processus éducatif est une étape dans cette direction, mais aux USA aucun enfant n’est laissé faire baisser le niveau gargantuesque du projet [des psychopathes], même cette première étape est absente d’une manière accablante.

                        L’auteur déclare, « un réseau renforçant toujours les individus psychopathes et apparentés commence graduellement à dominer, éclipsant les autres. » (192) Cette situation revient rapidement à une pathocratie ou à un système dans lequel une petite minorité pathologique prend le contrôle d’une société de gens normaux. (193) L’éditeur du livre, Laura Chevalier-Jadczyk, n’hésite pas dans des notes de bas de page à appeler Karl Rove, Dick Cheney, et Donald Rumsfeld, sous la tutelle du Leo Strauss, les principaux acteurs de la pathocratie du 21ème siècle étasunien. Tragiquement, selon l’auteur, « La pathocratie paralyse progressivement tout [et]... s’impose progressivement partout et engourdit tout. » (195)

                        Si tous ceci semble très sinistre, et ça l’est, Lobaczewski nous encourage en soulignant cela, « Si l’activité de facteurs ponérogénique — les individus déviants pathologiques et leur activité — est soumise au contrôle conscient d’un scientifique, spécifique, et de nature sociétale, nous pouvons contrecarrer le mal aussi efficacement qu’au moyen d’appels persistants au respect des valeurs morales. » (180) En d’autres termes, l’auteur maintient que, faire campagne pour les seules valeurs morales, ne peut ni prévenir, ni mettre à découvert l’activité ponérogénique. En fait, il affirme, que cela peut aggraver cette activité en détournant l’attention des formes les plus horribles du mal vers ce qui n’est pas mauvais du tout ou se présente sous des traits plus complexes et moins flagrants. Dans ce pays, nous avons été seulement spectateurs de l’idéologie de la droite religieuse et de sa rhétorique à observer un dernier exemple stellaire. Professant être une « culture de vie » elle est implacablement obsédée par la mort, la violence apocalyptique, le feu de l’enfer et le soufre. Essentiellement, ne servant aucun objectif dans le milieu courant, elle nourrit et perpétue la pathocratie.

                        Ponérologie Politique est un travail de valeur inestimable que chaque être d’humain s’efforçant de devenir conscient devrait lire, non seulement pour son exposé de la pathologie des individus actuellement aux commandes du gouvernement US, mais aussi pour la lumière qu’il peut jeter sur des individus plus proches de chez soi, ceux qui peuvent être des amis, des camarades activistes, des meneurs d’affaires ou civiques. Le but du livre n’est pas d’inciter à la paranoïa, mais de cultiver le discernement et d’étayer notre confiance en notre intuition innée afin de naviguer sur les manifestations intimidantes du mal qui nous entourent au 21ème siècle.

                        Original : ThePeoplesVoice.org, Carolyn Baker, le 9 février 2007

                        Traduction de Pétrus Lombard


                        • herbe herbe 14 juillet 2009 12:05

                          Merci pour cette référence que je ne connaissais pas ..

                          Si vous ne connaissiez pas je vous conseille entre autre Le Principe de Lucifer : Une expédition scientifique dans les forces de l’Histoire, (The Lucifer Principle : A Scientific Expedition Into the Forces of History)d’Howard Bloom

                          Mais bon il faut avoir du temps de cerveau disponible pour exercer son esprit critique, vous avez remarqué tout comme moi comment tout est fait pour nous occuper à bien d’autre choses et pendant ce temps là ....

                          Cordialement


                        • Lucien Denfer Lucien Denfer 14 juillet 2009 13:47

                          Merci pour votre référence (le principe de lucifer) et en effet je ne connais pas...

                          Le temps disponible c’est en priorité pour mes enfants et mon entourage, ensuite pour la culture et l’échange, et après il reste plus beaucoup de temps... vivement les 30 heures par semaine !!

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