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Accueil du site > Actualités > Politique > La France de Jean-Pierre Pernaut et Michel Houellebecq

La France de Jean-Pierre Pernaut et Michel Houellebecq

Les médias s’intéressent aux deux hommes qui pensent à la France de demain. Leurs avis semblent converger. Le présentateur de TF1 a modelé depuis longtemps son journal de 13 heures, contre vents et marées. Mais il a trouvé à l’occasion de la publication de « La carte et le territoire » - le dernier roman de Houellebecq - un allié inattendu...

Jean-Pierre Pernaut est enfin passé à la postérité. Le journaliste de TF1 ne présente plus seulement le journal de la mi-journée le plus suivi du PAF. Michel Houellebecq en a fait l’un des personnages de son roman, La carte et le territoire (Flammarion) : « S’il était situé par la plupart des téléspectateurs comme étant plutôt à droite, Jean-Pierre Pernaut s’était toujours montré d’une prudence déontologique extrême.  » [source]. L’écrivain a longtemps vécu comme un reclus en Irlande, jusqu’au jour où il a décidé de revenir vivre en France. Ce retour l’autorise à donner son avis sur l’avenir économique du pays, en même temps que sur le présentateur de télévision. « ‘Jean-Pierre Pernaut Pétainiste ? Ça me fait rire.’ Et Houellebecq de raconter qu’il a ‘traversé la France‘ pour nourrir son livre, y découvrant à quel point ‘la restauration du patrimoine, le tourisme, l’agriculture bio’ constituaient un avenir économique du pays parce que ces activités ‘résisteront aux crises.’ CQFD : ‘Jean-Pierre Pernaut, c’est l’avenir. il a tout compris avec 10 ans d’avance…’ » [source].

Dans son roman, Houellebecq raconte la vie croisée d’un artiste photographe - peintre et d’un auteur à succès (Houellebecq lui-même). Le narrateur décortique pour son lecteur le monde tel qu’il fonctionne, l’artificialité du milieu artistico-médiatique parisien, l’architecture vampirisée par Le Corbusier, la banlieue infestée de populations d‘origine étrangère, la réalité du travail d’investigation d’un policier français, ou encore les compagnies aériennes. Ce salmigondis n’honore pas Houellebecq, j’en conviens sans partager pour autant la sévérité d’un Pierre Assouline. Il me semble que la peinture de caractères sauve en partie La carte et le territoire. L’incommunicabilité constitue certes un thème rebattu, mais assez bien mis en œuvre, me semble-t-il.

Evidemment, le narrateur Houellebecq s’engage à mes yeux sur un terrain miné en abordant le rapport entre des territoires et leurs représentations cartographiques. Il met dans la bouche de son personnage qui photographie les cartes Michelin, l’affirmation selon laquelle la représentation compte davantage que le support ; que le recréé vaut mieux que le créé… Dans le roman, les Français vivent à Paris et prennent du bon temps en province. Le narrateur n’idéalise pourtant pas la province : la terre n’est cultivée par aucun paysan. C‘est un produit d‘appel pour citadins et pour touristes étrangers. Les ruraux ne forment pas de communautés villageoises dans lesquelles un citadin esseulé pourrait se fondre : la Bourgogne apparaît sans Vincenot, et la Normandie sans Maupassant. S‘il avait placé l‘action dans les Landes, il aurait trouvé un moyen de faire un pied de nez à Mauriac ; en Provence à Giono.

La campagne recèle des trésors exploitables, mais aucune histoire. Houellebecq ne reconnaît aucune valeur à la terre. Personne ne l’a façonnée. Il s’agit d’un décor, sans vieillards, sans ombres ni ossements [Le bonheur est-il dans le pré ?]. L’anti-Péguy décrit le malheur de ceux qui vivent, dans un monde sans guerre, d’ennui. C’est la négation de la Prière pour nous autres charnels [1]. La campagne rentre dans la vision d’un monde entièrement utile. Elle lui apparaît comme génialement fonctionnelle. Le patrimoine ne compte que monétisable. On retrouve là les éléments de l’interview citée au départ…

Je ne reprendrais pas les thématiques du roman de Houellebecq si elles ne correspondaient pas à quelques idées très en vogue. Résumons-les brièvement. La France serait appelée à se transformer en un grand jardin pour résidences secondaires, infesté de petits producteurs, de restaurants étoilés, et de loueurs de chambres d’hôtes dans des maisons exceptionnelles. J’ai déjà abordé le risque de transformer une région en vaste réserve [Une poignée de noix fraîches] et les conséquences économiques désastreuses de la mono-activité touristique. Les musées exposant en règle générale les reliques de civilisations disparues, je ne saisis pas l’avantage d’une tel avenir tracé et radieux.

