Conscient du tort que lui a fait le débat entre Ségolène Royal et François Bayrou, Nicolas Sarkozy en fait un débriefing plutôt critique. Bien qu’il reste plus mesuré que Valérie Pécresse sur BFM TV samedi matin, le candidat de l’UMP a eu pour seule stratégie de jeter le discrédit sur ce débat. Quels sont ses arguments ?
Première phrase choc : « Mais de quoi on ne m’accuse pas dans cette campagne ! Le mensonge, l’insulte, la diffamation ne devraient pas être des éléments du débat démocratique. »
Il fait bien
évidemment référence aux accusations proférées par François Bayrou sur une
manigance présumée du candidat UMP pour empêcher le débat sur CANAL +. Il faut
bien porter au crédit de Nicolas Sarkozy que le candidat UDF a eu la maldresse
de dire : « Je n’ai pas la preuve, mais j’ai la certitude. » Ce qui est, par définition,
de la diffamation. Sur ce point, il y a de quoi être indigné. Pour autant, le
déroulement des événéments laisse effectivement planer un doute. Pourquoi la
chaîne cryptée est-elle revenue sur son projet initial de diffuser le
débat ? Il est alors légitime de se demander à qui profite le crime. D’ailleurs,
des précédents confirmés, comme le limogeage d’Alain Genestar suite à la
couverture de Paris-Match présentant Cécilia avec un autre homme (pour plus de
détails voir l’article de Libération
sur le sujet), ont montré que le candidat de l’UMP n’est pas au-dessus de tous
soupçons. Mais de là à accuser sans preuve, il y avait un pas que François
Bayrou n’aurait pas dû franchir. Jusque-là la réaction de Nicolas Sarkozy est
légitime et honnête.
Deuxième phrase pour discréditer sa rivale : « Samedi dernier, veille du premier tour, Ségolène Royal juge Bayrou pire que Sarkozy. Le dimanche, elle rappelle que sa majorité est avec l’extrême gauche. Le lundi, elle est main dans la main avec le centre. Il va falloir arrêter le curseur. »
Au premier abord, on ne peut lui donner raison. Dit ainsi, Ségolène Royal a opéré un revirement de circonstance. Seulement, les paroles qu’il prête à Ségolène Royal sont fausses. Même si cette phrase a, encore une fois, été largement relayée dans les médias, elle ne repose sur rien. Or c’est justement cela qu’il reproche à François Bayrou : accuser sans preuve. Celle qui a accusé Bayrou du pire est, par contre, Simone Veil, ancienne de l’UDF, qui a rallié Nicolas Sarkozy (voir ici). Par contre, Ségolène Royal avait dit le 12 avril qu’avec Nicolas Sarkozy, « tout est possible, même le pire » (voir ici. Il est vrai que dans une optique très stratégique, Ségolène Royal avait montré le plus de distance possible avec l’UDF pour éviter la fuite de l’électorat PS vers François Bayrou. Mais ses contradictions restent dans les mêmes proportions que celles de son adversaire du second tour.
Troisième phrase : Ségolène Royal « est un adversaire que je respecte, même si je trouve qu’elle ne se grandit pas, quand elle prononce à mon sujet des mots comme "ignoble" ou "brutal". »
A cela on ne peut que répondre par une question. Les mots de « racaille » et de « kärcher » l’ont-il grandi ? L’étymologie du terme « ignoble » l’oppose à « noble ». Cela a peut-être touché Nicolas Sarközy de Nagy-Bócsa, descendant de la petite noblesse hongroise (voir l’article du Figaro sur ses origines. A noter que les spécialistes auront remarqué qu’il a abandonné le tréma, marque de noblesse en Hongrie). Il pense peut-être que sa rivale entend dire qu’il est « d’une laideur affreuse ou d’une saleté repoussante » (Petit Robert), mais passe sur le premier sens : « qui est vil, moralement bas » (Petit Robert). En cela elle ne dit rien d’autre que lui-même ne dit. D’ailleurs, encore une fois, ces mots semblent issus tout droit de la paranoïa du candidat de l’UMP. Ségolène Royal a rappelé qu’elle n’a utilisé le terme ignoble que pour désigner le rapprochement des termes « immigration » et « identité nationale » pour intituler son nouveau projet de ministère (ce démenti précède d’ailleurs la phrase de Nicolas Sarkozy analysée ici. Voir l’article du Figaro sur le sujet. C’est celui qui dit qui est !
