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Accueil du site > Actualités > Politique > La manipulation de l’opinion publique selon son inventeur

La manipulation de l’opinion publique selon son inventeur

Le présent article propose une analyse du contexte historique et des fondements idéologiques de la théorie de la manipulation de l'opinion publique élaborée par Edward Bernays. Sauf indication contraire, l'ensemble des citations entre guillemets sont extraites du Propaganda (1928), dans sa traduction française parue en 2007 aux éditions Zones/La Découverte.

La manipulation de l'opinion publique repose avant tout sur la manipulation du langage et, par là, des représentations mentales qui y sont associées. De ce point de vue, la propagande est d'autant moins une invention du XXe siècle que l'opinion publique et la presse était déterminantes en Europe depuis le XVIIIe siècle. La grande nouveauté de la « nouvelle propagande » d'Edward Bernays fut d'ériger la manipulation de l'opinion publique en une doctrine élaborée puisant aux sciences sociales et mise en oeuvre dans des techniques très abouties. Son époque était extrêmement favorable à l'éclosion d'une telle doctrine, autant du fait des découvertes anthropoliques et sociologiques que du large consensus de la société américaine autour du principe de la démocratie libérale.

 

EDWARD BERNAYS (1891-1995), PÈRE DE LA « NOUVELLE PROPAGANDE »

La théorie de la manipulation de l’opinion publique est née au début du XXe siècle, au cœur même de la démocratie libérale des États-Unis. Son inventeur et théoricien fut Edward Bernays (1891-1995). Émigré à New-York avec sa famille peu après sa naissance, il suivit des études d’agriculture voulues par son père, avant de se tourner vers le journalisme. Collaborateur à la Medical Review of Reviews, sa vocation à « fabriquer les consentements » lui apparut à l’âge de 21 ans, lorsqu’il s’engagea à faire jouer une pièce de théâtre dont le sujet – jugé scandaleux pour l’époque – semblait interdire qu’elle pût un jour être montée. Pour y parvenir, il inventa une technique qui devait devenir l’un des grands classiques des relations publiques et qui consistait à faire d’un objet de controverse une noble cause à laquelle le public ne manquerait pas d’adhérer. L’immense succès de la pièce convainquit Bernays de se consacrer entièrement à ce qu’il devait appeler pudiquement les « relations publiques ». Sa notoriété de publiciste ne cessa dès lors de croître, ce qui lui valut d’intégrer la Commission of Public Information, organisme créé par le gouvernement américain le 13 avril 1917 afin d’amener la population à soutenir sa décision, prise sept jours plus tôt, d’entrer en guerre. Cette commission fit la démonstration qu’il était possible de mener à bien et sur une grande échelle un projet de retournement d’une opinion publique fortement rétive. Comme à d’autres membres de la commission, ce succès inspira à Bernays l’idée de proposer en temps de paix, aux pouvoirs politiques comme aux entreprises, l’expertise d’ingénierie sociale développée durant la guerre : « C’est bien sûr, écrit-il, l’étonnant succès qu’elle [la commission] a rencontré pendant la guerre qui a ouvert les yeux d’une minorité d’individus intelligents sur les possibilités de mobiliser l’opinion, pour quelque cause que ce soit. »

 

Edward Bernays (à droite) et Sigmund Freud, dont il était le double neveu et auquel il vouait une admiration sans bornes.

Entre 1919 et l’éclatement de la crise en octobre 1929, Edward Bernays devint non seulement le plus célèbre « conseiller en relations publiques » (désignation qu’il créa sur mesure en 1920, sur le modèle de l’expression « conseiller juridique »), mais également le plus éminent théoricien et apôtre des relations publiques. Puisant aux sciences sociales – psychologie, sociologie, psychologie sociale, psychanalyse et autres – et à leurs techniques – sondages, consultation d’experts et de comités, etc. –, il s’efforça d’en définir les contours et les fondements philosophiques et politiques dans différents écrits, le plus significatif de ses ouvrages restant à ce jour son Propaganda rédigé en 1928. Affinant continuellement sa pratique, il multiplia les campagnes et les succès, dont le plus retentissant fut d’avoir amené, en 1929 pour l’American Tobacco Company, les femmes américaines à fumer. Nous reviendrons sur les plus caractéristiques de ses techniques de manipulation de l’opinion publique, mais il convient de dire d’abord quelques mots de l’idéologie politique qu’il contribua fortement à diffuser et qui devait marquer de façon indélébile les démocraties libérales de l’après-guerre.

 

LA « NOUVELLE PROPAGANDE »

Dans les années 1890, le physiologiste russe Ivan Pavlov (1849-1936) découvrit les lois fondamentales de l’acquisition et de la perte des « réflexes conditionnels », c’est-à-dire des réponses réflexes, comme la salivation, qui ne se produisent que de façon conditionnelle. Ses travaux sur la physiologie de la digestion furent très largement repris par la psychologie soviétique naissante pour fonder sa conception « mécaniste » de la psychologie humaine. La propagande soviétique devait en faire le plus grand usage avec le conditionnement idéologique, mais il devait aussi apparaître que de telles méthodes suscitaient des résistances insurmontables chez une petite minorité, y compris dans le cadre d’un programme de « rééducation » associant sous-alimentation et lavage de cerveau.

Ivan Petrovitch Pavlov en 1904. Convaincu que le marxisme reposait sur des postulats erronés, il eut ces mots fameux, parlant du communisme : « Pour le genre d’expérience sociale que vous faites, je ne sacrifierais pas les pattes arrières d’une grenouille ! » Ayant reçu le Prix Nobel de médecine en 1904, il fut toutefois autorisé à continuer ses travaux pendant la période soviétique. Il eut la douleur de les voir récupérés par des idéologies scientifiques – au premier rang desquelles la psychologie soviétique et le behaviorisme – qui heurtaient profondément sa foi orthodoxe et son personnalisme chrétien.

Une conception similaire, également inspirée des travaux d’Ivan Pavlov, connut un immense succès aux États-Unis jusqu’à la fin des années 1940. Lancée en 1913 par John B. Watson (1878-1958), qui lui donna le nom de behaviorisme, elle s’inspirait directement des travaux de Pavlov. Une erreur de traduction en avait cependant sensiblement modifié le sens : la notion pavlovienne de « réflexes conditionnels » avait été rendue en anglais par celle de « réflexes conditionnés », laissant ainsi entendre que le conditionnement du sujet dépendait moins de sa nature même que de l’action d’un tiers. C’était s’affranchir d’un déterminisme naturel pour adopter un déterminisme voulu et contrôlé par les auteurs du conditionnement : en bref, une instrumentalisation. Edward Bernays expose ainsi les principes du behaviorisme alors en vogue dans les universités américaines : « [Il] assimilait l’esprit humain à ni plus ni moins qu’une machine, un système de nerfs et de centres nerveux réagissant aux stimuli avec une régularité mécanique, tel un automate sans défense, dépourvu de volonté propre. […] Une des doctrines de cette école de psychologie affirmait qu’un stimulus souvent répété finit par créer une habitude, qu’une idée souvent réitérée se traduit en conviction. Ce procédé est illustré on ne peut mieux par une réclame longtemps considérée comme idéale, du point de vue de la simplicité et de l’efficacité : "ACHETEZ (avec, le cas échéant, un index pointé vers le lecteur) les talons en caoutchouc O’Leary. MAINTENANT !". »

John Broadus Watson, père du béhaviorisme, vers 1916-1920. Décidé à faire de la psychologie une science objective au même titre que la physique, il entendait se cantonner à l’étude rigoureuse des comportements tels qu’on peut les observer en réponse à des stimuli, en excluant tout aspect introspectif, émotionnel ou humanisant. Afin de démontrer que tous les comportements humains peuvent s’expliquer sans recourir à la notion de conscience et qu’ils ne diffèrent en rien des comportements des animaux, il eut l’idée de soumettre un bébé prénommé Albert à une expérience aussi célèbre que controversée. Aidé de son assistante Rosalie Rayner (à droite sur la photo), qui devint par la suite sa femme, il conditionna ce bébé à avoir peur d’un rat blanc en produisant un son violent – en frappant une barre métallique avec un marteau – à chaque fois qu’il lui présentait le rat au toucher. Il pensait ainsi démontrer que la théorie du comportement simple qu’Ivan Pavlov avait déduite de ses études sur les animaux rendait compte des comportements humains. Si le succès des totalitarismes du XXe siècle sembla d’abord lui donner raison, les résistances qu’ils suscitèrent signèrent l’échec de son idéologie scientifique. Le conditionnement behaviorien est un thème majeur des romans dystopiques d’Aldous Huxley (Le Meilleur des mondes) et de Georges Orwell (1984).

Le coup de génie de Bernays fut de se détourner de ce modèle dominant aux États-Unis pour élaborer un modèle, non pas de conditionnement des individus, mais de manipulation des masses. Adepte enthousiaste du déterminisme psychique mis en lumière par son oncle, il regardait comme absurde que l’on pût réduire le psychisme de l’homme à une mécanique cérébrale sujette au seul déterminisme physiologique et environnemental. Il ne tenait rien en plus grande considération que les théories structuralistes de Freud, toujours en honneur en Europe. Mais nourris aux travaux de Trotter, Le Bon, Wallas et Lippmann, il lui apparaissait tout aussi clairement que « le groupe n’avait pas les mêmes caractéristiques psychiques que l’individu, [et] qu’il était motivé par des impulsions et des émotions que les connaissances en psychologie individuelle ne permettaient pas d’expliquer. » « D’où, naturellement, la question suivante : si l’on parvenait à comprendre le mécanisme et les ressorts de la mentalité collective, ne pourrait-on pas contrôler les masses et les mobiliser à volonté sans qu’elles s’en rendent compte ? ». Tel était le but de la « nouvelle propagande » dont il était l’inventeur.

