Fermer

  • AgoraVox sur Twitter
  • RSS
  • Agoravox TV
  • Agoravox Mobile

Accueil du site > Actualités > Politique > La dictature de l’opinion

La dictature de l’opinion

A forte dose, les sondages pourraient bien mettre la démocratie en danger.

Au cas où certains électeurs l’auraient oublié, l’élection présidentielle en France se dispute à deux tours. À bien suivre l’actualité, c’est rarement une évidence. Théoriquement, au premier tour de scrutin, peuvent se présenter tous les candidats ayant obtenu au moins 500 parrainages d’élus. Notons au passage que près de 8 élus sur 10 ne signent pour aucun candidat. Ce qui peut vouloir dire que les élus sont encore plus abstentionnistes que leurs électeurs - un comble ! - ou bien qu’ils ont compris la supercherie du système.

Au second tour de l’élection présidentielle, les votants ont le choix entre les deux candidats arrivés en tête à l’issue du premier tour. Mais notre démocratie est si vivante que l’on sait, des mois avant d’aller aux urnes, qui sera qualifié pour le second tour en 2007. Il faut vivre très loin de ce pays pour ne pas avoir entendu parler de Sarko et de Ségo, les deux lutteurs du moment, sous la canicule politicienne. Même le dernier amateur de pêche, à l’ombre le jour des élections, a eu vent du fameux match annoncé. Peu importe les projets, les idées, la vision du monde... ou de l’Europe (le nom maudit qu’il ne faut pas prononcer si l’on veut conserver des électeurs, paraît-il).

Pourquoi s’embarrasser à expliquer un programme ? Pourquoi débattre ? Puisque c’est déjà fait. Avant même le premier tour, les sondages nous disent tout... Les petites phrases agrémentent les statistiques et donnent un coup de barre en haut ou en bas ! C’est limpide, clair, sans bavure, mais ce n’est pas la démocratie.

"Une opinion n’est pas un projet politique"

Les grands médias, et en particulier la télévision, amusent le peuple en s’arrêtant aux propositions simplistes : le SMIC à 1500 euros dans quatre ans et l’immigration choisie tout de suite sont de superbes exemples de ces ballons d’essai savamment distillés pour tester l’opinion. Celle-ci est aujourd’hui le cœur du sujet : plus elle résonne, plus ça passionne et moins ça raisonne. Tout est rôdé pour préparer le peuple des électeurs qu’on finit par confondre avec l’opinion. Voilà la clé du scrutin. Dans certains milieux autorisés, on appelle cela précisément la "démocratie d’opinion". Personnellement, je ne sais pas ce que c’est, je ne connais que la démocratie tout court qui existe ou qui n’existe pas. Une opinion n’est pas un projet politique. A titre individuel, c’est un avis sur un point précis ou un jugement sur une chose ou une personne. A titre collectif, c’est un sentiment majoritaire, une tendance qui fait que la plupart des gens portent plus volontiers des tongs pour aller à la plage. Bref, une opinion est un jugement, pas toujours sérieux, pas forcément fiable. Son existence sans débat préalable représente un danger car l’opinion sans fondement donne plus de crédit à l’émotion qu’à la raison.

Le romantisme en politique précipite toujours les peuples dans l’horreur. On n’en est pas là, heureusement. Mais en attendant mieux et en redoutant le pire, notre "démocratie d’opinion" nous offre des commentaires délirants. Comme cette phrase, à propos du duel - assuré donc - entre Nicolas et Ségolène, à la Une du Journal du dimanche ("JDD", pour les intimes) du 25 juin dernier : "leur affrontement les pousse parfois à de curieux changements de cap". Bravo ! Encore un journaliste tombé dans le panneau. "Les changements de cap", ce sont précisément les petits ballons d’essai livrés à l’opinion et aux sondages. "On nous enconnarde", comme dirait Michel Piccoli, comédien en colère qui ne va plus voter. Et on le comprend.