L’argument le plus stupide reste celui de l’agriculteur - façonneur de paysages [Je ne sais de quoi nos enfants nous accuseront…] Si le bocage ne manque pas de charme - ce qui n’a pas été sacrifié sur l’autel du productivisme - il ne doit rien au souci de faire beau. L’enclosure marquait la propriété foncière, les haies délimitaient des prés pour des animaux en liberté et offraient du bois de chauffage ou des fruits à la belle saison. Car l’agriculteur produit. C’est aussi bête que cela. Dans un système archaïque et vivrier, il peine à dégager des surplus commercialisables. En France, et dans le reste du monde développé, il s’est spécialisé : dans l’élevage ou dans une ou deux cultures (céréales, oléagineux, etc.). Houellebecq et d’autres fonctionnalisent le métier, tout en rejetant la notion dépassée de production.

De fait, les subventions laitières ont terni le rapport entre les éleveurs et la population consommatrice [Laitier une fois]. Mais pourquoi faudrait-il dans cet exemple fâcheux en conclure que la seule planche de salut de l’éleveur serait d’arrêter de vendre son lait à la coopérative semi-industrielle de son secteur, et de le distribuer lui-même chez ses voisins périurbains ? Les adeptes des produits du terroir version JT du 13 heures croient peut-être que les appellations ont été imaginées pour obtenir des saveurs et des goûts en phase avec l’activité touristique. Elles correspondent au contraire à des critères fixés dans des cahiers des charges : nourriture pour les animaux, types de traitements pour les plantes, modes opératoires pour fabriquer des fromages ou des grands crus classés, etc. Les agriculteurs s’y plient dans un rapport commercial avec des clients [Cochon qui rit !]. Le bio se justifie dans ce cadre par sa rationalité. En utilisant au mieux les intrants, en alternant les semis ou en faisant appel à des insectes, l’agriculteur réalise des économies à court ou long terme.

Un rapporteur de l’Onu m’offre l’occasion de terminer par le cliché inverse de celui avancé par le citadin - romancier. D’un côté, l’agriculteur du Nord développé s’enrichira demain grâce aux terroirs et aux provincialeries, de l’autre, celui du Sud vivra grâce à une agriculture vivrière. D‘après Olivier de Schutter, le monde court à sa perte, et l‘environnement se détériore à la vitesse de la lumière. Dans un autre entretien l’expert fustige les prix internationaux - trop hauts çà ne va pas, trop bas non plus - les spéculateurs, les puissants capitalistes, les géants de l’agroalimentaire qui changent l’alimentation des pauvres du Sud. [source]

Il faut craindre par-dessus tout l’assaut des multinationales acheteuses de grands domaines fonciers dans différents Etats du Sud, avertit l‘expert, avant d‘enchaîner sur un exemple, qui n’a rien à voir. « En Inde, la taille des exploitations moyennes est passée de 2,6 hectares en 1969 à 1,4 hectare en 2000 et continue de décliner. En Afrique orientale et australe, la superficie des terres cultivées par habitant a diminué de moitié en une génération. » Face à la menace de surpopulation des campagnes, les ruraux n’ont qu’une ressource, celle de partir en ville. Il est plus facide de prétendre que les surfaces agricoles sont éternellement extensibles. Le rapport de l’Onu insiste justement sur une recommandation : continuer à distribuer les terres. Logique désespérante. « Il regrette que ‘le sentiment d’urgence concernant la redistribution des terres ait diminué, en raison de l’idée de nombreux responsables politiques selon laquelle l’amélioration de la productivité, grâce aux technologies, représente une alternative moins litigieuse à la réforme agraire’. C’est, selon lui, ‘une erreur tragique’ » [source].

Quand Houellebecq sera lui aussi envoyé spécial, Jean-Pierre Pernaut annoncera triomphalement la nouvelle !

Incrustation : Terroirs et Artisans de France. 

  • [1] : « Heureux ceux qui sont morts pour la terre charnelle. / Mais pourvu que ce soit pour une juste guerre. / Heureux ceux qui sont morts pour quatre coins de terre. / Heureux ceux qui sont morts d’une mort solennelle. » [source]


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10 réactions à cet article    


  • Bruno de Larivière Bruno de Larivière 28 octobre 2010 11:03

    Le Figaro, ce matin, se lance dans une étude des chances de Houellebecq pour le Goncourt 2010... Il y a des remarques intéressantes. La première touche aux différences entre l’écrivain et l’homme public. D’après les trois journalistes, Houellebecq a pâti dans le passé de sa réputation, mais aussi des méchancetés prononcées contre tel ou tel. Il aurait donc désormais sa chance parce qu’il aurait arrondi ses angles. Cet argument me convainc personnellement à moitié.

