C’est un terrain périlleux car il ne s’agit en aucun cas de laisser faire, de se résigner à prendre notre mal en patience ni inciter quiconque à supporter passivement le sort qui nous est fait, seulement d’en rabattre un peu sur nos prétentions, sans doute, mais en pouvant légitimement espérer des jours meilleurs si on se bat pour. Il ne faut pas être simpliste en ces affaires. On sait ce que peut avoir d’abjecte la valorisation du goût du risque ou de la précarité de l’amour pour justifier le sort qui est fait aux plus faibles et aux plus précaires, mais les mensonges comme les outrances de l’idéologie ont toujours une part de vérité, même si elle est détournée pour servir les intérêts les plus bas... "Dans le monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux" ! Il ne devrait donc y avoir aucun doute sur le fait qu’on doit investir dans l’avenir et qu’il nous faut une véritable sécurité sociale afin de nous préserver de la précarité et développer notre autonomie. On ne peut se détourner de notre responsabilité envers les générations futures ni renoncer à prévoir l’avenir de mieux en mieux. Il n’empêche qu’un monde trop prévisible où il n’y aurait plus rien à apprendre ou découvrir ne serait pas vivable, pas plus qu’un monde qui réaliserait tous nos désirs, même s’il n’y a aucun risque que cela puisse arriver un jour...

- Faut-il qu’il m’en souvienne, la joie venait toujours après la peine...

La "bonne nouvelle", au milieu des mauvaises, c’est que l’incertitude du monde est la condition de toute joie et que même nos plus grandes peines annoncent des jours meilleurs. Il n’y a pas de héros sans tragédie et c’est dans le désastre du temps que nous pourrons montrer vraiment qui nous sommes, peut-être. On s’en passerait bien, croit-on, on a tort. Nous voilà au coeur du paradoxe de l’existence. Nous vivons dans la contradiction elle-même puisque notre responsabilité est de prévoir l’avenir et de nous projeter dans le futur alors même que notre seule richesse, et la valeur de nos gestes, c’est que le monde reste incertain et même contrariant. On peut dire que l’esprit ne pourrait pas survivre à l’omniscience, fût-elle divine, la fin étant donnée avec le début.

Heureusement, il n’y a aucun risque que cela nous arrive car connaître, c’est prendre conscience de ce qu’on ignore et donc devenir de plus en plus ignorant à mesure qu’on en sait davantage. Ni complète maîtrise, ni trop grande précarité ou chaos, entre ces mondes où l’on ne peut vivre, il y a l’improbable miracle d’exister. C’est là que nous nous tenons, c’est là que s’ouvre un espace de liberté, dans sa fragilité et ses égarements. Toute liberté ou responsabilité sont à la hauteur de la conscience de ce que nous faisons, de notre savoir, mais il n’y aurait pas de liberté sans questions et sans incertitude, pas de liberté sans une bonne dose d’ignorance et de pari. On peut bien être complètement déterminé, comme on nous en assure. On peut être fait de chair et de matières agglomérées, la liberté s’éprouve au moins quand on ne sait pas quoi faire, qu’on se pose la question et que nous devons nous décider, à ne rien faire peut-être, et bien malin qui pourrait le savoir à l’avance ! Cela dépend de beaucoup de choses, de notre passé, mais surtout de notre rationalité limitée. On a des raisons de voter mais on a aussi des raisons de ne pas le faire ; et il est aussi hasardeux de prédire quelle raison l’emportera que de désigner à l’avance le vainqueur d’un combat. L’indétermination règne dans notre monde, et nous ne pourrions en avoir un autre !

- La dureté du monde

Hélas, le règne de l’imprévu c’est inévitablement le règne des mauvaises nouvelles sans lesquelles il n’y en aurait pas de bonnes et plus de grande joie ! On ne choisit pas sa vie comme on écrit un roman. On fait des choix, c’est tout autre chose, et il faut en assumer les conséquences. Rien de vraiment glorieux, même si je n’ai pas trop à rougir de ce que j’ai pu faire. Pas de quoi en faire un plat non plus car la réalité première, c’est bien la déception et comment y réagir, comment en répondre et rester digne dans la défaite ou les humiliations. Personne n’est parfait ni pur de toute compromission mais pour peu qu’on ait un peu de liberté d’esprit, de rigueur et d’honnêteté intellectuelle, il faut s’attendre à la plus grande solitude. C’est notre lot. On passe son temps à se sauver du désastre et à reconquérir ses libertés perdues. On est fait pour le malheur à n’en pas douter, ne faisant qu’aller de la souffrance à l’ennui, mais c’est quelque chose dont on pourrait finalement se réjouir car sans désir il n’y a pas d’être, comme le disaient déjà les Védas. Il n’y a donc rien à promettre de la vie que la déception et la solitude, ressenties jusqu’à la fin, mais pas sans les mille bonheurs de l’existence qui vont avec et renaissent avec le printemps !

