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Accueil du site > Actualités > Politique > La fin de la transition en RD Congo : une véritable cocotte-minute

La fin de la transition en RD Congo : une véritable cocotte-minute

"La démocratie suppose une population qui sache lire et écrire, une classe moyenne qui existe et paie les impôts, une administration capable de fonctionner en payant ses travailleurs ainsi qu’une pacification de la guerre civile. Si ces conditions préalables ne sont pas remplies, les élections générales minent bien souvent la cohésion sociale, accentuent les oppositions et procurent [...] des partisans/fanatiques et des fidèles aux agitateurs qui répandent la haine...". Ces phrases sont sans appel, au regard de l’actualité congolaise. Elles ont été écrites par un sociologue allemand, Wolfgang Sofsky, dans un livre intitulé L’ère de l’épouvante : folie meurtrière, terreur, guerre.

La situation actuelle en RD Congo est devenue passionnante pour ce beau monde (politiciens et partenaires extérieurs ) qui fait semblant de tout comprendre, de tout maîtriser dans un environnement très volatile où l’être humain est comparable à un empilement de misères. En effet, selon une récente étude publiée par la revue médicale britannique Lancet et reprise par l’agence Associated Press (AP), environ 38 000 personnes meurent chaque mois en RDC non pas de la guerre mais de maladies facilement curables (paludisme, diarrhées, infections pulmonaires, et, généralement, de la malnutrition).

C’est depuis longtemps que l’Etat a cessé de fournir les services de base à sa population et il n’est pas surprenant d’apprendre que le taux de mortalité en RDC est supérieur de 60% à la moyenne en Afrique sub-saharienne, 80% de Congolais vivent dans l’extrême pauvreté (moins de $ 1/jour ), 50% des enfants de moins de 5 ans sont affectés d’un poids anormalement bas, 58% des tous les décès de cette tranche d’âge sont dus à la sous-alimentation, 70% des Congolais sont exclus à l’accès permanent à une eau potable, 43% de tous les congolais de + 15 ans sont analphabètes, 38% des enfants entre 6 et 15 ans sont exclus de tout forme de scolarisation et 12% seulement de la population a accès aux soins médicaux... Bref, un tableau digne d’un film apocalyptique de série B.

Sur le registre de la gestion du pays, la situation est très inquiétante car les chiffres de détournements et des contrats léonins - bradages des concessions minières et forestières - se télescopent avec ceux des morts signalés. Les tripatouillages sont devenus le mode de gestion par excellence des autorités de la transition. On n’est plus au stade du détournement classique toléré par l’Occident (!) mais à celui de l’arnaque institutionnalisée avec des dépassements budgétaires en roue libre, des allocations de frais pour missions non exécutées, des passations de marchés fictifs, une concussion banalisée et devenue aussi emblématique que la musique et le football.

Sous l’œil attentif de la communauté internationale (la conspiration du silence...), les mines et forêts sont atomisées par les prédateurs au sein du gouvernement : l’exploitation du bassin pétrolier de Muanda est confié au géant minier Bhp Billiton sans que personne ne sache les termes du contrat ; la Miba, dans le Kasaï, a cédé 50% de son exploitation de diamant à trois nouveaux partenaires pour des raisons obscures ; au Katanga, une dizaine d’entreprises étrangères se sont partagées la grande Gécamines qui faisait la fierté nationale et dont certains nouveaux associés restent difficilement identifiables, Tenke Fungurume constituant la réserve stratégique du pays avec ses 7 Mios/T. de cuivre et 1,5 Mios/T. de cobalt a été cédée à 85% à Phelps Dodge pour une remise de $ 15 Mios : ahurissant ! Il s’agit là d’un véritable travail d’artistes accompli avec la complicité des dirigeants d’une transition finissante et probablement ravagés par la pathologie du pouvoir et de l’argent : il faudrait préparer les élections en vue de les gagner pour continuer la besogne, disent-il !

