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Accueil du site > Actualités > Politique > La « sagesse » et la « volonté des gouvernés » : Petite application aux (...)

La « sagesse » et la « volonté des gouvernés » : Petite application aux débats récents

 Ce petit article s'inspire de quelques réflexions issues de la lecture des "Dix-Huit leçons sur la société industrielle" de Raymond Aron. Dans sa quatrième leçon intitulée "Histoire et progrès" il livre quelques développements relatifs à la politique et à la démocratie française qui m'apparaissent d'une actualité troublante et qu'on peut mettre en perspective avec des débats post-électoraux récents.

Commençons par rappeler ce qu'affirme Aron dans son ouvrage par quelques citations :

1° "Toutes les sociétés sont un effort pour concilier la hiérarchie avec l'égalité, la hiérarchie de pouvoir avec l'égale dignité humaine [...] une solution consiste à affirmer l'égalité politique des hommes dans la démocratie et à pousser le plus loin possible l'égalisation sociale et économique. [...] Toutes les sociétés démocratiques sont hypocrites et elles ne peuvent pas ne pas l'être. Car aucune société n'a pu jamais pu égaliser ni les tâches, ni les revenus, ni les prestiges des individus, l'ordre de l'égalité est inévitablement un ordre formel que chaque pouvoir établi essaie d'exalter tout en dissimulant les inégalités réelles". 2° "Il y a une contradiction dans la double exigence que les gouvernements soient sages et agissent conformément aux désirs des gouvernés."
3° (paraphrase) "Il va de soi que, lorsque nous sommes tout à fait convaincus qu'une mesure devrait être prise et qu'elle ne l'est pas par souci de l'opinion publique, nous déclarons qu'ils sont démagogues de ne pas se conduire en hommes d'État, c'est à dire que nous leur reprochons de suivre la volonté de ceux qui les ont élus. Ce qui ne nous empêche pas d'affirmer qu'il importe que les gouvernants exécutent la volonté de ceux qui les ont élus".
4° "Une démocratie qui fonctionne bien est celle qui a trouvé le moyen de donner l'impression au peuple que les gouvernants exécutent sa volonté tout en se laissant la possibilité de faire prévaloir la sagesse" (il ajoute que cela est une simplification "grossière" car les gouvernants ne sont pas toujours plus sage que les gouvernés).
5° "La démocratie française privilégie un peu, semble t-il la volonté des gouvernés"

Diverses applications récentes :

Propos introductifs sur la "sagesse" : A titre personnel j'introduirais une dimention contingente de la "sagesse" qui est nécessairement une construction temporaire à un instant donné, l'emploi ultérieur du terme se fera dans ce cadre et ne représente pas une vision "absolue" de ce qui serait sage.

1° Actuellement les députés de l'opposition reprochent à l'actuel gouvernement de faire preuve de "sagesse" budgétaire tout en prenant des décisions contraires à ce que serait l'opinion de ceux qui l'ont élu. De manière à faire renaître la tension entre sagesse et volonté des gouvernés pour en tirer profit électoralement (sans jugement de valeur, that's the game...).
2° Dans le même temps, il y a un reproche de manque de "sagesse" dans l'application de ces choix budgétaires en raison du déficit de compétitivité supposé bien qu'une contribution supposée plus juste soit dans les attentes de l'opinion publique.
(On pourrait avoir les résultats totalement symétriques en cas de changement futurs de majorité à peu de choses près)
3° Des raisons historiques évidentes (Révolution Française, symboles républicains...) justifient la tendance du système français à exalter l'égalité conforme à la volonté des gouvernés tout en masquant les inégalités réelles dans la plupart des débats politiques actuels (Égalité des usagers devant le service public // Égalité devant l'impôt // Égalité devant les charges publiques // Égalité d'accès des citoyens aux emplois publics // Égalité de traitement entre fonctionnaires d'un même corps // Droit au logement pour tous // Droit à la protection pour tous) masquant les inégalités réelles.
4° Dans les pays où la tendance est à la coalition entre les partis politiques pour le gouvernement, la tendance est plus à s'en remettre à la "sagesse" des gouvernants par définition plus représentatifs de sensibilités différentes (avec le souci d'une plus grande exigence sur les résultats. En Allemagne par exemple.)