Malgré tous nos malheurs, malgré tout, les bons moments semblent tout de même relativement constants (il y a des différences), par simple effet de contraste ! On n’efface pas si facilement le souvenir de la joie des retrouvailles et de moments éblouissants. Il y a les deux faces, toujours. Toute vie est un désastre mais c’est aussi une merveilleuse aventure pleine d’héroïsme, de petits plaisirs et d’amours perdus. Même l’humeur maussade d’une mauvaise nature n’est pas une raison suffisante de renoncer, sans illusions sans doute, mais pas sans savoir plus ou moins confusément que c’est une épreuve inévitable, celle du réel dans sa mauvaise humeur à se plier à tous nos rêves, ce réel sur lequel on se cogne mais sans lequel nous n’existerions pas ! La dureté du monde est du moins le garant qu’on peut le changer durablement, apporter notre pierre, imprimer notre marque même s’il y faut tant de temps et de travail, et même si ce n’est finalement qu’une trace invisible aux regards...

- Le sens de la vie

Avoir une trop grande opinion de soi et de son esprit, c’est aboutir au plus grand mépris de soi et de ses semblables, il faut vouloir progresser encore. Le dépressif croit n’avoir plus rien à apprendre ou découvrir, l’avenir n’est plus une possibilité ouverte, il ne voit plus d’issue. Il faut se garder de croire tout savoir et n’avoir plus rien à apprendre alors qu’on ouvre à peine les yeux et qu’on est loin de vivre dans le meilleur des mondes possible, figé pour l’éternité ! L’avenir se rira bien de nos croyances infantiles. Dès qu’on croit trop comprendre c’est qu’on se trompe, qu’on n’a pas regardé de plus près, qu’on ignore tout ce qu’on ignore encore... Ce n’est pas nouveau, depuis toujours on a pu croire qu’on savait tout (c’est ça la religion) et que tout avait déjà été dit, mais Lautréamont a raison de rappeler que rien n’est dit encore. Nous avons tant à apprendre. Le combat pour la liberté, l’égalité et la fraternité ne fait que commencer, il dépend de nous !

Le coeur de notre existence c’est cette part d’ignorance et d’erreur sans laquelle il n’y a nulle liberté concevable, et la liberté c’est l’homme même. L’étonnant, c’est que cette déception, autant que cette incertitude, font justement tout le prix de la vie d’en repousser la fin ! Il n’y a de bonheur que dans l’action, on le sait depuis Aristote. Ignorance, liberté, conscience, subjectivité c’est tout un : le sens se construit sur le non-sens, le sens est un faire, une construction, c’est de la poésie et c’est ce qui nous donne une valeur absolue, alors qu’un sens préalable nous renverrait dans l’inexistence, dans un monde qui n’a pas besoin de nous et qui est achevé depuis toujours. C’est ce qui permet à nos oeuvres de s’inscrire dans l’histoire et décider de l’avenir, par-delà notre existence, à laisser la question ouverte pour la léguer aux générations futures qui auront tout à reprendre à zéro, mais pour aller un peu plus loin à chaque fois et découvrir des mondes que nous ne pouvons même pas soupçonner, comme Newton ne pouvait soupçonner que ses lois mathématiques puissent être relativisées un jour...

Ce voile sur l’avenir est la condition de la liberté, d’un avenir qui dépend de nous et de ce que nous en ferons. Il faut faire avec, pas s’en faire une raison, mais c’est bien ce qui donne tout son poids à l’aventure humaine. C’est la substance du monde de l’information qui est un monde tout d’improbabilités et de découvertes (au lieu d’une certitude close, rien de plus surprenant au contraire que les découvertes scientifiques chaque mois ou presque). Reconnaître la part d’incertitude du monde et toute l’étendue de notre ignorance pour tenter d’en savoir un peu plus, voilà le secret du désir et de la vie, des mille choses que nous pourrons apprendre. C’est la promesse de toutes les surprises qui nous attendent déjà dans une histoire qui n’est pas finie et dont le sens n’est pas achevé mais dépend de nous, de notre action et de notre clairvoyance.

Une bonne surprise n’est jamais à exclure, mais c’est ce qu’on peut se dire du moins, pour ne pas perdre espoir quand tout va de mal en pis et que toute résistance semble vaine. C’est ce qu’on peut se répéter, pour nous aider à rester combatif et même joyeux dans la lutte malgré la défaite apparente ! Faire d’un mal un bien. En l’absence d’un juge suprême pour décider de ce qui est vrai, il faut hélas trop souvent passer par les extrêmes pour en mesurer l’impasse et la tromperie sur la marchandise : le faux est un moment du vrai ! Ce n’est pas du temps perdu pour autant car notre échec mérite réflexion pour reconnaître nos propres erreurs et tenter de les surmonter. Les coupables, ce n’est pas les autres, c’est nous. Il ne s’agit pas de prendre notre mal en patience mais bien de tirer les leçons du désastre, de réagir, se mobiliser, s’organiser, être un peu plus solidaires et travailler avec encore plus de détermination et d’intelligence à de jours meilleurs, préparer la revanche ! Ce n’est pas gagné d’avance car il ne s’agit pas de rêver ni de faire étalage de ses bonnes intentions mais de trouver des solutions effectives un peu plus adaptées à notre temps, un peu plus justes, un peu plus convaincantes.