Ce qui fâche le plus, c’est ce discours cartésien de l’Occident qui ne cadre pas avec les agissements sur terrain. Il y a quelques mois, le Conseil de la stratégie de l’UE pour l’Afrique venait d’adopter un nouveau type de partenariat entre l’Europe et l’Afrique :"Ce partenariat repose sur un dialogue politique stable entre partenaires égaux. Il faut éviter d’adopter une approche paternaliste. La mission de l’UE ne consiste pas à se substituer aux Etats, mais à renforcer leurs capacités, à favoriser l’appropriation et à améliorer la gestion des affaires publiques". Pour la RDC, ce schéma n’est pas d’actualité car le chaos est tellement avancé que les bailleurs de la démocratie ont décidé de gérer cet important espace géostratégique comme un condominium en tolérant que des individus au pouvoir - acquis à leur cause - soient en lévitation prolongée au dessus de leur société. Ainsi, un anglophone, M. Swing, joue au pater en se substituant aux dirigeants lorsqu’il y a un problème de partage de butins, alors qu’un francophone, M. Louis Michel, le grand manitou et parrain condescendant de la transition, fait le donneur de leçons en déclarant récemment : "Pourquoi empêcherait-on les Européens de faire en RDC ce que les Américains ont fait en Afghanistan et en Irak ?". Voilà des propos lâchés aux populations congolaises lacérées et que nous pouvons résumer par : "Circulez, il n’y a rien à voir ni à réfléchir... compris !".

Selon une récente étude de l’ICG (International crisis group), un institut international d’analyses politiques basé à Bruxelles et Nairobi, la RD Congo est au bord de la catastrophe. Si des correctifs substantiels ne sont pas apportés, la transition va droit à l’explosion sociale. Ce sera prioritairement de la faute de la communauté internationale. Si on n’y prend garde, prévient l’étude, les élections peuvent conduire le pays à une impasse. Car, en dépit du fait qu’ils ont été désignés comme objectif principal de la transition, ces scrutins semblent avoir été préparés à la hussarde avec beaucoup d’amateurisme et de légèreté par la CEI (Commission électorale indépendante) dirigée par un illuminé. L’on craint, in fine, que les consultations électorales ne deviennent une simple mascarade destinée à maintenir le leadership actuel, toutes institutions de la transition confondues, au pouvoir.

C’est donc dans ce climat d’imposition et de frustration que la communauté internationale a décidé l’organisation des élections qualifiées, par ces maîtres du monde, de démocratiques et transparentes. A deux mois des scrutins, le décor est planté : plus d’une soixantaine de candidats à la présidence dont certains sont incapables de payer la caution de $ 50 000, plus de 250 partis politiques enregistrés dont deux UDPS (celui de Tshisekedi risque de déclarer forfait ), le RCD-G menace de quitter la transition, l’absence d’une armée républicaine disciplinée, les milices continuent de faire la loi (au Nord-Kivu, en Ituri et dans le Nord-Katanga), les ex-FAR/Interahamwe sont toujours maîtres dans certaines localités du Sud-Kivu, les fonctionnaires et agents de l’Etat restent impayés depuis plusieurs mois.

Malgré ce tableau sombre, la mise en scène et le casting des candidats sont magistralement assurés par l’Occident qui a probablement déjà pointé son favori. Les mêmes erreurs d’appréciation qu’au Moyen et Proche-Orient risquent de se répéter en Afrique centrale car l’on ne soigne pas une crise profonde avec le cataplasme que représentent ces élections précipitées. Au BED ( Bureau d’études et de développement ) nous estimons que la restauration de la confiance des populations et le rétablissement d’un minimum vital constituent aujourd’hui des impératifs d’une véritable transition qui pourrait préparer la période d’élections libres et démocratiques. Evitons ce raccourci électoraliste qui prétend pouvoir rétablir, comme par enchantement, une paix durable et un développement du pays

Rappelez-vous, chers lecteurs, le préambule de la déclaration d’indépendance des USA rédigée par T. Jefferson / B. Franklin et signée à Philadelphie le 04/11/1776 : "Nous tenons les vérités suivantes pour évidentes par elles-mêmes : tous les hommes ont été créés égaux ; le Créateur leur a conféré des droits inaliénables dont les premiers sont : le droit à la vie, le droit à la liberté, le droit au bonheur [...]. C’est pour s’assurer de la jouissance de ces droits que les hommes se sont donné des gouvernements dont l’autorité devient légitime par le consentement des administrés [...]. Lorsqu’un gouvernement, quelle que soit sa forme, s’éloigne de ces buts, le peuple a le droit de le changer ou de l’abolir, et d’en établir un nouveau en le fondant sur ces principes et en l’organisant en la forme qui lui paraîtra le plus propre à lui donner sécurité et bonheur".