A force de prendre les gens pour des imbéciles, cette démocratie verrouillée finira par se transformer en dictature : la dictature de l’opinion. Celle qui entraîne l’absence de convictions politiques et de débat, et nous invite à ne trancher que des choix binaires : Sarko contre Ségo, fumeur ou pas, mariage homo contre famille traditionnelle, sécurité contre violence des banlieues, sexe contre abstinence, Sarko en chemise ou Nico en short, développement durable ou croissance, Ségo en jupe ou Royal en pantalon, vin rouge ou coca... Vous pouvez multiplier les exemples, c’est très amusant. On pourrait même suggérer à une télévision bien intentionnée d’en faire un jeu. Et l’on pourrait gagner des millions en répondant à la question subsidiaire : avec un SMIC à 1500 euros, peut-on payer l’option couleur de l’immigré choisi ?

Le vrai engagement politique ne consisterait-il pas plutôt à affirmer que la complexité vaut la peine de prendre le temps du débat ? Mais je vous l’accorde : cette question n’est que le reflet d’une opinion personnelle.


Moyenne des avis sur cet article :  4.55/5   (62 votes)




Réagissez à l'article

13 réactions à cet article    


  • nO (---.---.128.14) 24 juillet 2006 13:37

    Un article qui nous montre bien le manque de realite de la campagne en cour. on ne construit plus un projet on cherche a charmer l’electeur tel un serpent pret a mordre. Les debats d’idees constructive sont trop rare parmis les politiques francais, qui semble de plus en plus ce tourner vers le QCM (questionnaire a choix multiples).


    • Le sondagophobe (---.---.126.57) 24 juillet 2006 13:40

      Une anecdote pour illustrer le propos.

      Lors de la campagne du premier tour en 2002, un journaliste célèbre pour ses interviews invite un candidat au micro d’une grande radio. Il lui pose la question avec insistance « au deuxième tour, pour qui allez-vous voter ? Pour Chirac ou pour Jospin ? » Le candidat lui répond « Mais je suis candidat, le premier tour n’est pas passé. Interrogez-moi sur mon programme pas sur le deuxième tour. »

      Inutile de rappeler que le deuxième tour n’a pas vu le duo annoncé par les sondages. Et le journaliste si clairvoyant ? Il a été remercié ... il est directeur de la radio.

      Pour faire de l’audience et des voix, on nous travaille aux sentiments. On a raison. Si on nous laissait réfléchir, nous serions capables de faire des choix argumentés. Regardez le référendum sur l’Europe. Plus les électeurs se sont mis à étudier le traité, plus ils l’ont rejeté.

      J’ai même été surpris de voir que, parmi ceux avec qui j’avais la possibilité de converser, les partisans du traité été les moins informés et qu’ils réagissaient par affection et non par raison.

      Alors la dictature de l’opinion ? Pourquoi ?


      • Jesrad (---.---.20.126) 24 juillet 2006 14:21

        Pourquoi ? La réponse est dans votre commentaire : les gens réagissent plus par affection que par raisonnement. C’est le résultat inévitable de la grande infantilisation des Français par son Gouvernement-nounou. Nul doute que ce n’est qu’un effet secondaire dont nos chers dirigeants, qui ne pensent après tout qu’à notre bonheur, profitent par pur hasard, sans l’avoir appelé de leurs voeux.


      • duong (---.---.123.107) 25 juillet 2006 11:28

        Personnellement j’étais plutôt contre le TCE instinctivement, et je suis devenu pour après m’être beaucoup informé à toutes les sources (y compris Jennar, Chouard ou les autres supposées personnes pertinentes du « non de gauche » ... puisque je suis de gauche).

        Mon opinion rejoignait assez celle de Lipietz : http://lipietz.net/blog.php3?id_breve=162

        qui, dans ce post, fait référence à la dernière déclaration de Raoul-Marc Jennar, pour une fois empreinte d’une certaine modestie : http://www.humanite.fr/journal/2006-07-13/2006-07-13-833524

        Arrêtons avec les pensées uniques, d’où qu’elles viennent.


