Après les fêtes pascales et avant des élections, la philosophie, qui est l’amour de la sagesse et de la vérité, peut-elle aider à réfléchir sur l’origine des croyances et sur leur utilité pour la vie citoyenne ou bien cette démarche n’est-elle ni simple ni même utile ? Nous laisserons ici de côté les convictions pathologiques comme la méfiance paranoïaque ou le délire pour nous centrer sur les croyances liées aux pratiques religieuses et politiques habituelles dans une société comme la nôtre.
Posons de prime abord le fait souvent observé que les croyances ne sont pas figées mais peuvent changer dans le temps bien qu’elles se transforment généralement en d’autres croyances parce que leur finalité vise à remplir le sujet d’une conviction sans faille. D’ailleurs, à défaut de celle-ci, tout se passe comme s’il existait une perte qui altérait le travail de la pensée pour faire rechercher d’autres moyens d’être comblé. Dans la caverne de Platon ceux qui pourraient en sortir après avoir été abusés par les ombres projetées sur le fond qu’ils ont pris pour la réalité pendant si longtemps seraient éblouis par la lumière et ne pourraient pas croire de suite à ce qu’ils voient au dehors. Si l’adhésion à une conviction est finalement rassurante, il faut un certain travail pour établir des distinctions plus claires entre savoir ou science et croyance :
Socrate : - Existe-t-il quelque chose que tu appelles « savoir » ?
Gorgias : - Oui.
Socrate : - Et quelque chose que tu appelles « croire » ?
Gorgias : - Oui, certes.
Socrate : - Savoir et croire, est-ce la même chose à ton avis ou la science et la croyance sont-elles distinctes ?
Gorgias : - Je me les représente, Socrate, comme distinctes.
Socrate : - Tu as raison, et en voici la preuve. Si on te demandait : « Y a-t-il une croyance fausse ou vraie ? Tu répondrais, je pense, affirmativement.
Gorgias : - Oui.
Socrate : - Mais y a-t-il aussi une science fausse et une vraie ?
Gorgias : - En aucune façon.
Socrate : - Science et croyance ne sont donc pas la même chose.
Gorgias : - C’est juste.
Socrate : - Cependant la persuasion est égale chez ceux qui savent et chez ceux qui croient.
Gorgias : - Très vrai.
Socrate : - Je te propose donc de distinguer deux sortes de persuasion, l’une qui crée la croyance sans la science, l’autre qui donne la science.
(Trad. A. Croiset, éd. « Les Belles Lettres ».)
Mais est-ce bien utile de confronter la raison à la doxa qui tient lieu de certitude ? Peut-on éviter de croire ? La réponse est certainement non parce que la croyance est le tout de l’être qui rend la vie impossible sans elle. On ne peut pas vivre sans croire que soi et les autres vivent : « Il faut croire pour croître » selon D. Anzieu, de même qu’on ne peut vivre sans aimer ou être aimé ce qui fait de la relation amoureuse l’archétype de la fabrique des croyances et de l’idolâtrie. Car les croyances sont le lieu d’accueil de l’imaginaire sans lequel nous ne serions que des robots, ce que certains voudraient nous faire croire en comparant le cerveau à une machinerie dont les « illuminations » sur les écrans d’ordinateurs sont pourtant si jolies. Mais si l’imaginaire et les rêves existent en nous c’est bien que la croyance nous parle de choses incroyables auxquelles nous avons justement besoin de croire, car désirables, pour tenter d’apporter des réponses aux questions que nous nous posons.
Les préhistoriens font état que les plus anciennes sépultures volontaires avec des rituels funéraires d’inhumation intentionnelle, donc de croyances, se trouvent au Proche-Orient et datent d’environ 100 000 ans. Pouvoir revivre après la mort ou retrouver des personnes aimées apporte en effet une solution magique qui éloigne la souffrance de la séparation. Il est donc vraisemblable que les croyances s’originent dans un attachement primordial, qui existait forcément chez l’Homo sapiens, notamment celui qui relie très tôt le bébé à sa mère dans une relation de nourrissage confiant qui laissera une empreinte indélébile parce qu’il assure à la fois la survie de l’individu et de l’espèce. A ce stade c’est la mutualité d’une fusion réalisée où l’enfant se voit lui-même dans l’autre qui n’est finalement pas si éloignée de l’idéalisation amoureuse mais aussi de l’expérience mystique puisque les croyants sincères veulent se fondre au sein de leur divinité.