Ce contrôle – ou, plus exactement, manipulation – des masses fondé sur la psychologie collective présentait une indéniable « avancée » sur le conditionnement de l’individu pratiqué à grande échelle aux États-Unis et en Union soviétique : en agissant sur les masses à leur insu, « la nouvelle propagande » ne contrevenait ouvertement ni à la liberté individuelle, ni aux principes démocratiques des États libres. Si cette méthode commença d’être pratiquée dans le domaine politique aux Etats-Unis dès le milieu des années 1920, le premier régime européen qui en fit une application systématique fut le régime nazi. Si l’on en croit le témoignage oculaire du journaliste américain Karl von Weigand, Joseph Goebbels avait dans sa bibliothèque, en 1933, le Crystallizing Public Opinion de Bernays, et s’en servait pour élaborer sa propagande. De fait, les gigantesques rassemblements organisés par le parti nazi à travers tout le pays et la mise en scène qui les accompagnait répondaient moins à la volonté de conditionner les individus qu’à celle de manipuler les masses.

 

FONDEMENTS IDÉOLOGIQUES DE LA NOUVELLE PROPAGANDE

« Une conséquence logique de notre société démocratique »

Edward Bernays concevait sa nouvelle propagande comme une « conséquence logique » de la société démocratique américaine. En démocratie, l’adhésion de l’opinion publique est indispensable, et l’on ne saurait lui faire grief d’être parti du constat suivant : « Compte tenu de l’organisation sociale qui est la nôtre, tout projet d’envergure doit être approuvé par l’opinion publique. ». Le propos de Bernays n’était en rien révolutionnaire. Réaliste, il ne prétendait pas aller à l’encontre des grandes tendances de son époque, mais en tirer le meilleur parti. Du reste, le régime démocratique n’avait pas de plus fervent épigone que lui : ne lui devait-il pas son invention des « relations publiques » et son immense succès ?

Dans son De la Démocratie en Amérique, Tocqueville avait remarquablement analysé le risque de « tyrannie de la majorité » inhérent aux régimes démocratiques, soulignant combien la démocratie américaine y était organiquement sujette : « Je ne connais pas de pays où il règne, en général, moins d’indépendance d’esprit et de véritable liberté de discussion qu’en Amérique. […] la majorité trace un cercle formidable autour de la pensée. Au-dedans de ces limites, l’écrivain est libre ; mais malheur à lui s’il ose en sortir. » Mais ce qui était, dans la pensée de Tocqueville, un danger que les mécanismes constitutionnels devaient pouvoir tempérer en accordant les protections nécessaires à la minorité, apparaît clairement, dans l’esprit de Bernays, comme un fait irrésistible – une fatalité, pourrait-on dire, s’il l’avait seulement déploré. Bien plus, Bernays voyait dans la majorité et la tyrannie qu’elle peut exercer le moyen pour les dirigeants d’imposer leurs décisions et de neutraliser en toute légalité la résistance de la minorité, puisque celle-ci doit, en démocratie, se plier à la volonté de la majorité. Ce que Bernays avait parfaitement compris, c’est que les régimes démocratiques, pour peu que la cristallisation de l’opinion publique dans le sens souhaité permette de créer une majorité, offrent aux dirigeants la possibilité d’imposer n’importe quelle décision, sans avoir à risquer de s’exposer à la réprobation générale qu’entraîneraient des mesures de coercition contre la minorité.

Bernays dissociait la démocratie, à laquelle il ne croyait pas, du régime démocratique, qu’il regardait comme un fait incontournable de son époque. S’il ne croyait pas à la démocratie, c’est qu’il la considérait à la fois comme une utopie et un ferment d’instabilité et d’anarchie. Compte tenu de l’ignorance et de la versatilité qu'il attribuait au peuple, une société fonctionnelle ne pouvait être, selon lui, qu’oligarchique.

Une « nécessité » indispensable au « bon fonctionnement » de nos sociétés

Bernays ne considérait pas seulement sa « nouvelle propagande » comme une conséquence logique des sociétés démocratiques, mais également comme une nécessité indispensable à leur « bon fonctionnement ». Depuis l’idéologie des Lumières qui façonna la mentalité des élites occidentales à partir du milieu du XVIIIe siècle, il était acquis par les élites dirigeantes des États-Unis et d’Europe que la légitimité des dirigeants tenait à leur raison qui, éclairée par les lumières de la philosophie nouvelle, les plaçait au-dessus d'un peuple jugé inapte au gouvernement de lui-même. Mieux que quiconque, Voltaire sut exprimer le profond mépris des Lumières pour les masses obscures : « Au peuple sot et barbare, il faut un joug, un aiguillon et du foin. », et cette phrase si souvent dénoncée par Henri Guillemin : « L’esprit d’une nation réside toujours dans le petit nombre qui fait travailler le grand nombre, est nourri par lui, et le gouverne ». La philosophie politique des Lumières – le despotisme éclairé connu à l’époque sous le nom de « nouvelle doctrine » – fut profondément marquée par cette forme de ségrégation emprunte d’un profond mépris de la haute aristocratie, du haut clergé et des autocrates – totalement acquis à l’idéologie des Lumières à la fin du XVIIIe siècle – pour la petite noblesse, le bas clergé et le peuple. L’idée que seule une élite éclairée est à même de gouverner et de juger de ce qui est bon pour le peuple fut durablement implantée dans l’esprit des élites occidentales. Contrairement à l’Europe, où la crédibilité des Lumières pâtit de leur indéfectible soutien aux pires autocraties du XVIIIe siècle et de la critique marxiste de la révolution bourgeoise, les États-Unis firent de la « nouvelle doctrine » la pierre angulaire de leur Constitution. C’est par l’américanisation que le despotisme éclairé opéra un retour en force en Europe, particulièrement dans l’idéologie de la construction européenne conçue outre-Atlantique.

L’un des despotes éclairés de la construction européenne, Tommaso Padoa-Schioppa, ancien ministre de l'Economie et des Finances italien (2006-2008), ancien membre du directoire de la Banque Centrale Européenne et Président du think-tank Notre Europe. Dans un article intitulé Les enseignements de l’aventure européenne paru dans le 87e numéro de la revue Commentaire (automne 1999), il écrivait : « La construction européenne est une révolution, même si les révolutionnaires ne sont pas des conspirateurs blêmes et maigres, mais des employés, des fonctionnaires, des banquiers et des professeurs […]. L'Europe s'est formée en pleine légitimité institutionnelle. Mais elle ne procède pas d'un mouvement démocratique […]. Entre les deux pôles du consensus populaire et du leadership de quelques gouvernants, l'Europe s'est faite en suivant une méthode que l'on pourrait définir du terme de despotisme éclairé. » Jacques Delors tiendra des propos similaires lors d’une conférence à Strasbourg, le 7 décembre 1999 : « L'Europe est une construction à allure technocratique et progressant sous l'égide d'une sorte de despotisme doux et éclairé ».

Complètement imprégné du bien-fondé du despotisme éclairé, Bernays regardait comme indispensable au bon fonctionnement des régimes démocratiques qu’ils soient en réalité dirigés par une oligarchie libre de toute contrainte démocratique. Ne considérant pas le peuple comme le détenteur du pouvoir autrement que par une sorte de fiction juridique (à laquelle il tenait, du reste), ni l’opinion publique comme une sorte de contre-pouvoir salutaire, il voyait en elle une contrainte et une menace d’instabilité dont les dirigeants ont le devoir de s’affranchir en la manipulant. Bernays allait même plus loin, en affirmant œuvrer au bien de l’humanité. La manipulation ne rendait-elle pas la répression et la subversion aussi inutiles l’une que l’autre, en donnant à l’élite dirigeante une totale liberté d’action et au peuple l’illusion de la liberté ; n’offrait-elle pas l’immense avantage de la stabilité et d’un assujettissement sans douleur du peuple ? Donner à une « minorité d’individus intelligents » la possibilité de manipuler à sa guise l’opinion publique, c’était, selon Bernays, assurer la paix sociale et prévenir les guerres.

 

LES « NOUVEAUX PROPAGANDISTES » ET LE « GOUVERNEMENT INVISIBLE »

Edward Bernays reconnaissait la qualité de faiseur d’opinion à toute personne investie d’une autorité politique, économique ou sociale. Il lui paraissait évident que « si l’on entreprenait de dresser la liste des hommes et des femmes qui, par leur position, sont ce qu’il faut bien appeler des ‟faiseurs d’opinion”, on se retrouverait vite devant la longue kyrielle des noms recensés dans le Who’s Who. ». Mais il a tendance à voir dans ces autorités officielles les relais, conscients ou non, d’« hommes de l’ombre » dont « le pouvoir est parfois flagrant » : « Généralement, on ne réalise pas à quel point les déclarations et les actions de ceux qui occupent le devant de la scène leur sont dictées par d’habiles personnages agissant en coulisse. ».