Souffrant de leur précarité, nos populations humiliées continuent à ravaler leur misère aussi longtemps qu’on leur fera croire que la situation est immuable. L’enjeu est donc bien de détruire d’abord cette conception de choses avant de penser aux élections qui ne feront que perpétuer cet ordre établi. La mission des intellectuels encore lucides consiste à combattre en faveur de la justice sociale. Il faudrait réarmer la conscience collective et broyer la main invisible de ses affameurs et leurs mentors extérieurs ; l’objectif étant de redonner l’espoir au Congolais longtemps humilié et qui a ravalé sa honte dès lors qu’on lui a fait croire que son bonheur était un concept perceptible à très long terme. Nous estimons que l’idée de bien-être individuel et collectif devrait constituer un projet politique dont l’application immédiate et concrète serait la priorité d’une transition sociale, avant de songer à des élections-miracles.

Dans l’immédiat, nous nous sommes assignés comme objectifs de réveiller les déceptions contenues, de stimuler le goût de la résistance démocratique collective. Les populations devraient songer à se prendre en charge en ne faisant plus confiance aux dirigeants qui les ont embobinées. Comme l’a si bien résumé le président ivoirien Laurent Gbagbo : "L’Afrique devra faire sa révolution de 1789 en présence d’Amnesty international. Ce sera difficile car on n’est plus à l’époque de Robespierre mais il faudrait passer par cette étape cruciale. ". En RD Congo, l’heure a sonné car tous les maux sont à leur comble et ils ne peuvent plus empirer. Notre tâche est d’informer, de sensibiliser nos populations sur les conséquences néfastes de la légitimation des actuels dirigeants après les prochaines élections précipitées. Nous pensons que de la connaissance naîtra le vrai combat, du combat la liberté et les conditions matérielles de la recherche du bien-être social. Régis Debray disait : "La tâche de l’intellectuel est d’énoncer ce qui est. Sa tâche n’est pas de séduire, mais d’armer les consciences". Nous voulons armer les consciences de nos concitoyens en vue d’un bouleversement total de l’ordre établi par l’élite corrompue de la RD Congo depuis plus de 40 ans.

Ce bouleversement passera par la renaissance d’une véritable société civile car celle qui existe est acquise au pouvoir prédateur actuel. Nous en voulons une qui soit gardienne et promotrice des valeurs d’un Etat de droit. C’est de ses rangs que devrait émerger cette dimension nationale de la citoyenneté d’autant plus que l’humanisation des rapports entre la classe dirigeante et le peuple passera par sa vigilance et son engagement. Une tâche de pédagogie courageuse incombera donc à tous ceux qui comprendront la quintessence de notre message et qui constitueront des groupes de pression pour s’opposer à ce nouvel avilissement devant provenir des résultats des urnes. Il faudrait partir du refus du « désordre à perpétuer » et proposer des projets précis, réalisables et mobilisateurs. Un penseur contemporain estimait que l’autonomie des consciences était la plus belle conquête de notre époque. Regroupées et coalisées, ces consciences sont en effet capables de créer une vague de fond pouvant balayer la caste des cleptomanes au pouvoir actuellement et dans l’avenir.

Jean-Paul Marat disait :"L’opinion est fondée sur l’ignorance et l’ignorance favorise extrêmement le despotisme". Informer, rendre transparentes les pratiques honteuses de nos dirigeants actuels est le but de cette réflexion qui ouvre la série d’une suite d’articles que le BED compte publier régulièrement durant cette période charnière. Saint-Just aimait répéter que :"Entre le peuple et ses ennemis il n’y a rien de commun, rien que le glaive. Le glaive qui sépare et qui tranche...". Nous devons armer suffisamment la conscience de nos populations pour résister aux tentations du pouvoir, car la guerre est permanente et l’antinomie radicale entre la base et le sommet.