Enfin, sur le fond, il considère que ce débat est « contraire à l’esprit de nos institutions » et représente « le summum de ce que la IVe république avait de plus caricatural. »
Il parle même de « petites combines dans un hôtel parisien », alors que lui est filmé avec Borloo, casque de chantier sur la tête dans une usine de Valenciennes « au travail au milieu des Français. » Peut-être a-t-il le projet de refaire la Révolution culturelle et d’envoyer tous ces énarques et ces intellectuels travailler aux champs ?
On en arrive aux deux véritables questions de fond. Ce
débat est-il contraire à l’esprit de nos institutions ? Le rapprochement
du PS et de l’UDF rappelle-t-il la IVe République ? Sur le premier point,
la position du candidat UMP, pour être honorable, n’en est pas moins difficile
à tenir. D’une part, ni la lettre ni l’esprit de la Ve République n’abordent le
sujet d’un débat télévisé entre un candidat et un non-candidat. On pourrait
même argumenter dans le sens contraire. La liberté d’expression et la pluralité
des opinions ne doivent pas, dans l’esprit de nos institutions, être entravées.
D’autre part, sa volonté de mettre François Bayrou à l’écart, au prétexte que
le second tour ne se joue qu’entre deux candidats, est fallacieux. Les 6,8 millions d’électeurs de François Bayrou sont sûrement très
curieux de savoir comment il se positionne par rapport aux deux candidats
restants. Surtout, ils doivent être plus intéressés par un positionnement point
par point, pour se faire leur opinion eux-mêmes, que par une simple consigne de
vote, qui peut donner l’impression d’être manipulé. On ne perdra pas non plus
de vue que le ralliement des députés UDF, qu’il organise dans les couloirs de
l’Assemblée, est aussi une combine, mais dont le débat Royal-Bayrou a minimisé
l’impact sur les électeurs.
Le rapprochement du PS et de l’UDF
rappelle-t-il la IVe République ? On ne peut nier l’instabilité gouvernementale
de ce régime, ni le fait qu’elle procède des recompositions et des revirements
des nombreux partis qui siégeaient à l’Assemblée. Ce à quoi la Ve République a
remédié au prix d’une dérive non moins contestable vers un bipartisme de fait.
Cependant, le projet de François Bayrou de créer un centre indépendant de l’UMP
n’est en rien contraire à l’esprit des institutions. Le fait qu’il l’affirme
publiquement dans un débat et non par des tractations de couloir montre qu’il
ne veut pas voler leur voix à ses électeurs, ni les vendre à Ségolène Royal.
Les électeurs de François Bayrou qui contestent la pertinence d’un tel choix
(mais alors pourquoi sont-ils ses électeurs ?) peuvent toujours voter
Nicolas Sarkozy pour montrer leur refus d’une collaboration du centre et de la
gauche. D’ailleurs le positionnement très tranché de Nicolas Sarkozy (lutte
sévère contre l’immigration, répression, défiscalisation, etc.) a beaucoup aidé
à pousser ses deux rivaux l’un vers l’autre, car le refus de tels choix
permet peut-être avec plus de souplesse de trouver des points d’entente.
En conclusion, on ne peut qualifier ce
débat de combine, tout au plus de rapprochement stratégique, mais clair et
ouvert. Même s’ils cherchaient (et surtout la candidate PS) des
points de convergence, ils n’ont pas hésité à formuler leurs différences. Ce
débat donne une image rassurante de la capacité de l’un et de l’autre à mener
un débat parlementaire constructif. L’invocation du spectre de la IVe
République n’est pas justifié non plus et est même mal venu de la part d’un
ministre qui a fait partie d’un gouvernement indéboulonnable, malgré les
défaites électorales et les contestations. D’ailleurs l’interprétation
traditionnelle de l’instabilité caractéristique de la IVe République est remise
en question par les déçus de la Ve République (voir à ce sujet l’excellent
article du Monde Diplomatique).
Il reste une question. Pourquoi Nicolas Sarkozy a-t-il refusé le débat avec François Bayrou ?

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