Jean Monnet et Robert Schuman sont un bon exemple du mécanisme manipulatoire décrit par Bernays : si tous deux prenaient leurs instructions au Département d’État américain, le premier était l’homme des milieux d’affaires anglo-saxons et incarnait l’homme de l’ombre (« Si c’est au prix de l’effacement que je puis faire aboutir les choses, alors je choisis l’ombre ... »), tandis que le second, archétype de l’homme politique inoxydable, était chargé de présenter bien et de faire adopter par la classe politique et l’opinion publique françaises les projets atlantistes. La France étant, au sortir de la guerre, la « première puissance démocratique [vocable qui, dans la terminologie des relations publiques, désigne un satellite des États-Unis d’Amérique, de la même façon qu’il désignait un satellite de Moscou dans la terminologie soviétique. La France perdra ce label démocratique pendant la présidence de De Gaulle] du continent » (Dean Acheson, dans sa lettre à Robert Schuman du 30 avril 1949), il fallait que la paternité de la construction européenne conçue par Washington soit attribuée de préférence à un Français. La fameuse Déclaration Schuman du 9 mai 1950 fut conçue outre-Atlantique par les services du Secrétaire d’État américain Dean Acheson, avant d’être rédigée et transmise à l’intéressé par Jean Monnet.

En raison de l’influence dont elles jouissent sur leurs opinions publiques, les autorités institutionnelles sont clairement une cible, consentante ou non, d’intérêts cachés ou discrets, hommes de l’ombre, lobbies, etc. : « À partir du moment où l’on peut influencer des dirigeants – qu’ils en aient conscience ou non et qu’ils acceptent ou non de coopérer –, automatiquement on influence aussi le groupe qu’ils tiennent sous leur emprise. » Il est donc essentiel de cerner les personnalités qui ont autorité sur le groupe ciblé et, si possible, de les inclure dans des structures informelles destinées à les utiliser dans le sens voulu, soit qu’elles en partagent les convictions, soit qu’elles en retirent un intérêt quelconque, soit encore que cette appartenance leur paraisse indispensable à leur carrière ou à leur vanité.

Les observations de Bernays furent mises en œuvre à grande échelle par les milieux politiques et économiques américains pour assurer la prépondérance de leurs intérêts dans le monde. Il semble que la Pilgrim’s Society fut le creuset de cette politique de mainmise. Société secrète anglo-américaine fondée le 11 juillet 1902 au Carlton, elle se donna pour but officiel de « promouvoir la paix éternelle et l’entraide entre les États-Unis et le Royaume-Uni » ; en fait, d’asseoir la suprématie anglo-saxonne dans le monde. Dès 1941, elle servit à la politique de satellisation du Royaume-Uni par les États-Unis, à laquelle Churchill consentit en 1943 malgré les mises en garde de De Gaulle.

Dîner de la Pilgrim’s Society, 9 janvier 1951. Son logo officiel – que l’on aperçoit ici entre les deux drapeaux, au-dessus du tableau – a pour devise « Hic et ubique » (Ici et partout). Patronnée par la reine d’Angleterre, la Pilgrim’s Society a réuni des membres aussi influents que Paul Warburg (banquier et promoteur de la Federal Reserve), John Pierpont Morgan (fondateur de la banque du même nom), Jacob Schiff (directeur de la Kuhn Loeb, banque concurrente de la J. P. Morgan), William MacDonald Sinclair (archidiacre anglican de Londres), Henry Codman Potter (évêque épiscopalien de New-York), Grover Cleveland (ancien président américain), Joseph Kennedy (patriarche de la famille Kennedy), Henry Kissinger, Margaret Thatcher… sans oublier Jean Monnet.

 

Le schéma de la Pilgrim’s Society fut soigneusement reproduit pour les groupes d’influence créés spécifiquement pour chacune des entreprises de satellisation :

 

  • le Council on Foreign Relations (1921) : créé par un groupe d’avocats et de banquiers réunis autour d’Elihu Root afin « d’aider les officiels du gouvernement, les dirigeants des entreprises, les journalistes, les enseignants et les étudiants, les leaders civils et religieux, des citoyens […] à mieux comprendre le monde ainsi que les choix de politique étrangère que doivent faire tant les États-Unis que d’autres pays » – en clair, d’orienter le choix des décideurs américains et étrangers dans le sens voulu par l’élite politique et économique des États-Unis –, il regroupe quelques 5.000 membres (300 à l’origine), dont plusieurs membres de la Pilgrim’s Society, du Bilderberg Group et de la Commission trilatérale. Georges Clémenceau, Gérald Ford, David Rockefeller, Paul Warburg, Paul McNamara et Colin Powell figurent parmi les noms les plus illustres.
 

Elihu Root, président du premier Council on Foreign Relations, avocat d’affaires, Secrétaire d’État, Secrétaire à la Guerre, sénateur et prix Nobel de la paix en 1912. Dans le premier numéro de la revue Foreign affairs, lancée en septembre 1922 par le Council on Foreign Relations, il écrivit qu’isolationniste ou pas, l’Amérique était devenue une puissance mondiale et que le public devait le savoir. Le véritable objectif du Council on Foreign Relations transparaît également dans sa devise – « Ubique » (Partout), référence directe à la paternité de la Pilgrim’s Society – et dans le programme de cinq ans lancé en 2008 et intitulé International Institutions and Global Governance : World Order in the 21st Century, dont l’un des buts est de « promouvoir un leadership constructif des États-Unis ».

 

  • le Bilderberg Group (1954) : créé à l’initiative des diplomates polonais et fédéralistes européens Joseph Retinger et Andrew Nielsen, il reçut dès l’origine le patronage du prince Bernhard des Pays-Bas, de l’ex-Premier ministre belge Paul Van Zeeland, du dirigeant d’Unilever Paul Rijkens, du directeur de la CIA Walter Bedell Smith et du conseiller d’Eisenhower, Charles Douglas Jackson. Selon Denis Healey, l’un des initiateurs de la conférence de Bilderberg de 1954 et membre du Comité Directeur pendant 30 ans, le groupe aurait été formé, lui aussi, dans le but d’annihiler les risques de guerre en favorisant l’intégration des économies nationales et en obtenant des États qu’ils transfèrent leur souveraineté à des organismes exécutifs supranationaux : « Dire que nous cherchions à mettre en place un gouvernement mondial unique est très exagéré, mais pas totalement absurde. Nous autres à Bilderberg pensions qu’on ne pouvait pas continuer à se faire la guerre éternellement et à tuer des millions de gens pour rien. Nous nous disions qu’une communauté unique pouvait être une bonne chose. » Le groupe comprend environ 130 membres, dont plusieurs membres de la Pilgrim’s Society et de la Commission trilatérale.

 

Première réunion du groupe, à l’Hôtel Bilderberg (Pays-Bas), du 29 au 31 mai 1954. Une réunion préparatoire avait eu lieu le 25 septembre 1952, à l’hôtel particulier de François de Nervo (Paris), en présence d’Antoine Pinay, alors Président du Conseil, et de Guy Mollet, patron de la SFIO. En furent ou en sont membres Georges Pompidou, Dominique Strauss-Kahn, Beatrix des Pays-Bas, Henry Kissinger, Javier Solana, David Rockefeller, George Soros et Bernard Kouchner.

 

  • le Comité d’action pour les États-Unis d’Europe (1955) : créé par Jean Monnet après l’échec du projet de Communauté européenne de défense (CED) face à l’opposition des gaullistes et des communistes, il se donnait pour but de de préparer le traité pour le Marché commun et l'Euratom – en somme, de travailler à l’intégration euro-atlantiste, à l’élargissement de la construction européenne au Royaume-Uni, et à une filière américaine d'approvisionnement contre l'indépendance nucléaire française. Il se composait en 1965 de 44 personnalités, dont 9 socialistes des six membres de la CECA, 12 démocrates-chrétiens, 7 libéraux et assimilés, et 16 membres des syndicats ouvriers.

 

Comité d’action pour les États-Unis d’Europe, huitième session, Paris, 11 juillet 1960. Groupe de pression créé par Jean Monnet à Paris le 13 octobre 1955, le Comité rassemblait des responsables syndicaux et des chefs des partis politiques démocrates-chrétiens, libéraux et socialistes de l’Europe des Six. Parmi les hommes politiques français, figuraient : Pierre Pflimlin, Robert Lecourt, René Pleven, Valéry Giscard d’Estaing, Antoine Pinay, Gaston Defferre, Guy Mollet, Maurice Faure, François Mitterrand, Raymond Barre, Jacques Delors, Jean-Jacques Servan-Schreiber, Jean Lecanuet et Alain Poher. 

 

  • la Commission Trilatérale (1973) : créée à l’initiative des principaux dirigeants du Bilderberg group et du Council on Foreign Relations, dans le but de « promouvoir et construire une coopération politique et économique entre l’Europe occidentale, l’Amérique du Nord et l’Asie Pacifique » – en réalité, de satelliser les pays d’Asie non communistes, au premier chef desquels le Japon – elle réunit 300 à 400 personnalités, parmi lesquelles David Rockefeller, Henry Kissinger, Zbigniew Brzezinski, Jean-Louis Bruguière et Jean-Claude Trichet, qui préside le groupe européen.