      • laurent watrin (---.---.27.234) 25 juillet 2006 11:30

        Une anecdote supplémentaire : après avoir écrit ce texte, coïncidence : j’ai reçu un coup de fil d’un institut de sondage politique sur la présidentielle, précisément... J’ai tenté de jouer le jeu du sondé moyen. MAis dans la liste des « candidats » proposée, il y avait des noms qui ne sont pas candidats et l’absence d’autres qui le sont. Lorsque j’ai dit à la gentille sondeuse que j’avais un autre nom en tête que celui qu’elle proposait dans sa liste, elle m’a répondu « ah, monsieur, dans ce cas, vous êtes sans opinion... ». Le comble du sondage, c’est donc de ne pas avoir d’opinion au sens statistique quand on a autre chose en tête que ce que vous propose le sondeur ! Nous vivons donc une époque formidable ;) LW


      • Bloggy Bag (---.---.152.115) 24 juillet 2006 15:01

        Merci. A vrai dire, j’ai bien du mal à trouver ailleurs que sur AgoraVox un autre son de cloche que celui des travers dénoncés dans cet article. J’essaie sur divers sites de la presse, d’entamer des discussions sur tel ou tel point, mais rien à faire : j’ai droit soit à un silence (si en plus il faut argumenter ma brave dame !), à des posts bien formattés « mon/ma candidat(e) c’est le/la plus beau/belle c’est formidable », ou le discours injurieux des trolls de service.

        A ce rythme là, on va bientôt pouvoir se passer de démocratie, d’opinion, participative ou tout autre variante de saveur à coller sur le pot de yaourt !


        • voyer (---.---.153.61) 25 juillet 2006 16:18

          Complètement d’accord avec votre article les médias encore une fois ont fait le 1° tour et on pourrait passer eu second sauf qu’en 2002 le duel Chirac-Jospin s’est transformé en Chirac-Le Pen.... le CSA devrait instaurer un système simple un ana avant l’élection à savoir qu’on devrait comptabiliser tous les temps de parole et d’images à la radio et à la TV et le nombre de lignes dans les journaux à EGALITEde traitement entre tous les partis et tous les candidats au 1° tour On verrait déjà que les sondages seraient différents Par ailleurs on devrait interdire des sondages avec questions fermées sur le vote de dimanche prochain et qui sont faits toutes les semaines (j’ai testé récemment et je peux vous dire que les instituts posent les questions pour influencer les réponses par exemple on n’a pas le droit de ne pas répondre à un choix entre Royal et Sarkozy ) Et si ni l’un ni l’autre ne me convient j’ai quand même le droit de réponse Bayrou par exemple !


          • voyer (---.---.153.61) 25 juillet 2006 16:21

            Bravo Joli démonstration ! Faites circuler dans tous les médias nationaux aus rédactions....


            • scoth112 (---.---.39.35) 25 juillet 2006 16:54

              « Notons au passage que près de 8 élus sur 10 ne signent pour aucun candidat. Ce qui peut vouloir dire que les élus sont encore plus abstentionnistes que leurs électeurs »

              Je ne pense pas que ce soit de l’abstentionniste car les candidats ont besoin de 500 signatures et n’en demandent seulement que 500, pour simplifier la gestion. Donc les elus ne sont, tout simplement, pas sollicite...