Cette emprise de l’identification précoce se double d’une toute puissance de la pensée qui autorise à rendre l’incroyable parfaitement crédible et à tout expliquer. C’est d’ailleurs ce que l’on observe avec les différents thaumaturges : sorciers, nécromanciens, magiciens ou gourous qui promettent en général de réaliser ce que le commun des mortels est impuissant à proposer et dont résultent des savoirs ésotériques tels que : clairvoyance, psychokinèse, alchimie, télépathie ou mantique par exemple. Pour autant les grandes religions traditionnelles qui ont une plus large influence et sont mieux structurées sont souvent un puissant facteur de cohésion sociale grâce aux rites et rituels qui servent de repères identitaires pour les croyants, surtout quand les représentants de ces cultes incarnent les figures rassurantes du père ou du maître. Mais a contrario chacun sait bien que les thèses extrémistes et vindicatives qui curieusement se revendiquent toujours de l’orthodoxie et de la vérité absolues créent rapidement des situations explosives comme on l’a vu par le passé dans les guerres de religions et comme le voit encore régulièrement aujourd’hui.
Si Pascal fit le pari de croire et Descartes celui de douter, Spinoza dans son « Tractus theologico-politicus » chercha à montrer les limites de la philosophie et de la foi en leur reconnaissant une certaine indépendance puisque la soumission à Dieu pouvait se résumer à l’exercice de la justice et de la charité indépendamment des dogmes qui varient selon les peuples, ce qui les rend plus secondaires. Pour Freud, qui reconnaissait sa dette envers le surmoi hérité du judéo-christianisme comme envers Spinoza, c’est l’inconscient, cet Autre en nous, qui est tenu pour une croyance incroyable en partie inconnaissable à cause de la censure, un mot emprunté à la manière dont les soviets traitaient alors l’information. Et si l’on pense que la croyance est mère de sureté peut alors surgir l’indécision : y croire, c’est déjà ne pas être tout à fait certain d’autant que d’autres n’y croient pas, ou pas de la même manière. Alors le doute perce : « Vous croyez ? » et le savoir menace la croyance, du moins en apparence. Ainsi Sganarelle demande à son maître ce à quoi il croit : « Je crois que deux et deux font quatre » répond Don Juan. Or ce fieffé menteur ne croit qu’en sa toute-puissance imaginaire qui lui fait ignorer ses manœuvres de diversion contre la mort qui guette, et l’échec de ses rationalisations. Alors croire est-ce se tromper ou dire de façon détournée la fausse affirmation d’une vérité que l’on méconnait ? Si le croyant ne veut pas trop savoir qu’il doute, l’incroyant ignore ce qu’il croit. La croyance est un attachement à un objet du désir secret qui le rend inexpugnable.
Mais s’il y a de la pensée magique là-dedans, comme dans la passion amoureuse et l’idolâtrie, ce n’est pas l’apanage des religions car depuis longtemps la politique s’est emparée des croyances au point d’en faire un objet théologique, source de polémiques infinies comme dans les querelles scolastiques d’antan. Feuerbach, disciple de Hegel, voulait « que la politique devienne notre religion » (qu’il détestait) et Gorki affirmait que « le socialisme doit se transformer en culte ». Mao Tsé Toung et Staline furent idolâtrés comme des dieux vivants. Hitler parlait à son peuple comme un prophète et la mort de Kim Jong-il a suscité une extraordinaire dévotion apparente en dépit de la cruauté de son régime. Mais il est vrai que les dieux précolombiens, très liés au pouvoir, n’étaient pas tendres non plus, et que les trois religions monothéistes sont parfois d’une férocité rare quand elles abordent certains sujets. Au XXème siècle la révolution mondiale a souvent été annoncée en vain, de même que la fin du monde par différentes sectes, et les grands procès du régime soviétique ont été la copie conforme des procédures d’Inquisition. Aujourd’hui encore on ne peut qu’être frappé par l’aveuglement face à certaines idéologies douteuses de ceux qui en France se targuaient d’être les « nouveaux philosophes », d’où il ressort qu’il existe un risque élevé pour les citoyens dès qu’une religion se transforme en politique ou un parti politique en religion.