 

  • les groupes bilatéraux entre les Etats-Unis et leurs satellites, notamment la French-American Foundation (1976). Créée à Washington par les présidents Gérald Ford et Valéry Giscard d’Estaing sur l’initiative de Henry Kissinger, dans le but d’« œuvrer au renforcement des relations entre la France et les États-Unis » – c’est-à-dire de re-satelliser la France après la parenthèse gaullienne –, elle brille moins par ses membres que par son « programme phare » des Young Leaders. Financé par la CIA et de grands groupes (dont de très grands groupes français, auxquels s’ajoute l’Université Paris I !), ce programme vise à formater les futures élites qui seront ensuite placées aux postes clés. Parmi les anciens Young Leaders, on trouve François Hollande, Pierre Moscovici, Arnaud Montebourg, Najat Vallaut-Belkacem, Ernest-Antoine Seillère, Nicolas Dupont-Aignan, Bernard Laroche, Alain Juppé, Éric Raoult, Valérie Pécresse, Jacques Toubon, Jean-Marie Colombani, Alain Minc et Christine Ockrent, pour ne citer qu’eux.

 

Il est saisissant de constater que ces groupes choisirent exactement la même « noble cause » – garantir la paix et promouvoir l’entraide entre pays – que Bernays jugeait indispensable au camouflage de buts inavouables. Leur véritable finalité apparaît néanmoins clairement à la lumière des observations de Bernays. En réunissant de manière informelle l’ensemble des dirigeants les plus influents du « monde libre » sous la tutelle des États-Unis, l’objectif de ces groupes est de promouvoir les intérêts des États-Unis et de l’Otan auprès des dirigeants mondiaux, généralement « à l’insu de leur plein gré », l’idée centrale étant de les persuader de l’omnipotence des États-Unis, au moyen notamment d’une narrative scénarisée dans laquelle s’inscrivent, par exemple, les théories grossières de la fin de l’histoire et du choc des civilisations. Ces groupes furent constitués pour manipuler les dirigeants des pays satellites et entretenir chez eux le sentiment quasi-hégélien que l’hégémonie américaine est un processus inexorable dont l’achèvement marquera la fin de l’histoire. Le grand nombre de leurs participants, l’absence de factions partisanes et de règles de votes et de majorité, le partage du pouvoir que cela supposerait avec un grand nombre de personnes et d’autres pays que les Etats-Unis, l’absence même de décisions formelles prises au cours de ces meetings, montrent assez que ces groupes agissent sans doute moins en organes de gouvernement mondial qu'en réseaux constitués en vue d’asseoir un tel gouvernement, projet qui se heurtait dans les années 1960 au bloc communiste et à la politique de la France, et qui bute aujourd’hui sur ce que les américains appellent avec dédain the Rest of the World, Russie et Chine en tête.

Faut-il conclure qu’un tout petit nombre de personnes est en mesure de diriger le monde à leur guise ? Bernays est conduit à admettre que « […] tous tant que nous sommes, nous vivons avec le soupçon qu’il existe dans d’autres domaines des dictateurs aussi influents que ces politiciens [de l’ombre]. ». En bon manipulateur, il reste toutefois réaliste en rappelant que la nouvelle propagande, aussi achevée soit elle, restera toujours sujette à des aléas hors de tout contrôle : « Trop d’éléments échappent toutefois à son contrôle pour qu’il puisse espérer obtenir des résultats scientifiquement exacts. […] le propagandiste doit tabler sur une marge d’erreur importante. La propagande n’est pas plus une science exacte que l’économie ou la sociologie, car elles ont toutes les trois le même objet d’étude, l’être humain. » 

 

CONCLUSION : « C’ÉTAIT AVANT QUE LES GENS N’ACQUIÈRENT UNE CONSCIENCE SOCIALE »

La machine construite par Edward Bernays a longtemps paru implacable. Jamais les opinions publiques ne furent assujetties à des manipulations d'une telle ampleur, que ce soit à des fins consuméristes par la publicité ou à des fins politiques dans les médias. Malgré ses « succès » considérables, elle ne le fut pourtant qu’un temps et uniquement à l’égard les peuples des États-Unis et de leurs États satellites. Comme Bernays lui-même le soulignait, il peut toujours surgir des obstacles imprévus qui lui font échec, tels que les référendums français et néerlandais de 2005. Surtout, la nouvelle propagande, qui fête son centenaire, s’est émoussée. Ceci, Edward Bernays l’avait aussi compris avant les autres. Quelques années avant sa mort en mars 1995, il reconnut, non sans nostalgie, devant le journaliste Stuart Ewen : « C’était avant que les gens n’acquièrent une conscience sociale ». Depuis plusieurs années, cette conscience sociale déplorée par Bernays devient, lentement mais sûrement, une conscience politique qui pourrait bien permettre un jour à la France de recouvrer son indépendance et aux Français leur liberté. 


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81 réactions à cet article    


  • Gnostic GNOSTIC 2 septembre 2014 14:43

    Bonjour l’auteur

    Votre article sur Bernays tombe à pic

     

    Hunter en parle sur mon dernier article encore en ligne aujourdhui

    http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/formatage-des-elites-genre-156137


    Merci pour cet éclairage je ne le connaissais pas


     smiley


    • Romaric THOMAS 2 septembre 2014 18:00

      Heureuse coïncidence smiley. J’ai pris connaissance de votre article juste après avoir publié le mien. Merci à vous.


    • caillou40 caillou40 2 septembre 2014 14:57

      Intéressant sujet..mais les religions (pour exemple) manipulent les consciences depuis bien plus longtemps il me semble.. ?


      • Romaric THOMAS 2 septembre 2014 18:26

        Merci pour votre réaction. Je répondrais (comme à soi même) qu’il est indispensable de se cantonner au sujet choisi. L’article est déjà très long... Sur le fond, c’est une évidence que les religions peuvent être facilement instrumentalisées à des fins politiques. Il y aurait évidemment beaucoup à dire sur le sujet, mais dans un autre article. Cependant, lorsque Bernays évoque les autorités sur lesquelles agir, il n’attribue aux autorités religieuses aucune autorité particulière : pour lui, l’argument d’autorité religieux joue autant (mais pas plus) que dans les domaines politiques, sociaux ou ethniques. Personnellement, il me paraît difficile d’évoquer « les religions » comme un ensemble homogène et de les identifier à une doctrine dont la finalité est exclusivement de manipuler, comme celle de Bernays. Toute religion n’est pas une secte, et bien des religions ont su produire d’authentiques spirituels. Pas seulement le pire de la bassesse humaine, dont Bernays nous a gratifié... L’arbre se juge à ses fruits. Encore faut-il être exact dans l’inventaire des fruits. Sincèrement.


      • caillou40 caillou40 3 septembre 2014 07:40

        Par Romaric THOMAS ...Vous partez donc du principe que les religions ne sont pas des sectes (enfin pas toutes ?..)..Avec cette réflexion votre article vole en éclat (c’est dommage).. !


      • soi même 2 septembre 2014 15:55

        Bravo pour ce texte, mais pourquoi avez vous honnis dans votre préambule de cité les Jésuites, grand manipulateur et précurseur des manipulations de masse ?


        • soi même 2 septembre 2014 16:23

          Il était prévisible cette réaction, car parler des Jésuites c’est un tabou historique !

          ( LE NOUVEL ARME DES JÉSUITES

          La Société des Jésuites est comme une pieuvre qui étend ses tentacules partout sur la terre. Il n’y a rien de nouveau là, nous savons très bien depuis longtemps qu’ils ont infiltrés les classes dominantes de la société au niveau de la politique et de la religion. Ils opèrent comme un gouvernement secret avec ses ministres, ses avocats, ses juges, ses espions, ses agents-double, ses collaborateurs, et ses terroristes affectifs et intellectuels. L’arme préférée des Jésuites a toujours été la duplicité, tout simplement à cause qu’elle est la plus efficace. Ils ont développé le mensonge en un art de prétention subtil et extrêmement raffiné qui est presque impossible à détecter de la masse du peuple commun, et lorsque coincés ils dénient tout et affirment le contraire afin de paraître comme des gens justes et innocents qui sont discrédités par ceux qui disent la vérité. Même que sous déguisement de pasteurs au sein d’églises dites évangéliques, ils vont prêchés contre eux-mêmes et déclarer la Société des Jésuites comme diabolique afin d’aveugler les crédules et gagner leur confiance. Cette tactique réussit à merveille et ils sont élevé sur un piédestal comme des grands hommes de Dieu, des dirigeants spirituels dignes de confiance et irréprochables. De cette façon ils infiltrent subtilement de nombreuses fausses doctrines qui contribuent à valider leur mystique sulfureuse. On voit cela surtout parmi des gens qu’ils ont conditionnés et formés avec des techniques de manipulations psychologiques, afin qu’ils s’illusionnent être des chrétiens sauvés ou nés de nouveau.)


          http://levigilant.com/documents/collaboratrice_des_jesuites.html



           


        • caillou40 caillou40 4 septembre 2014 12:37

          Lui seul semble détenir la vérité.. ?


        • soi même 5 septembre 2014 16:00

          C’est que ne sait pas à qui tu as affaire avec les Jésuites, c’est un crans au dessus des Franc- maçon les plus corrompus !

          Il joue avec un égrégore qui nome Jésus qui n’a rien avoir avec Jésus !

           


        • gogoRat gogoRat 2 septembre 2014 16:24

          @l’auteur de cet article :
          Merci d’oser affronter un tabou (manipulation consciente des « masses ») par cet article qui parait bien renseigné.
           En attendant d’éventuelles réponses contestant peut-être ce que vous avancez,
          pourriez vous nous dire s’il existe un lien entre le « behaviourisme » et ce curieux idiolecte de « savoir être » galvaudé en France par certains milieux ?