Réflexions terminales :

1° Une des raisons pour laquelle la construction européenne semble si mal tourner aujourd'hui est, à mon sens, qu'elle ne permet plus d'identifier cette tension, cette confrontation motrice entre d'une part une aspiration "populaire, citoyenne, d'opinion" et une "sagesse" qui apparaît artificielle et bricolée en perdant une hauteur et une intelligence nécessaire pour susciter l'adhésion pour se vautrer dans le bon sens de 1er degré irréfléchi et la solution hâtive. Il n'y a plus d'idéal manifestant la volonté des "citoyens gouvernés"
(Les débats sur les solutions à apporter à "la crise" me semblent refléter cette ambiguité, au niveau européen tout du moins et dans une moindre mesure au niveau national)...

La démocratie conduit elle nécessairement à la démagogie sous couvert des processus électoraux "démocratiques" dans la recherche de la résolution de cette contradiction et de cette confrontation motrice ? Les processus électoraux sont a priori le moment ou le peuple confie une légimité fondée en partie sur la croyance en la "sagesse" des gouvernants et l'aptitude à satisfaire la volonté des gouvernés.
Je pense qu'on peut, en poussant la pensée d'Aron, faire ressortir un curseur de "pureté" d'un processus électoral selon que la campagne et le choix ont satisfait à un équilibre entre le critère de "sagesse supposée" et de "satisfaction future de la volonté des électeurs".

Certes la "sagesse" entendue alors comme l'aptitude à prendre les décisions qui s'imposent à un instant donné peut satisfaire la volonté des électeurs mais il convient de mettre cela à part. On aurait alors une action "populaire" et une action "nécessaire" sur laquelle doivent se départager les différents partis. Le point d'équilibre assure la "pureté" de l'élection et évite alors la démagogie (supériorité du "populaire" sur le "nécessaire contingent futur") et la technocratie (supériorité du "nécessaire contingent futur" sur le "populaire") .

La contingence de la "sagesse" évoquée en remarque préliminaire fait que cela ne permet pas de juger de la démocratie au fond mais simplement de la "pureté" du processus électoral.

3° Ultime remarque : Il me semble qu'il y a un danger dans la tendance actuelle à vouloir faire coincider ce qui est décrété comme nécessaire et ce qui doit être la "volonté" des gouvernés (débat sur "le peuple veut entendre ceci et cela car cela est nécessaire"...). Car si ce que veut le peuple est par nature construit de manière parfois douteuse ou précipitée on aboutirait à une confusion néfaste pour la démocratie qui doit toujours ménager la part de confrontation entre les 2 éléments susévoqués sous peine de tomber dans la bureaucratie (assimilation de la satisfaction de la volonté du peuple à la satisfaction du strict nécessaire de circonstances dans les différents domaines).

La nature d'une démocratie se situerait alors dans l'aptitude des gouvernés à toujours faire vivre cette tension, confrontation par l'impulsion d'un idéal, d'une espérance, d'une projection perpétuelle d'un projet indépendant et distinct des "nécessités" décrétées sages par les gouvernants. Ceci de manière à contrebalancer la "sagesse construite" par une aspiration instinctive.


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4 réactions à cet article    


  • Le péripate Le péripate 6 juillet 2012 10:26

    Si la classe des gouvernants forment bien un ensemble repérable et, dirais-je, fonctionnel, la classe des gouvernés, le peuple, est un ensemble construit par son exclusion du pouvoir et n’a en dehors de ça aucune réalité.
    On ferait mieux de dire les inclus, et les exclus.


    • Kiergaard Kiergaard 6 juillet 2012 13:18

      Merci oui c’est plus pertinent, j’ai conservé ses termes j’aurais sans doute du retravailler.


    • JL JL 7 juillet 2012 09:09

      Pour une fois que je suis d’accord avec péripate, il faut que je le dise : il m’a devancé dans la réflexion sur ce coup.

      Gouvernants, gouvernés ; dirigeants dirigés ; dominants, dominés : ça c’est le vocabulaire du totalitarisme, pas celui de la démocratie.

      A la réflexion, je ne suis pas d’accord avec péripate : on ne peut pas parler en l’occurrence d’inclus et d’exclus, puisque ces deux termes recouvrent une autre réalité : celle de la consommation.

      Parce que le capitalisme fait qu’il y a de plus en plus d’inclus, mais aussi de plus en plus de dominés.


    • Kiergaard Kiergaard 7 juillet 2012 12:48

      Dans une acception strictement politique et actualisée on pourrait dire : « les professionnels de la politique » et le « peuple ».

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