    • "Il est décidé à faire ce qu’il faut pour séduire ceux que ses derniers romans ont exaspérés ou déçus. Mais ce changement d’attitude n’est pas que sourires de façade et de circonstance. Juliette Joste, qui fut son éditrice chez Flammarion pendant de longues années, est impressionnée : l’être mutique et souffrant qu’elle connaissait s’est transformé.« 

    Bon. En réalité, l’écrivain s’avère un candidat sérieux pour le Goncourt parce qu’il le mérite. Le Figaro avance des arguments...

    •  » Cette fois-ci, Houellebecq a travaillé pour que son œuvre ’passe’. Son roman est d’une facture plus clas­sique que les précédents : finie, la science-fiction. Il ne résiste pas à faire un peu de provocation en écrivant que n’importe quel enfant pourrait peindre comme Picasso, mais il sait qu’il ne risque pas d’être traîné en justice pour cela, comme ce fut le cas après la parution des Particules et de Plateforme. Plus d’érotisme glauque, ni de considérations douteuses sur l’islam, les femmes, l’eugénisme, etc. Dans ’La carte et le territoire’, les seuls personnages qu’il écorne sont des ’people’. Mais il le fait de façon si grand-guignolesque que la charge n’est pas bien méchante. Jean-Pierre Pernaut, longuement moqué dans le roman, a même déclaré qu’il était flatté d’être un personnage de Houellebecq."

    Malheureusement, ’La carte et le territoire’ n’a peut-être pas toutes les qualités de ses précédents romans. Il reste que certains jurés voteront pour Houellebecq. Le quotidien les recense. Nourrissier est mort, mais d’autres partagent le même avis. Tahar Ben Jelloun semble moins enthousiaste, comme il l’a expliqué à La Republica  : ’Personnellement peu m’importe ce que pense Houellebecq des empires industriels, de l’architecture moderne ou de la peinture, d’autant plus qu’il fait un discours odieux et délirant sur Picasso (…) Le livre est semé de marques, on dirait le maillot d’un athlète sponsorisé.’

    Michel Tournier ne cache pas sa préférence ’Je pense le plus grand bien de Houellebecq. C’est un écrivain remarquable. Aucun autre roman n’est comparable au sien. Je ne veux pas entendre parler des débats idéologiques. Ce qui m’intéresse, ce sont les livres. Son roman est remarquable et je voterai pour lui.’ Le moins que l’on puisse dire est que Michel Tournier évacue un peu vite ’le débat idéologique.
     


    • Bruno de Larivière Bruno de Larivière 28 octobre 2010 16:20

      Avec un temps de retard fâcheux, je me rends compte que mon ’post’ a été ’reconditionné’ (à quel moment, je ne sais / Ai-je fait une erreur de manipulation, je ne sais)... Tel quel, avec des morceaux recollés n’importe comment, il perd une bonne partie de son sens !
      Pour ceux qui veulent la version original, voilà le lien...
      http://geographie.blog.lemonde.fr/2010/10/26/cdlx-houellebecq-envoye-special-du-roman-la-carte-et-le-territoire-et-de-la-publicite-faite-a-jean-pierre-pernaut/


    • voxagora voxagora 28 octobre 2010 11:36

      Je n’ai pas lu le livre, 

      « La tentation d’une île » m’avait profondément ennuyée,
      et fait mesurer l’inanité de la médiatisation à outrance.
      Par contre j’apprécie les explications de texte bien argumentées,
      comme la vôtre.
      Pour ce qui est du débat idéologique, Michel Tournier a tort,
      car en lisant ce que vous écrivez, je me dis que le livre de M.H.
      ressemble à une commande de l’UMP.

      • ZenZoe ZenZoe 28 octobre 2010 15:20

        J’ai longtemps évité Houellebecq. Trop médiatique, trop porno pour être honnête, trop consterné par le Coran, trop best-seller.
        Et puis un jour, ne voulant pas mourir idiote, j’ai lu « La possibilité d’une île » (et non pas « La tentation... » comme le suggère ci-dessus voxagora).

        Eh, bien, voulez-vous que je vous dise ? J’ai aimé.
        J’ai lu les autres bouquins. Pareil.

