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Accueil du site > Actualités > Politique > La concurrence des intellectuels

La concurrence des intellectuels

Tout se passe comme si nombre d’intellectuels s’empressaient de tenter d’être le premier à dire l’analyse globale qui va obliger tout le monde par sa pertinence. Tout se passe comme si cet effort pour se distinguer les amenait à prétendre à la plus grande originalité, c’est-à-dire au plus grand écart avec ce qu’on voit, ce qu’on entend, ce qu’on ressent, des pensées qui sortent toutes habillées de la situation. Tout se passe comme si cet effort pour se distinguer les amenait à exprimer la plus grande subversion possible, jusqu’à l’inversion du sens commun. Et le maximum est atteint quand on inverse le bourreau et la victime. A mon sens, les discours tenus publiquement en ce moment ne sont pas tendus par des constats interprétés, mais par un état émotionnel des intellectuels reconnus qui les amène à être dans un excès (hubris) concurrentiel. Cela construit la violence des discours qu’on lit en ce moment : ils sont péremptoires, univoques, ne laissent de place à aucun débat, méprisent voire insultent assez facilement les élus et décideurs politiques, n’admettent ni critiques, ni doutes : « c’est comme ça, je le sais, je vous l’avais dit, je vous le dis ». Les lignes directrices sont : « vous avez tout faux »… « la source du mal est ceci ou cela » (que je suis seul à voir, ou que je vois mieux que les autres), sous couvert de penser. Certains mettent des dates de début, parfois plusieurs, ce qui n’est guère possible mais passe sans se faire voir… Ces discours suggèrent qu’ils tiennent leur force de la conviction de celui qui le proclame (alliée à l’étrangeté du discours qui a l’air de garantir qu’il s’agit bien de pensée et non du sens commun). Comme le dit dans ce journal André Manoukian : « Depuis la tragédie du 13 novembre, j’ai décidé de zapper les paroles des experts, qui tournent au café du commerce. » http://www.lemonde.fr/idees/article/2015/11/22/andre-manoukian-dans-un-plan-malefique-un-tartuffe-dementiel-a-decide-d-eradiquer-l-humour-et-la-musique_4815067_3232.html?xtmc=manoukian&xtcr=2

A l’heure où j’écris, j’en entends un qui va dans l’autre sens : les tueurs sont des petits voyous plus proches de Mesrine que de soldats. Et de tout hacher menu et séparer : ce qui se passe du côté de la Syrie et de l’Irak c’est une chose ; ici, c’est autre chose, cela ne suit pas les mêmes fils de causalité…

Il y aura d’autres surprises encore du côté de « vous n’avez rien compris ».

Dans ce paradigme de la distinction à tout prix, les discours finissent par se ressembler, ce qui est la conséquence de la concurrence, d’une manière générale, et les intellectuels devraient savoir que la concurrence produit de la ressemblance. Ils accablent la France, les Français, la société française, l’Occident… la politique étrangère… les victimes sont en fait les bourreaux, vous aviez mal vu. DAESH, c’est nous, nous avons fait DAESH…

Un certain philosophe en arrive à faire partie de la propagande de DAESH. C’est une évaluation en acte de ses textes de son discours. Du coup, il replie tout, se pose en victime, il est instrumentalisé, on l’est tous ou on risque tous de l’être, pourquoi m’ennuyer, moi, avec ça ? Il nous accable tous, il continue à nous accabler, en fait, « hystérie » selon, lui, on ne peut plus traiter le sujet. Philosophe dans sa tour d’ivoire, il prétend n’avoir aucune responsabilité, il n’a que de la conviction ; il met en perspective, lui, et comment on lit ce qu’il écrit ne le concerne pas. Il ne parle plus et annule en France la parution de son prochain livre. C’est un état extrême de cette posture intellectuelle qui prétend penser en inversant le sens de ce qui se passe, ce qui amène à ce que DAESH le publie (il n’avait sûrement pas pensé que cela pouvait arriver. Mais, justement, à quoi pense-t-il ?).

Un autre intellectuel insulte la jeunesse, insulte les morts. Toujours cette inversion et cet orgueil implacable : la jeunesse exprime « un mépris de soi ahurissant ». Et lui qu’exprime-t-il ? Ces attaques sur la jeunesse sont du plus commun et traversent les écrits de toutes les époques. Il y a un temps pour enterrer les morts et le respecter serait mieux venu que cette condamnation globale et qui mythifie un passé où ça ne se passait pas comme ça.

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Le philosophe Pascal
Bien préférable, à mon sens, à Descartes, qui a l’air de représenter l’esprit français

Les intellectuels devraient savoir qu’accabler les victimes et les rendre responsables et coupables de leur malheur est le premier mouvement humain qui vient spontanément, c’est classique, ordinaire, connu et le savoir justement a pour utilité de s’en départir. Devant des malheurs indus, devant des agressions, la question qui vient (au sens commun justement) est : « pourquoi vous a-t-on fait ça, à vous, précisément à vous ? »

Alors qu’on ne nous a pas fait ça, précisément à nous (un avion dans le Sinaï, maintenant une tuerie en Californie, deux tueries en Tunisie… plus ancien, Londres, Madrid…) Ce serait la première chose à considérer et ne pas oublier.