Au moment où nous terminions cet article, un ami malgache regarda la carte de la RD Congo et s’exclama : « C’est quand même un grand pays plein de potentialités et non un simple site mafieux pour l’expérimentation de la démocratie... ».


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8 réactions à cet article    


  • Stéphane (---.---.206.76) 4 avril 2006 22:07

    Excellent !!

    Malheureusement, le passé de ce pays est tellement lourd et complexe qu’il est impossible en quelques lignes de faire un diagnostic complet. Bien qu’à priori cela soit totalement contraire à mes convictions , mais connaissant bien ce pays, je suis arrivé à la conclusion qu’une forme de « mise sous tutelle » s’avère indispensable....

    Ce pays possède des richesses trop importantes et une corruption trop institutionnalisée ( depuis Mobutu) pour pouvoir s’en sortir tout seul.

    Merci pour ce coup de projecteur !!


    • Antoine (---.---.238.102) 5 avril 2006 11:13

      Bonjour Stéphane

      Une mise en tutelle pkoi pas....

      Le Congo-Zaïre recele tellement de potentiel que s’il était géré convenablement, il serait aujourd’hui la première puissance africaine....

      Ce pays, ds lequel je suis né comme bcp de belges, est au main des vautours, des voleurs, des bandits.


    • Antoine (---.---.238.102) 5 avril 2006 11:18

      Il aurait fallu faire un Etat féderal, changer la capitale administrative à Kisangani, créer le conseil des ethnies, etc....Faire de Kin. la capitale commerciale et économique etc....

      Aujourd’hui, c’est le pillage en règle....disons sans règles.


    • Stéphane (---.---.177.127) 5 avril 2006 15:45

      Bonjour Antoine,

      Nous avons donc en commun un passé Congolais !!En ce qui me concerne de 54’ à 67’....puis un autre épisode de 71’ à 74’...


    • jean-marie mutobola (---.---.91.4) 5 avril 2006 18:03

      Salut Jean-marie cet article révèle au fond la legereté que nombre d’observateurs avertis pourront accorder aux prochaines élections presidentielles qui vont essayer par la tricherie de garder en selle des hommes politiques très douteux en matière de gestion


      • Gerard (---.---.31.243) 25 novembre 2006 05:56

        Mr Jean-Marie Mutobola, j’ai l’impression que nous avons etudie ensemble a Goma. Il s’agit de Makidinga je suppose. Si c’est bien toi mon gars contact moi. Gerard sur hakizan@yahoo.com


      • Dilnyrae (---.---.149.182) 7 avril 2006 15:18

        Excellent article. Merci beaucoup de nous apporter un coup de projecteur sur la situation de ce pays. Malheuresement changer les choses risquent d’etre dur quand on vois que le gouvernement francais continue a arnaquer le peuple... francais. (notemment avec le CPE et la loi DADVSI).


        • fraga (---.---.198.72) 24 avril 2006 14:45

          Tous les malheurs du Congo sont malheureusement communs à beaucoup de pays africains. Au passage l’auteur ne parle pas des ravages du SIDA, curieux ! En ce qui concerne les charognards actuels ils ont été précédés par de très nombreux charognards dont Mobutu n’était pas le moindre. S’il faut attendre que les critères énoncés en début d’article soient réunis pour commencer un processus de démocratisation, bien peu de pays africains pourraient avoir des élections à peu près normales. On pourrait se demander pourquoi les élites africaines ont toujours tendance à brader les richesses de leur pays. Il y a bien longtemps Sartre avait écrit une pièce s’appelant « L’engrenage » qui montrait dans une république bananière comment se fait ainsi la transformation d’un dirigeant ayant fait la révolution. Mettre les pays africains sous tutelle ne sert à rien, ne pas les mettre ne sert également à rien. La solution viendra des africains eux-mêmes après beaucoup de souffrances mais ça viendra bien... s’il y a des survivants.

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