        Maintenant, on peut bien raconter ce qu’on veut sur cet écrivain - parce que c’en est un , un vrai - je m’en moque. J’ai passé de bons moments à lire ses livres, c’est tout ce que je demande à la littérature. Le foin qu’on fait autour de lui, justifié ou pas, je m’en fiche.
        Pour les analyses économiques du pays ou les prédictions de l’avenir, je lis des spécialistes - tout en sachant bien que, en matière de prédictions et d’analyses, celles de Houellebecq valent bien celles des soi-disants spécialistes, je m’en suis rendu compte toute seule.
        Pour le Goncourt, bien sûr que c’est l’ambition de Houellebecq, et alors ? Quel écrivain n’y rêve pas ?
        Son dernier livre est truffé de marques, et alors ? C’est notre monde, nous sommes noyés dans les marques, qui n’a que des produits génériques chez lui ?
        C’est un vendu et il caresse Pernaut dans le sens du poil ? Bah, qui n’a jamais fayoté un tout petit chouïa ou placé un compliment discret de ci de là pour arriver à ses fins ?

        Je n’ai pas encore lu son dernier livre, soit il va me plaire, soit pas, mais mon avis n’aura rien à voir avec des considérations périphériques. Si on ne lisait que des livres écrits par des gens sans défauts, on ne lirait plus grand chose.


        • Bruno de Larivière Bruno de Larivière 28 octobre 2010 16:08

          Vous noterez que je ne me lance pas sur le terrain littéraire. Il y a d’ailleurs eu une critique ’Agoravox’ du livre d’Houellebecq (peu favorable, au demeurant). Ce qui m’intéresse est la résonance des idées de l’auteur à propos de la France des ’terroirs’ et du ’patrimoine’... Je le soupçonne clairement de caresser tout le monde dans le sens du poil. Mais je distingue bien les choses et reconnais de nombreuses qualités à l’écrivain !
           


        • ZenZoe ZenZoe 28 octobre 2010 16:29

          Tout à fait. Ma réaction n’était pas du tout une critique de votre article, fort juste au demeurant. Je voulais donner mon avis de lectrice.


        • jamesdu75 jamesdu75 28 octobre 2010 21:52

          Au depart je pensais plus a une blague ou autre cet article.

          Mais non vous êtes serieux !!!!!!!!!!!!!!!!!!!

          Vous pensez que Pernault et Houllebecq disent des choses vraies ???????

          Pernault : est un opportuniste qui fait de son journal un instrument de propagande. Rien qu’a decrypter chacun des reportages. Et je parle pas des petit arrangement genre, tu me fais un reportage sur Le groin de Provence et je t’offre un terrain pour pas cher (j’invente mais j’en suis pas loin). Je ne parle pas de sa méconnaissance totale dans presque tout. Il est aussi réac que les mollah qu’il deteste et ne serait pas contre un retour a la bonne morale catholique ou seul le curé de village sait a peine lire, mais surtout connait la bible (chose qu’il ne connait pas).

          Pour Houllebecq c’est un guignol doublé d’un megalo qui croit tout connaitre.

          J’ai lus deux bouquin, la bio sur Lovecraft, c’est bien son négre a dut tout lui apporté dans un dossier il l’a réecrit.

          La possibilité d’une ile : Ben a part dire que les femmes, c’est toute des salope, qu’une gamine de 15 ans c’est un chienne en chaleur. Surtout sa vision super mega ultra innovante. Dans le futur y’aura une guerre nucléaire qui va tuer presque tout le monde. Les gens vont revenir a l’etat de légume. Ouaaaaaaaaaaaaaaa. Je suis certains qu’il l’a piqué a un gamin de 5eme ce truc la.

          Bref je critique pas votre article mais son contenus.

          Pour infos le goncourt, ils ne le gagnent pas sur la qualité mais uniquement sur la pression des éditeurs. Vous avez déjà vus un goncourt qui a été édité par un indépendant !!!!!!!!!!!


          • vinvin 29 octobre 2010 02:14

            Je ne ne connais ^pas bien HOUELLEBECQ, ( sauf de nom, bien sur,) mais je n’ ai jamais eu l’ occasion de lire l’ une de ses oeuvres. En revanche je lui préfère son ancien voisin d’ immeuble, ( a savoir MARC EDOUARD NABE,) don j’ ai lu plusieurs de ses oeuvres.




            VINVIN.

            • JJ il muratore JJ il muratore 31 octobre 2010 16:09

              Tiens ! elle est bien bonne celle-là ! C’est sorti d’un sketch avec « Stéphanie de Monaco » ?


              • vinvin 2 novembre 2010 01:14

                De toutes façons, depuis le début de vingtième siècle, et jusqu’ à nos jours il n’ y a eu que 3 grands écrivains :


                CELINE :

                NABE :

                et HOUELLEBECQ :

                J’ ai déjà lu NABE, mais d’ après ce que j’ ai entendu dire de CELINE et HOUELLEBECQ, il va me falloir m’ intéresser a leurs oeuvres également ! .....


                VINVIN.

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