D’autre part, cette idée est une forme subtile de supériorité, d’ethnocentrisme européen : les pays arabes sont faits par nous, quoi que nous faisions, ils répondent. Il y a tout de même un extérieur, des choses arrivent de l’extérieur, il n’y a pas de justice qui ferait que tout événement serait la compensation d’inégalités antérieures.

Nous en sommes là. La puissance de nos moyens de communication de masse donne une énergie forte à ce type de phénomène anthropologiquement connu et prévisible et que ceux qui s’y livrent devraient connaître et modérer.

Clarisse Gorokhoff propose un moment d’échange intellectuel avec Olivier Roy (qui ne répondra pas) : http://www.nuitetjour.xyz/aujourdhui/2015/12/2/le-terrorisme-djihadiste-est-il-un-nihilisme Un début de travail ?

Viendra ensuite le temps où pourront s’exprimer ceux qui ont des informations que nous n’avons pas, qui nous les donneront et en tireront des interprétations analytiques prudentes. Messieurs les intellectuels, relisez-vous, écoutez-vous, ayez un peu d’humilité. Nous n’avons pas besoin qu’on nous dise ce que nous devons penser ; nous avons besoin d’être informés et nous sommes capables de nous faire notre avis nous-mêmes.


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9 réactions à cet article    


  • EpiqueTête EpiqueTête 5 décembre 2015 13:49

    Il est là le paradoxe : il y a beaucoup d’intellectuels en France, mais peu d’intelligents.


    • Orélien Péréol Orélien Péréol 5 décembre 2015 14:13

      @EpiqueTête
      Je vous remercie de cet accord avec mon article.

      Cependant, je n’ai pas écrit que les intellectuels manquaient d’intelligence et je ne le pense pas.
      J’ai écrit qu’ils étaient embarqués par une concurrence qu’ils devraient voir, parce qu’elle n’est pas très difficile à voir.
      J’ai écrit également que cette concurrence avait plus de poids dans leur discours que l’examen des faits et leur interprétation dans une épistémologie affirmée et donc discutable.

    • EpiqueTête EpiqueTête 5 décembre 2015 14:48

      @Orélien Péréol
      Il y a du vrai dans votre article, et c’est cette recherche du vrai qui fait pour moi l’intellectuel. Celui qui se brancherait sur le mode affirmatif délaisserait à mon sens son rôle qui est d’être l’homme interrogatif, et qui n’affirme pas non plus par questions. Oui, dans mon monde on parlerait moins mais mieux. 
      Partant de là, faut-il s’en prendre aux sollicités ou à ceux qui les sollicitent, pour les citer ensuite ?


    • zygzornifle zygzornifle 5 décembre 2015 14:32
      « La concurrence des intellectuels »....En tout cas cela n’arrivera jamais dans ce gouvernement ......

      • Olivier Perriet Olivier Perriet 5 décembre 2015 18:24

        Mais n’est ce pas la définition d’intellectuel depuis l’affaire Dreyfus, que de participer activement aux polémiques médiatiques ?
        À ce compte, on peut dire que le J’Accuse de Zola pêchait par manque de prudence...

        Mais comme on est en France, ça se finit toujours dans la bouffonnerie, rassurez-vous, personne ne veut tuer personne, la trajectoire de M Onfray que vous rappelez est particulièrement drôle de ce point de vue smiley


        • Samson Samson 5 décembre 2015 19:05

          "Messieurs les intellectuels, relisez-vous, écoutez-vous, ayez un peu d’humilité.« 
          Dans sa frénésie à toujours alimenter le show, la petite lucarne - et autres médias soumis aux impératifs de la concurrence et du scoop - est depuis longtemps passée maître à nous fourguer des vessies pour des lanternes : qualifier d’intellectuels, philosophes, économistes ou experts les marchands de soupe qu’elle est en permanence sommée de produire revient à leur accorder beaucoup d’honneur et alimenter un peu plus la novlangue de rigueur !

           »Nous n’avons pas besoin qu’on nous dise ce que nous devons penser ; nous avons besoin d’être informés et nous sommes capables de nous faire notre avis nous-mêmes.« 
          En l’état actuel de délabrement économique et moral de nos sociétés, à ainsi vous revendiquer de votre libre-arbitre pour ne pas bêler de concert, prétendriez-vous donc saborder les fonds de commerce et le business du »prêt à penser" ?

          Malheureux !!! smiley


          • Samson Samson 5 décembre 2015 19:15

            @Samson
            Si Pascal est de fait un philosophe et logicien hors pair, son pari me reste toujours à travers la gorge ! Quoiqu’elles ne manquent pas, je n’ai toujours pas trouvé mieux en matière d’arnaque intellectuelle !
            Mais si vous avez une suggestion, n’hésitez pas ! smiley


          • Orélien Péréol Orélien Péréol 5 décembre 2015 23:51

            @Samson
            Quand je pense au cartésianisme, je pense à l’analyse qui divise sans cesse chaque chose.

            Quand je pense à Pascal, je pense au fait ne ne pouvoir connaître la partie sans connaître le tout et de ne pouvoir connaître le tout sans connaître les parties. Je pense surtout à l’esprit de finesse et l’esprit de géométrie. Je ne pense pas du tout au pari de Pascal, qui est bien de lui...
            Malgré son pari (désolant, je veux bien en convenir), Pascal me paraît très supérieur à Descartes.

          • Orélien Péréol Orélien Péréol 6 décembre 2015 00:14

            @Samson

            Malheureux !!! 

            Certes, il y a en moi de l’idiot de Dostoïevski

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