          • gogoRat gogoRat 2 septembre 2014 16:51

            Par ailleurs, il me plairait de voir approfondir ce passage :

            • 1) "Bernays voyait dans la majorité et la tyrannie qu’elle peut exercer le moyen pour les dirigeants d’imposer leurs décisions et de neutraliser en toute légalité la résistance de la minorité, puisque celle-ci doit, en démocratie, se plier à la volonté de la majorité.
            •  2) Ce que Bernays avait parfaitement compris, c’est que les régimes démocratiques, pour peu que la cristallisation de l’opinion publique dans le sens souhaité permette de créer une majorité, offrent aux dirigeants la possibilité d’imposer n’importe quelle décision, sans avoir à risquer de s’exposer à la réprobation générale qu’entraîneraient des mesures de coercition contre la minorité.« 
             1) N’y aurait-il pas amalgame/confusion (réelle, feinte ou ironique) dans ce propos de Bernays ?
            En effet : si l’on comprend l’idéal démocratique dans le sens où le définit le »Contrat social« de JJ Rousseau, il ne saurait y avoir tyrannie de la majorité si la »volonté générale« étant bien identifiée (à supposé bien sûr qu’elle fût identifiable) :
             » ...que chaque individu, en adhérant à cette association n’obéisse qu’à lui-même et reste aussi libre qu’auparavant« 
            2) Le problème ne serait-il pas plutôt un abus du pouvoir de séduction de l’idéal démocratique par des régimes qui ont dévoyé le sens du mot »démocratique«  ?
             Si la volonté générale était évaluée pour chaque décision (sans amalgamer cette mesure à l’appartenance à des »brigues" ou courants d’opinions plus ou moins supposés) pourrait-on parler de coercition contre la minorité (cf citation précédente du Contrat social) ?

            • Éric Guéguen Éric Guéguen 2 septembre 2014 17:38

              Bonjour gogoRat.
               
              Le problème, c’est que Rousseau a théorisé le contrat social, tandis que Bernays a mis en pratique la manipulation des foules. L’un est demeuré à l’état de poésie démocratique idéalisée, l’autre a fait émerger la vraie nature de la démocratie lorsqu’on l’enferme dans une logique majoritaire.
              Rousseau, tout génial qu’il était, me semble totalement désarmé pour répondre à Bernays.


            • gogoRat gogoRat 2 septembre 2014 18:31

               Cependant il me semble que Rousseau avait conscience d’approfondir la théorie d’un idéal (Un peu comme un mathématicien moderne ayant fait progresser la logique pure - en mettant en évidence des lois masquée durant des millénaires par des syllogismes - n’a pas pour autant eu la prétention de traiter de mathématiques appliquées).

               Par contre, il me parait moins flagrant que ceux qui parlent de « La démocratie » aient bien conscience de ne critiquer en fait qu’une usurpation de l’idéal démocratique ...


            • Romaric THOMAS 2 septembre 2014 18:44

              Questions pertinentes auxquelles je tenterai de répondre ainsi. Les anglo-saxons et les latins n’ont pas la même lecture, me semble-t-il, de la démocratie. L’idéal démocratique de Rousseau est pratiquement étranger aux premiers et les seconds sont partagés entre sympathie et mépris pour Rousseau, dont ni l’idéal ni la personne ne se sont jamais remis des attaques d’une violence inouïe de Voltaire et consorts, qui ne craignaient rien autant qu’une société réellement démocratique et égalitaire. Henri Guillemin l’a très bien vu.


              Lorsque Tocqueville évoque la tyrannie de la majorité, c’est celle qui s’exprime dans le cadre de la démocratie américaine qu’il a étudiée magistralement. Il n’évoque ni la démocratie helvétique (qui n’échappe d’ailleurs pas à la manipulation de son opinion publique) ni l’idéal démocratique de Rousseau. Tocqueville était avant tout juriste et c’est en tant que tel qu’il a pu observer une tyrannie de la majorité inscrite dans les institutions des Etats-Unis. Cordialement.

            • Éric Guéguen Éric Guéguen 3 septembre 2014 09:27

              @ gogoRat.
               
              « Par contre, il me parait moins flagrant que ceux qui parlent de « La démocratie » aient bien conscience de ne critiquer en fait qu’une usurpation de l’idéal démocratique ... »
               
              => C’était un peu l’objet de ma réponse : dire en quoi il y a une différence entre « l’idéal démocratique » (i.e. « la démocratie, c’est forcément génial »... sur le papier) et la pratique démocratique qui n’en finit pas de décevoir, sans que nos dirigeants puissent êtres les seuls à incriminer.
              S’il y a « usurpation » selon moi, c’est vis-à-vis des Grecs, pas relativement à la crise actuelle. Le régime représentatif était voué à dégénérer de la sorte, tiraillé entre, d’une part la fameuse tyrannie du nombre au travers du suffrage universel, de l’autre la tendance à l’oligarchie de la professionnalisation.
               
              EG


            • OMAR 2 septembre 2014 17:10

              Omar33

              Salut Romaric

              Article très instructif auquel manquait un paragraphe consacré à la hasbara..

              Juste après le séisme qui frappa Haiti, un image qui fit le tour du monde, celle d’un vieux et maigrichon médecin orthopédiste vivant sous une petite tente et consacrant sa médecine à venir en aide aux enfants blessés haïtiens.

              Le tout, sur un fond de toile composé du drapeau..... israélien...

              C’est cela la hasbara : présenter Israël comme une nation paisible au service de la fraternité et de la solidarité à travers le monde...

              Car actuellement, les dignes héritiers de Bernays, Pavolv, Goebbels dirigent Israél...

              Leur dernière trouvaille : dire à l’opinion internationale que les habitants palestiniens d’un immeuble sont avertis à l’avance d’un bombardement , ce qui est vrai.

              Sauf que l’immeuble est pulvérisé juste une minute après l’avertissement...


              • agent ananas agent ananas 2 septembre 2014 18:11

                « Car actuellement, les dignes héritiers de Bernays, Pavolv, Goebbels dirigent Israél... »

                Bonjour Omar
                Murdoch (grand manipulateur des masses) est aussi un grand ami d’Israël et de ses dirigeants. Il a reçu un award d’une organisation juive (ADL ?) à New York en 2010 (?).
                Jamais un article ou un reportage critique d’Israël dans ses médias.
                Au fait, il est aussi pote avec Jacob Rothschild. Eux deux possédent Genie Energy, une compagnie qui aimerait bien exploiter le gaz du Golan (occupé par Israêl, mais qui appartient à la Syrie). Donc aussi beaucoup de propagande anti Bashar... Quoique ces derniers temps sur Fox ils sont un peu paumés avec l’ISIS.


              • doctorix doctorix 2 septembre 2014 22:46

                Et où aller quand il y a une moyenne de 4493 habitants au km2, et qu’on bombarde des zones urbaines où c’est pire ?



              • agent ananas agent ananas 2 septembre 2014 17:53

                Pour compléter cet article bien documenté, voir la série documentaire « The Century of the Self » d’Adam Curtis (en anglais, mais peut être existe t’il une version sous-titrée ?). L’impact des théories de Bernays y est décortiqué avec de nombreux films d’archives et d’interviews de ses proches et autres collaborateurs.
                Aujourd’hui l’héritage de Bernays est perpétué par son arrière petit neveu, Matthews Freud, gourou des relations publiques en Grande Bretagne et il est marié à Elizabeth Murdoch...
                Pas étonnant que l’empire médiatique de Ruppert Murdoch soit un grand manipulateur des masses..., recette qui fonctionné jusqu’au scandale des écoutes téléphoniques de News of the World ; scandale qui a provoqué un schisme dans le clan Murdoch.


                • SALOMON2345 2 septembre 2014 19:32

                  Quel bel et bon article !!!
                  Super et qui nous change tellement de la cacophonie générale !!!
                  Merci également d’avoir cité Henri Guillemin, homme remarquable, intègre, pédagogue, bref, une lumière qui devrait être remboursée par la sécurité sociale tellement il nettoie si bien les mensonges historiques qui parfois encombrent nos mémoires abusées.
                  Merci beaucoup pour ce remarquable travail.
                  Salutations


                  • hunter hunter 2 septembre 2014 20:43

                    Salut à tous !

                    Je saluerai d’abord ce papier, très complet.
                    Une chose que je ne sais pas : s’est-il inspiré des travaux de Gustave Lebon (antérieurs, fin XIX) ?

                    Va falloir que je lise Propaganda, car j’ai lu Psychologie des foules, mais pas le bonquin de Bernays.

                    si vous avez lu les deux, que pensez-vous Romain de cette question ?

                    Merci

                    Adishatz

                    H/


                    • Romaric THOMAS 3 septembre 2014 10:13

                      Le Propaganda est à lire ; vous ne serez probablement pas déçu. Peu volumineux et facile à lire, il est extrêmement instructif à beaucoup d’égards, notamment par le mélange de vanité, de naïveté et de cynisme que trahit Bernays (il est vrai qu’il faut savoir lire entre les lignes, car il applique à ses propres propos la méthode manipulatoire du camouflage de buts simplement égoïstes - sa réussite, don il est très fier - sous des dehors désintéressés et humanitaires). C’était sans doute un homme d’une intelligence moyenne, mais d’un opportunisme et d’une habileté typiquement américains, qui sut mettre les découvertes de son temps au service de ses ambitions et de sa réussite personnelle. Si l’on devait qualifier en un mot le moteur existentiel de Bernays, on pourrait retenir celui d’ « égoïsme ».