              • www.jean-brice.fr (---.---.174.75) 26 juillet 2006 09:27

                Cette affaire des 500 signatures est plus importante que l’on ne pense. Pour en savoir plus, allez sur www.jean-brice.fr


                • lesyeux (---.---.104.79) 30 juillet 2006 11:22

                  effectivement...depuis bien longtemps les campagnes se résument à des guerres de sondages le débat est moribond depuis belle lurette, empoisonné par les sondages redondants mais à qui la faute ? puisque les médias nous en gavent, s’appuient sur leurs résultats pour faire leurs papiers, leurs dossiers, leurs interventions, se déchargeant de ce que l’on attend d’eux : nous informer des projets de société et de gouvernance, dans leur véracité, , susciter la confrontation , personnellement je reçois les sondages comme une insulte faite à notre reflexion citoyenne, comme une manipulation sournoise, comme une insulte faite à la démocratie, oui, vous avez raison

                  effet ultime : les sondages peuvent décourager les gens peu critiques, abusés, d’aller voter, puisque l’on nous dit que tout est fait, que les résultats sont là, les instituts nous expliquent que c’est scientifique, rigoureux...alors pq se déplacer, puisque mon vote, à moi, ne changera rien,

                  si les sondages n’étaient pas des instruments de manipulation à quoi serviraient-ils ?? eh eh je vous le demande....


                  • Gil (---.---.93.79) 30 juillet 2006 21:47

                    Votre article est effectivement très intéressant.

                    A titre perso, quand on m’interview, je prends soin de falsifier mes opinions, et je pense que beaucoup de sondés en font autant...

                    En plus, toute la presse appartient aux mêmes faiseurs d’opinion, donc, tenons-nous bien à l’écart de ce qu’ils disent, cultivons notre esprit critique et notre jardin.

                    En tout cas, encore bravo, j’aurais pas dit mieux !


                    • HOUSSAYE Marc HOUSSAYE Marc 11 mai 2008 20:57

                      Le Café Citoyen de Caen s’est également penché sur la question de la dictature de l’opinion (http://www.nouvellearcadie.net/index.php?m=334)

                      Eriger en vérité dogmatique une opinion publique censée représenter l’ensemble de la population, c’est nier l’acte même de l’individuation démocratique, c’est tuer la nécessité de laisser mûrir par le débat et la confrontation des idées l’exercice de la pensée démocratique. C’est figer la réflexion, c’est rendre inutile la poursuite de la réflexion. A quoi bon chercher par soi-même ce que l’on pense lorsque l’on nous présente de façon complète, sous forme de beaux camemberts de statistiques, de disques multicolores, desquels un sentiment d’exhaustivité se dégage, de façon complète donc l’ensemble des positionnements des sondés.

                      Ces morceaux de vérités, ces bouts d’authenticités puisés chez nos concitoyens nous sont livrés prêts à consommer. Et pourquoi réfléchir lorsque une grande quantité de personnes interrogées ont déjà pris la peine de réfléchir à votre place ? Le nombre ne fait-il pas loi en matière de démocratie ? Un échantillon de Français n’a-t-il pas plus raison que moi ? Moi qui suis seul et qui n’a donc qu’une vision parcellaire de la société ?

                      C’est sans compter la fausse vérité consistant à rapprocher vérité scientifique et vérité démocratique. Les statistiques veulent nous faire accroire que de l’opinion publique émergera une vérité intangible, plus essentielle que la réflexion personnelle de chacun d’entre-nous. Alors que la complexité de la société vaut la peine de prendre le temps du débat, de la contradiction des idées, de l’accouchement de notre propre regard sur le monde.

                      Mais qu’induit donc le déversement dans l’espace public de tant de sondages d’opinions sinon une paresse chez chacun d’entre-nous ? Vous voulez connaître ce qu’il faut penser sur telle ou telle question ? Consultez un sondage et vous pourrez ainsi saisir différentes pistes proposées, autant de pistes vous permettant de faire un choix qui n’en est pas un. Cherchez-vous votre propre piste ? Quelle est le degré de liberté proposé par cet éventail de solutions pré-mâchées ? Ce que vous pensez vous finalement de la question, on s’en balance, car ce qui compte c’est que vous vous positionniez apparteniez à la moyenne représentative.

Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


FAIRE UN DON






Les thématiques de l'article


Palmarès