Or l’oligarchie économique et financière a compris depuis longtemps que les croyances mènent le monde tout aussi sûrement que pendant des siècles la religion étendait son empire théologique pour exercer son pouvoir. C’est pourquoi les « élites » dirigeantes ne nous promettent plus le Paradis après notre mort mais quelque chose de beaucoup mieux que les promesses divines : le bonheur dès notre vivant, tout de suite, ici et maintenant, grâce à la consommation de masse. Et pour atteindre ce but ultime nous n’avons même pas besoin d’être vertueux ; c’est même le contraire qui est recommandé : écrasez votre voisin si vous le pouvez ! Une autre version de la lutte finale sans doute. La croyance dans la toute puissance financière et son impérieuse nécessité, relayée par des médias aux ordres de l’émotion (La stratégie du choc selon Naomi Klein), a insidieusement supplanté les anciens dogmes religieux pour devenir le nouveau dieu qui a remplacé la dictature du prolétariat par celle des marchés. Ces nouvelles « valeurs » à la place des précédentes demandent seulement aux travailleurs d’être dociles pour entretenir la fabrication de désirs irréalisables et d’objets inutiles qui nous détourneront de la citoyenneté. Ainsi chacun pourra pleinement profiter en privé de tout ce que nous apportent ces supposés progrès matériels qui alimenteront en retour la concurrence et l’envie, donc la haine, pour détruire encore davantage la planète et la cohésion sociale. In fine, si la croissance et les profits de certains se ralentissent trop, on pourra toujours refaire encore une « bonne guerre », pour relancer l’économie.
Mais parallèlement à ces mouvements on assiste depuis quelques décennies à l’instauration d’une situation paradoxale. Ainsi pendant longtemps les tenants des religions judéo chrétiennes ont stigmatisé légitimement la plupart des systèmes politiques totalitaires du siècle dernier, puis, quand ceux-ci ont disparu, les formes extrêmes de capitalisme accusées d’asservir l’être humain à des intérêts marchands au détriment des valeurs humaines et spirituelles. Mais on peut remarquer qu’en dépit de ces critiques fondées, ces religions ont fini par s’accommoder de cette situation, soit parce qu’elles ont perdu de leur influence, soit qu’elles en fassent moins état qu’auparavant. En revanche, parallèlement à leur déclin et à la montée en puissance de l’islam dans le monde, on a vu les croyants extrémistes de cette religion prétendre instaurer partout les règles les plus fondamentalistes et rétrogrades qui se puissent imaginer, alors même que certains d’entre eux, mais pas tous, faisaient dans le même temps une critique radicale, et parfois justifiée, du capitalisme.
Ces croyances peuvent laisser perplexe comme s’il était anormal aujourd’hui de critiquer en même temps les excès du libéralisme économique et tous les extrémismes religieux et ceux de la rationalité totalitaire qui nous menace et l’ingérence humanitaire avec ses guerres soi-disant « propres » pour « instaurer la démocratie et lutter contre le terrorisme ». Compte tenu de son histoire, la France a probablement encore un rôle important à jouer pour inventer une pensée moderne qui puisse s’appuyer tant sur la raison que sur des croyances acceptables grâce à une laïcité que nos anciens ont eu le courage d’établir et qu’il est très important de préserver pour restaurer dans notre pays un contrat social que ce président actuel et ses affidés se sont employés à détruire. Mais contrairement à ce que le brouillage médiatique voudrait nous faire croire ad nauseam, la crise actuelle n’est pas économique, même si elle a des retentissements préoccupants et bien réels dans ce domaine dont il faut s’occuper, elle est une crise des représentations mentales de notre monde qui vacille sous l’effet des modifications de l’équilibre des puissances et des valeurs. Autrement dit, elle est une crise des espoirs et déceptions, des désirs et des forces, c’est-à-dire des croyances, qui sont les vraies maîtresses du monde.

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A Najat Jellab : Merci pour ces remarques d’autant plus fondées que le renoncement (...)
21/04 14:41 - astusJe crois qu’effectivement ce n’est pas la crise économique qui plombe (...)
20/04 19:17 - Najat JellabMerci pour cet article très éclairant. En parallèle avec la croyance, il y a aussi à mettre (...)
16/04 00:33 - ObjectifObjectifà astus Sans surprise, je constate donc, une fois de plus, un grand désaccord sur ce sujet. De (...)
15/04 20:46 - Pierre RégnierA Pierre Régnier : Mon texte n’est pas axé sur les croyances religieuses mais sur le fait (...)
15/04 18:42 - astusMerci astus pour cet article Sur le « besoin de croire » j’avais publié ça, il y a peu (...)
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