                    • Éric Guéguen Éric Guéguen 3 septembre 2014 10:32

                      Bonjour hunter.
                       
                      Pour vous répondre en quelques mots rapides : alors que Le Bon a une horreur quasi anar des foules (au point d’omettre de nous dire à partir de combien d’individus une foule se crée), Bernays, trente ans plus tard, assume le tournant démocratique et conçoit rapidement le profit à en faire. D’un côté vous avez un psychologue parfois peu rigoureux, de l’autre un marchand de tapis tout à fait à son aise. Un Le Bon ne pouvait émerger qu’en France ou en Allemagne. Un Bernays devait forcément être un produit anglo-saxon.
                       
                      Personnellement, je retiendrais davantage le cynisme chez Bernays que l’égoïsme. Je l’ai dit ailleurs : le talent et le patriotisme en moins, Bernays est un digne héritier de Machiavel.
                       
                      Cela dit, s’il peut y avoir des Bernays, c’est parce que la démocratie représentative prête le flanc à ce genre d’instrumentalisations. Il serait dommageable de ne pas tirer toutes les conséquences de ce cynisme en exonérant la démocratie de ses défauts les plus lourds.
                       
                      EG


                    • hunter hunter 3 septembre 2014 11:37

                      Hello Eric,

                      Merci pour votre réponse ; effectivement, à la lecture d bouquin de Gustave, on sent la dimension universitaire : GLB observe, ét écrit ses conclusions.

                      Il n’y a pas directement, de « guidelines » (désolé pour cet emprunt, il m’arrive parfois de ne plus trouvr les équivalents en Français, et ça m’arrive aussi avec l’Anglais, je crois que ça doit être l’âge) pour mettre ça en application, et c’est en fin de compte logique.

                      Par contre, comme vous l’expliquez, Propaganda c’est plus le reflet du pragmatisme anglo-saxon, visiblement, ça vous donne les clés pour agir directement, alors qu’à partir de bouquin de GLB, il faut faire un travail supplémentaire pour exploiter ce que décrit GLB, à des fins de manipulation des masses.

                      Pourrait-on dire que Bernays à fait un travail de synthèse du boulot de GLB, dont il a déduit des règles à mettre en application pour la manipulation des masses ?

                      Romaric (cette fois je n’ai pas écorché votre prénom, merci de m’avoir pardonné), je crois que je vais me régaler avec Pµropaganda !

                      Merci à vous deux.

                      Adishatz

                      H/


                    • Éric Guéguen Éric Guéguen 3 septembre 2014 11:46

                      @ hunter :
                       
                      "Pourrait-on dire que Bernays à fait un travail de synthèse du boulot de GLB, dont il a déduit des règles à mettre en application pour la manipulation des masses ?"

                       
                      => Ce qui est sûr, c’est qu’il l’a lu, qu’il y a donc une filiation entre eux, mais - et c’est important !! - je pense que Le bon aurait récusé cette récupération. Le Bon subodorait les Bernays tapis dans l’ombre, si je puis dire. C’est pour ça qu’il est important de lire les deux bords, vous avez raison de le faire.
                      Je dois vous dire que j’ai fait l’inverse de vous : j’ai commencé par lire Propaganda, puis j’ai lu La prychologie des foules.
                       
                      De manière générale, il est très bien venu que tout le monde s’intéresse à ces auteurs, mais il y a risque : c’est que l’on en déduise que la crise actuelle est seulement due à la malhonnêteté de nos dirigeants. C’est bien plus grave selon moi : c’est une crise systémique. Nous sommes tous concernés par une salutaire remise en question.


                    • hunter hunter 3 septembre 2014 11:56

                      Eric,

                      Oui, je suis complètement en accord avec ce que vous écrivez, aussi bien en ce qui concerne GLB dont effectivement, on peut sentir qu’il se rend compte qu’il y aura récupération de son travail, et pas forcément pour des causes justes !

                      Quant à la nature systémique de la crise du système....oui, et la question est la suivante :jusqu’à quand la manipulation des masses effectuées par le système via ses agents (médias mainstream), pourra-t-elle encore maintenir les masses tranquilles, car visiblement, leur sauce ne prend plus aussi bien qu’il y a quelques décennies !

                      Adishatz

                      H/


                    • Éric Guéguen Éric Guéguen 3 septembre 2014 12:01

                      Le gros, l’immense problème, c’est que la prise de conscience ne suffit pas. J’entends par là que la plupart des gens savant à présent qu’on leur ment et qu’on les manipule, que l’on se paie de mots (« tolérance », « progrès », « démocratie », « droits de l’homme », etc.), mais qu’ils se jettent ensuite dans les bras de gourous du net qui se vendent comme les représentants attitrés de la dissidence : Pierre Hillard, Alain Soral, Ploncard d’Assac, etc. Souvent des gens qui ramènent tout au seul problème juif.


                    • Éric Guéguen Éric Guéguen 3 septembre 2014 12:26

                      « L’instruction généralisée devait permettre à l’homme du commun de contrôler son environnement. À en croire la doctrine démocratique, une fois qu’il saurait lire et écrire il aurait les capacités intellectuelles pour diriger. Au lieu de capacités intellectuelles, l’instruction lui a donné des vignettes en caoutchouc, des tampons encreurs avec des slogans publicitaires, des éditoriaux, des informations scientifiques, toutes les futilités de la presse populaire et les platitudes de l’histoire, mais sans l’ombre d’une pensée originale. » (p.39)
                       
                      Tout ce que dit factuellement Bernays est VRAI. C’est ça qui est déconcertant ! Un humaniste dirait : « il faut lutter contre » ; un Bernays nous dit : « il faut l’assumer ». Et pour contredire Bernays, il faut ni plus ni moins remettre en cause nos présupposés démocratiques.
                       
                      Bien à vous,
                      EG


                    • Philippe VERGNES 3 septembre 2014 12:47

                      @ Eric GUEGUEN Hunter et Romaric THOMAS,

                      Tout d’abord merci à l’auteur pour cette excellente synthèse d’un des « papes » de la manipulations de masse. De même que cela fait plaisir de constater le succès de cet article. Dénoncer la manipulation, quelle qu’elle soit n’est pas une mince affaire et j’en sais quelque chose...

                      Pour apporter une précision sur le rapport entre Gustave LE BON et Edward BERNAYS, si Edward BERNAYS avait un lien quelconque avec GLB, c’est avant tout et surtout par l’intermédiaire de son oncle Sigmund FREUD qui lui s’est largement appuyé sur les travaux de GLB pour construire sa théorie psychanalytique.

                      BERNAYS n’a fait que récupérer les découvertes de son oncle pour les transposer en une arme de manipulation des foules qui s’appuie ESSENTIELLEMENT sur le narcissisme. D’où la société qui en résulte à l’heure actuelle.

                      Nous vivons bien une crise systémique qui nous impose à tous une profonde remise en question. C’est dans ce sens-là que j’ai écris ma série d’article concernant l’empathie, la conscience morale et la psychopathie.

                      @ Eric GUEGUEN vous avez parfaitement raison de dénoncer le gros, l’immense problème que vous dénoncez ci-dessus, car dans une certaine mesure, ces réactions participent aussi au problème qu’elles tentent de combattre. C’est quelque part loufoque. Cela dit, vous éludez une partie du problème lorsque vous affirmez que : "s’il peut y avoir des Bernays, c’est parce que la démocratie représentative prête le flanc à ce genre d’instrumentalisations. Il serait dommageable de ne pas tirer toutes les conséquences de ce cynisme en exonérant la démocratie de ses défauts les plus lourds."

                      La démocratie n’a rien à voir la dedans. La démocratie n’est ni bonne ni mauvais, tout comme d’autres formes de gouvernement. En situant le problème au niveau de la démocratie, vous ne faites que le réifier à un autre échelon que ceux qui le situent plus bas en dénonçant le problème juif. Dans cette problématique, personne n’a vraiment tout à fait tort, mais tout le monde ignore le fin mot de l’histoire, la cause des causes.

                      On peut très bien ce questionner en disant que quelque chose au sein de l’organisation démocratique prête le flan au cynisme ET à l’égoïsme de certains dirigeants. Ou alors, on peut très bien se demander si quelque chose au sein de l’organisation génère ce type de leader. Ce sont là les voies que vous avez choisies parallèlement à la démarche d’Etienne CHOUARD et bien qu’en y apportant vos propres solutions.

                      Toutefois, on peut aussi s’interroger sur le fait que ce type d’organisation vont permettre à certains traits latents de la personnalité de s’extérioriser. Ce qui revient à formuler la question autrement : certaines organisations sont-elles un refuge pour certaines personnalités ? Et si oui, lesquelles. C’est le chemin que j’ai choisi de suivre au travers de la problématique que je dénonce dans tous mes articles. Non pas en opposition, mais en complément de vos démarches (telle que la votre ou celle d’E. CHOUARD). Et là, si vous creusez un peu, vous finirez par réellement trouver la cause des causes qui se trouve en chacun de nous et non pas dans autrui ou un quelconque système représentatif.

                      Deux citations pour vous guidez : « Il ne peut y avoir plus vive révélation de l’âme d’une société que la manière dont elle traite ses enfants. » (Nelson MANDELA)

                      « Lorsque tout va bien les fous sont dans les asiles, en temps de crise ils nous gouvernent » (Karl Gustav JUNG).


                    • Éric Guéguen Éric Guéguen 3 septembre 2014 14:31

                      Bonjour Philippe.
                       
                      Vous avez parfaitement raison de rappeler que Bernays a, en quelque sorte, bénéficié d’une passerelle vers Le Bon en la personne de Freud. Ceci va d’ailleurs dans le sens de ce que disait Romaric, à savoir que Bernays n’était pas un intello (il les avait en horreur), mais un simple pragmatique.
                       
                      Sur le reste, je vais affiner ma pensée pour que vous puissiez voir si vous demeurez en opposition à ce que j’ai dit plus haut :
                      Lorsque j’incrimine la démocratie, je parle bien évidemment de celle qui a a été mise en place il y a de cela environ deux cents ans, c’est-à-dire du gouvernement représentatif.
                      La démocratie au sens propre du terme, c’est la rencontre improbable entre un demos et un cratos. Les Grecs avaient résolu le problème en restreignant le demos (au moyen de l’esclavage), nous c’est le cratos que nous avons sacrifié (au moyen de la représentation). Aujourd’hui, le peuple a entre ses mains un pouvoir lilliputien, mais chacun de ses membres en a une part égale aux autres. Forcément, tôt ou tard, on devrait payer le fait de trop s’en être remis à des représentants, ce pour avoir les mains libres et s’adonner tranquillement à nos petits commerces privés...
                       
                      Donc ce n’est pas tant le peuple au pouvoir que je dénonce, que les illusions sur lesquelles se fonde cet espoir. Personnellement, la démocratie, j’en rêve, mais sans me payer de mots, et sans me cacher que Bernays a raison dans la plupart de ses analyses. Ce que je déplore, c’est son avachissement sur la bêtise et le conformisme de ses semblables. Au lieu d’y remédier en tentant autre chose que le gouvernement représentatif, il en fait son beurre parce qu’il est du bon côté du manche.


                    • Fifi Brind_acier Fifi Brind_acier 3 septembre 2014 18:18

                      Eric Guéguen,
                      Cela n’a rien à voir avec le système de représentation.
                      Les USA ont essayé avec les pays d’Amérique latine, de faire des coups d’états sanglants.


                      Tout le monde dans ces pays savait que c’était la CIA qui les organisait, et le résultat a été la montée en flèche de l’anti impérialisme, et que c’était contre productif.
                      On en voit les résultats maintenant , UNASUR, CELAC, BRICS etc.
                      C’est ce qu’explique Noami Klein dans « La stratégie du choc ».

                      Avec les pays européens, il n’était pas possible de faire pareil et de mettre des chars dans les rues.
                      Ils ont donc utilisé les méthodes de la publicité : s’attaquer au temps de cerveau disponible.
                      C’est bien plus sournois, et bien plus efficace !

                      Au final, il y a encore plein de gens qui croient encore que « l’ Europe c’est la paix », et que l’ UE et l’euro sont des idées européennes... Pour certains, il a fallu les accords transatlantiques et les agressions de l’ OTAN, au Moyen Orient et en Ukraine, pour se réveiller et comprendre qui tirait les ficelles.

                    • Éric Guéguen Éric Guéguen 3 septembre 2014 19:09

                      Donc les USA sont le grand méchant loup ?
                      Et les USA, ne sont-ce pas un État sous régime représentatif ? Peut-être même le plus vérolé, le plus marchand de tous...


                    • Philippe VERGNES 3 septembre 2014 23:50

                      Bonsoir Eric,

                      « Lorsque j’incrimine la démocratie, je parle bien évidemment de celle qui a a été mise en place il y a de cela environ deux cents ans, c’est-à-dire du gouvernement représentatif. »

                      En fait, selon mon approche, le mode de gouvernement ou de représentation importe peu. Nous savons depuis Platon que cinq formes de pouvoirs se succèdent les unes aux autres selon un schéma et une organisation dont on peut débattre pendant des siècles (ce qui est bien le cas) sans pour autant que nous parvenions à trouver une solution.

                      Si l’on admet ce fait - ce qu’un simple regard sur l’histoire devrait nous permettre de faire - alors nous devons accepter l’idée que l’on tourne en rond depuis des siècles sans qu’aucune solution n’ait été trouvée jusqu’à présent. Il faut donc aborder le problème sous un autre angle et changer de cadre de référence pour aborder la question autrement : qu’est-ce qui fait que nos gouvernants sont incapables de prendre de décisions justes ? Est-ce du à l’institution qu’ils représentent où cette incapacité provient-elle d’un type de personnalité particulière ?

                      De la sorte, je ne me place nullement en quelconque opposition d’une réflexion sur l’institution idéale, je me situe à un autre niveau d’analyse, complémentaire au votre, mais négligé par la plupart de ceux qui aspirent à un changement de société.

                      Ainsi, ce qui est interrogé là, c’est la faculté de juger de nos dirigeants actuels, leur capacité à discerner le juste de l’injuste, car comme le disait Platon : « le chef-d’œuvre de l’injustice, c’est de paraître juste sans l’être. »

                      La philosophie ne peut résoudre cette équation. Pour ce faire, il faut suivre la voie de la psychologie... et pas n’importe laquelle, car le chemin est tortueux et le sentier n’est pas balisé. C’était aussi le fond de mon dernier article qui parle des niveaux de conscience individuelle et collective.

                      Edward BERNAYS est l’une des pièces de cet immense puzzle de part sa filiation qui en révèle autant sur sa personnalité perverse et narcissique que ses travaux.


                    • Éric Guéguen Éric Guéguen 4 septembre 2014 09:59

                      Bonjour Philippe.
                       
                      Une fois de plus, je ne peux qu’approuver ce que vous dites, et qui ne contrevient pas à ce que j’ai dit mais, comme vous l’affirmez, le complète ou le prolonge.
                      C’est tellement vrai que toute la philosophie platonicienne - philosophie politique incluse - est en définitive une étude de l’âme, c’est-à-dire de la psukhê, d’où le fait que certains en aient déduit que la philosophie classique était en fait une « psychologie ». Mais pas cependant une psychologie au sens moderne du terme, littéralement comme je le disais plus haut une « étude de l’âme »... ce qui pose problème à une époque où la majeure partie des gens ne croient plus en ce principe moteur.
                       
                      Bref. J’affirme néanmoins que la philosophie politique prend en compte ET le débat sur le meilleur régime, ET celui sur la vie bonne. L’une et l’autre s’articulent, et pour le comprendre, il faut basculer chez Aristote, dont l’étude des vertus est en somme moins figée, moins rigide que celle de son maître. Et que dit Aristote ? Qu’il y a une spécificité humaine qui est l’animalité politique, et que, subsumée à cela, la nature humaine est éminemment diverse et variée, que les caractères sont pluriels, à la fois en germe et à construire, en puissance et ne se réalisant qu’au sein d’une communauté politique. À mes yeux, le problème du caractère des êtres, de leur nature propre, de leur façon de réagir face au réel, de leur propension à l’amitié, à la justice, au courage, à la sagacité, à la tempérance, etc., tout ceci découle en dernier ressort de la manière dont ils articulent vie éthique ET vie politique, à la manière dont ils pensent la réalisation de soi ET la pérennité de la communauté.
                       
                      En disant ceci, je ne m’oppose pas à ce que vous dites, je le confirme d’une certaine façon, mais en vous montrant qu’en mettant l’accent sur la réforme des institutions, on ne néglige pas forcément les idiosyncrasies. Les unes prennent appui sur les autres, et réciproquement. Et je dis cela en ayant la conviction - très « politiquement incorrecte » - que les êtres ne sont pas interchangeables, tous capables de tout. Le régime le plus cohérent (plus que le meilleur) sera celui capable de se donner les moyens de trouver un compromis entre l’exigence de probité et celle de compétence, puis de porter au pouvoir celles et ceux en lesquels s’incarne le mieux un tel compromis.
                       
                      À vous lire,
                      EG


                    • Philippe VERGNES 4 septembre 2014 11:59

                      Bonjour Eric,

                      Je n’ai jamais caché mon inculture philosophique et même si je tente de combler cette lacune, mon temps libre n’est pas extensible. Je me concentre donc prioritairement sur les découvertes actuelles en sciences humaines et ce domaine est déjà si large qu’il regroupe tout un ensemble de disciplines déjà suffisamment complexes pour rendre difficile la tâche d’en extraire un fil conducteur pertinent.

                      Avec le temps, on s’en sort, mais cela demande déjà un immense travail d’analyse, de synthèse et de recoupement que curieusement, peu de professionnels font.

                      « Et que dit Aristote ? Qu’il y a une spécificité humaine qui est l’animalité politique, et que, subsumée à cela, la nature humaine est éminemment diverse et variée, que les caractères sont pluriels, à la fois en germe et à construire, en puissance et ne se réalisant qu’au sein d’une communauté politique. À mes yeux, le problème du caractère des êtres, de leur nature propre, de leur façon de réagir face au réel, de leur propension à l’amitié, à la justice, au courage, à la sagacité, à la tempérance, etc., tout ceci découle en dernier ressort de la manière dont ils articulent vie éthique ET vie politique, à la manière dont ils pensent la réalisation de soi ET la pérennité de la communauté. »

                      Cela rejoint totalement mon article en trois parties sur l’empathie, la conscience morale et la psychopathie, car l’éthique (que je ne distingue pas ici de la morale pour facilité le propos) est bien au cœur du développement de l’être humain et de la société. Cependant, je n’ai jamais eu beaucoup d’affinités avec les descriptions nosographiques même si j’use de termes qui s’y rapportent ce n’est que par nécessité. Dans La République, Platon distingue cinq types d’hommes auxquels correspondent cinq formes de gouvernement et il s’applique à en décrire les différentes genèses.

                      J’ignore ce qu’en dit Aristote, mais ses considérations, probablement valables qu’il développait, ne saurait s’appliquer désormais au monde d’aujourd’hui. C’est là où la psychologie contemporaine entre en ligne de compte, car elle permet d’affiner certaines approches philosophiques en affirmant ou en infirmant certains présupposés.

                      Tel est notamment l’infirmation qu’apportent les sciences humaines au sujet de l’idéologie qui a encore majoritairement cours aujourd’hui prétendant que l’homme naît méchant et qu’il convient donc de le brimer pour « l’attendrir » et le conformer à la vie en société. Si l’on retrace l’historique de cette idéologie, on s’aperçoit très vite de toutes les conséquences désastreuses qu’elle a pu engendrer partout dans le monde depuis des millénaires.

                      Et ce n’est pas rien.

                      Même Freud c’est royalement fourvoyé avec son idée de « surmoi » inculqué par le père. Toutefois, cela n’a pas toujours été le cas et il nous a mis sur la voie, car « surmoi » il y a, mais il plonge ses racines bien avant la naissance et le rôle du père n’est pas uniquement celui qu’on lui a attribué. Mais pour admettre cela, j’ai bien peur qu’il faille encore beaucoup de temps. Or, du temps, c’est bien ce qui semble manquer à l’heure actuelle, mais j’espère bien me tromper.

                      Bonne journée,

                      P.S. : J’ai rédigé une autre série d’articles dans la ligne de la précédente et dont le titre évocateur est plus que jamais d’actualité. J’attendais depuis le début de l’été l’autorisation d’utiliser certaines sources. C’est aujourd’hui fait, j’ai donc proposé mon premier billet à la modération ce matin : Pathologie du pouvoir : Psychologie des leaders psychopathes - Question de narcissisme (partie 1/3). Nous sommes-là en plein dans le sujet de fond de l’article sous lequel nous intervenons !


                    • Éric Guéguen Éric Guéguen 4 septembre 2014 12:14

                      Ok, jé tâcherais de jeter un œil à vos articles, mais comme vous le dites, le temps manque crucialement !! smiley
                       
                      Je ne pense pas qu’Aristote soit dépassé, ni qu"il puisse l’être. Il nous a légué des cadres de pensée, nous permettant de considérer l’espèce dans sa pluralité et dans sa réalité, hors des mythes d’une nature malade et méchante, comme de ceux - tout aussi délétères, cher Philippe - d’une bonté originellement infuse.
                      Au rebours de tels schémas uniformisant, Aristote prend en charge la diversité des êtres au sein de l’espèce, ce dans la tripartition de leur constitution : l’inné, l’acquis, ET la pratique. Cette dernière permettant l’affirmation, en quelque sorte, de l’équilibre entre les deux premiers.
                       
                      Bonne journée à vous également.
                      Éric


                    • Éric Guéguen Éric Guéguen 4 septembre 2014 12:30

                      Je viens d’approuver votre article, Philippe.
                      Je cherchais le moment où vous mentionneriez le nom de Christopher Lasch et j’ai fini par le trouver. Dans le cas contraire, je me serais permis de vous en conseiller la lecture, salutaire comme vous devez le savoir.
                      Nous parlerons peut-être une autre fois ensemble du cas Bourdieu...


                    • Philippe VERGNES 4 septembre 2014 12:42

                       smiley

                      « ... hors des mythes d’une nature malade et méchante, comme de ceux - tout aussi délétères, cher Philippe - d’une bonté originellement infuse... »

                      Je ne me situe pas dans ce cadre-là, car je crois avant tout au libre-arbitre (sinon, je n’alimenterais pas un site intitulé « Manipulation et Libre-arbitre ») et je bannis le déterminisme (bel outil de manipulation dans lequel plongent tous les croyants soit-dit en passant). Toutefois, il y a un grand MAIS...

                      L’homme nait préprogrammé pour être empathique et social. Et ce n’est qu’ensuite que les choses se gâtent. C’est donc le moment entre cette pré-programmation et celui où les choses se gâtent qu’il faut pouvoir agir au mieux. Dans ces conditions, la fenêtre de temps est beaucoup plus étroite que ce que l’on croit.

                      Loin de moi l’idée de critiquer un auteur, quel qu’il fusse sans en connaître la pensée. Je ne peux qu’affirmer un seul point au sujet d’Aristote. Les prémisses aristotéliciennes d’identité, de non-contradictoire et de tiers-exclus sont désuètes et ne permettent plus d’appréhender la complexité du monde tel qu’il a évolué aujourd’hui. « Désuète » signifie également qu’il avait probablement raison de son temps, mais que nous devons de nos jours repenser ces présupposés qui ont bien plus d’impact sur la pensée duelle que ce qu’on pourrait bien le croire d’un premier abord.

                      Par contre, sur la tripartition, je ne peux qu’approuver entièrement. C’est ce que je m’exclame à dire depuis des années, mais lorsque l’on se confronte à quelqu’un dont la grille de lecture est héritée d’une dualité rigide, il est très difficile de se faire comprendre. Je suppose que vous devez en connaître quelque chose à ce propos. smiley !


                    • Éric Guéguen Éric Guéguen 4 septembre 2014 14:16

                      Juste une remarque : en définitive, en admettant ce que vous nommez très justement une « préprogrammation pour être empathique et social », autrement dit une disposition innée (une hexis chez les Grecs), et en approuvant ce que j’ai moi-même appelé tripartition, vous me semblez bel et bien admettre l’existence de déterminismes. Je crois, pour ma part, que l’on a tort de rejeter systématiquement la notion de déterminismes au rayon croyances folles et inappropriées. Ce qui n’empêche pas de penser le libre arbitre, fort heureusement.
                       
                      Pour ce qui est des études aristotéliciennes en logique et en physique, elles étaient nécessairement vouées à être dépassés : sciences dures obliques ! Il faut toutefois se souvenir qu’Aristote aura été l’initiateur de ces disciplines. En revanche, pour ce qui est de la métaphysique, de l’éthique, et même de la rhétorique, c’est une tout autre histoire. À mes yeux, Aristote y demeure intemporel. Ce n’est que mon humble point de vue.


                    • Philippe VERGNES 4 septembre 2014 15:15

                      @ Eric,

                      « Juste une remarque : en définitive, en admettant ce que vous nommez très justement une « préprogrammation pour être empathique et social », autrement dit une disposition innée (une hexis chez les Grecs), et en approuvant ce que j’ai moi-même appelé tripartition, vous me semblez bel et bien admettre l’existence de déterminismes. »

                      Vous faîtes bien de soulever ce point qui pourrait sembler paradoxal. Voilà ce qu’il en coûte lorsque l’on discute avec un philosophe sans préciser les concepts que l’on emploie smiley !

                      Sur un plan strictement philosophique, vous avez parfaitement raison. Cependant, à la vue de tout les évènements mondiaux actuels, je suis actuellement quelque peu « irrité » d’entendre certains discours croyant invoquant la Toute-puissance divine pour mettre fin au marasme de notre société actuelle. Je ne vais pas développer en ce sens, je pense que vous comprenez ce à quoi je fais allusion. Ce « déterminisme » là est une hérésie sans queue ni tête qui émane d’une foi basée qui plus est sur le libre-arbitre.

                      Bref... passons ! Ce n’est qu’une saute d’humeur passagère dû au fait que j’écume différentes associations d’entraide sans être véritablement soutenu par ceux-là même que l’on entend toujours crier le plus au loup, mais cela ne m’étonne plus guère, j’y suis vraiment habitué, sauf que cela ne m’interdit pas d’exprimer mon désappointement. Par ailleurs, et cela est bien moins connu, car certains en font leur beurre, le déterminisme ne peut en aucun cas s’appliquer dans les domaines à environnement instable tel que l’économie, le monde des affaires et la politique (cf. les travaux du prix Nobel Daniel KHANEMAN à ce propos). En cela, le déterminisme est dangereux car dévoyé par l’un et l’autre de ces deux camps qui de plus s’opposent la plupart du temps. Ils s’opposent... mais en manifestant les mêmes travers qu’ils dénoncent chez leur adversaire.

                      Vous connaissez le diction : « Voir la paille dans l’œil du voisin, etc... »

                      Concernant Aristote, j’oubliais de préciser également que c’est par l’étude des sophismes que j’ai abordé la problématique sur laquelle j’interviens le plus souvent ici, c’est-à-dire la manipulation, et qu’il va de soit qu’à ce titre, Aristote est effectivement intemporel, car il reste un passage obligé pour qui souhaite ne plus s’en laisser compter par les argumentations fallacieuses de nos contradicteurs ou de nos chers politiciens.

                      Cela devient de plus en plus une nécessité vitale.

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